PA TRUST ELC APION
La conception paulinienne de l'expiation est encore mise en lumière par la notion de la justification, — un des points essentiels de la doctrine de l’Apôtre, que les commentateurs ont trop négligé jusqu'ici.
L'idée paulinienne de la justificalion repose sur le principe élémentaire de toute jurisprudence, que le coupable est libéré après avoir subi sa peine. L’Apôtre, appliquant ce principe à la peine de mort, le formule ainsi : « Celui qui est mortest affranchi (littéralement : justifié) du péché, » "6 yapo drolavby Gedtalwrat ro Tic äpaptias (Rom. 6, 7). Ce principe joue un rôle capital dans le système paulinien, et nous avons de la peine à nous expliquer comment les exégètes les plus distingués n’ont su en comprendre ni le sens, ni la portée.
Voici l’idée de Paul : Lorsqu'un malfaiteur a été condamné par exemple à la flagellation, et qu'il a subi son châtiment, il a satisfait à la loi, il est en règle avec la loi, quitte vis-à-vis de la loi, il n’est plus sous le coup de la condamnation, il est considéré comme n'étant plus coupable, il est de nouveau « juste, » il est « 7us- Uifié, » — dedmatwre. De même le Christ : après avoir subi le châtiment du péché, la peine de mort, il s’est trouvé
quitte vis-à-vis de la loi, juste, jushjié. Et la preuve, c'est que Dieu l’a libéré par la résurrection. Jésus, condamné à la prison de la mort, a été rendu à la liberté, — à la vie, — après avoir subi sa peine. « Il a étélivré pour nos offenses, et il est ressuscué pour notre jushfica- Lion, — ÿyép0n di sn drlost fpov (Rom. 4, 25) ah «Il a été manifesté dans la chair et justifié par l'esprit » (c'eslà-dire par la résurrection), — dxa60n èv rvspart (1 Tim. 3, 16):
Cette idée, si simple, si naturelle, a échappé aux commentateurs; et si l’un ou l’autre l’a entrevue, il n’en a aucunement su Uirer parti. Nous mettons sur le compte de ce fait la plupart des conceptions erronées des deux grandes doctrines paulintennes, de la rédemption et de la justification.
Dans les interprétations variées de Romains 6, 7, on peut distinguer trois points de vue principaux.
Un grand nombre d’exégètes prennent le participe raw, au sens figuré, et suppléent ri épaoriz : C celui qui
(1) M. Oltramare nie carrément que « Paul rattache jamais notre justification à la résurrection, qui ne saurait en être la cause. » I blâme les exégètes qui « considèrent les deux membres de phrase (Rom. 4, 25) comme formant une antithèse, et rattachent ainsi à chaque fait (mort et résurrection) une efficacité particulière. Ayant présenté Dieu comme l’objet de la foi duchrétien, sous les traits de Celui qui a ressuscité des morts Jésus, notre Seigneur, Paul est obligé de tout réduire aux deux faits saillants, la mort et la résurrection; puis, comme il veut donner la signification d’une semblable dispensation pour le chrétien, en en indiquant la raison, il rattache tout naturellement la cause au premier fait (à la mort) et le buf au second {à la résurrection), ce quidonne en mème temps à la phrase une forme qui lui sied bien, pour clore un paragraphe. » — Affaire de rhétorique ! (Oltramare, Comm. sur les Rom, I, p. 38. 380.)
est mort au péché. » Érasme a proposé cette interprétation. Parmi les théologiens modernes, MM. Olshausen, De Wette, Rothe, Philippi se sont prononcés dans ce sens. M. Segond, si sobre en notes dans sa traduction du Nouveau Testament, a cru cependant devoir expliquer au lecteur ce que signifie ce passage ; il met en note : € mort, c'est-à-dire mort au péché. » La phrase de Paul devient ainsi une insignifiante tautologie : « celui qui est mort au péché, est — mort au péché. »
Pour éviter cette tautologie on a aussi traduit : « Celui qui est mort spirituellement est affranchi de la pussance du péché. Or, Paul parle de la libération du péché lui-même, et non seulement d’un affranchissement de sa puissance. Selon M. Reuss, « il ne s’agit point là de la mort considérée comme punition, mais de celle qui est un élément de la régénération » (Bible, Ep. paul. IT, 65). Nous avouons ne pas bien saisir ce que peut êlre cet « élément de la régénération. » M. Gess donne l'interprétation suivante :« L’absolution du péché n’a lieu pour le croyant qu’à la condition de la mort au péché. » Cela aboutirait, comme le fait très bien remarquer M. Godet, à faire de la sanctification le principe de la justification (Comment. sur les Rom. IE, 58).
Mais nous ne saurions pas non plus nous ranger à l'avis de M. Godet qui a repris l'interprétation de Théodoret et de Mélanchthon. Ces théologiens entendent avec raison à ärobavoy — « celui qui est mort » — dans le sens propre, parce que le participe n'est accompagné d'aucune détermination. Mais ils prêtent à Paul un raisonnement assez terre à terre. « A-t-on jamais vu, demande Théodoret, un mort commeltre un méfait? »
Et Mélanchthon commente : « Morlua natura non est efficur, » — vexpèe où Sauve. Théodore de Bèze rappelle un mot d’Anacréon : 6 vexpbs ox émuust. MM, Baur, Hofmann, Delitzsch se prononcent dans le même sens. M. Godet délaye cette idée. « Un homme qui est mort, dit-il, n'ayant plus de corps à mettre au service du péché, est légitimement dispensé d'accomplir les volontés du maître qui jusqu'alors avait librement disposé de lui. Supposez un esclave mort; son maître aura beau lui ordonner de voler, de mentir, de tuer. !l aura le droit de répondre : ma langue, ma main, mes pieds ne m'obéissent plus. Comment donc serait-1l tiré en compte pour son refus de service ? Telle est la position du fidèle après que le crucifiement de sa volonté propre a réduit à l'impuissance son corps de péché. 1 ne peut plus servir le péché pour faire le mal, pas plus que l’esclave privé de son corps par la mort ne peut continuer à exécuter les ordres que lui donnait autrefois son méchant maître. Le verbe dut, être justifié, signifie dans cette relation : n'être pointrépréhensible en cas de désobéissance ; être légitimement autorisé à ne plus obéir » (Comment. sur les Rom. If, 39). Paul emploie fréquemment le passif de 7us/ifier dans le sens de fre reconnu comme Juste, être considéré comme juste, être déclaré juste. Nous voulons bien que le sens de ce verbe puisse présenter certaines nuances; mais que l’une des nuances, la nuance extrême, s'éloigne du sens primitif jusqu’à signilier « étre légitimement autorisé à ne plus obéir, » cela nous semble cependant dépasser la capacité élastique dece mot. Évre justifié et ne plus pécher sont deux idées foncièrement différentes.
La troisième interprétation est celle qui, partant de la thèse que Paul entend par la chair la substance matérielle de l’homme et que cette substance est le siège du péché, prête à l’Apôtre le raisonnement suivant : « Celui qui est mort est affranchi du péché, parce qu'ii est délivré de son corps, le siège du péché. » « La mort de Christ, dit M. Pfleiderer, est l’anéantissement de la chair, principe réel du péché » (Paulinisnus, p. 23). « Durch die blutige Tedtung des aus Fleisch bestehenden Leibes Jesu rourde die in dem Fleisch ihren Sitz habende Sünde mitgelædiet » (Le. p. 117). EL voici comment s’exprime M. Sabatier : « La puissance du mal s’est emparée de la chair, jusqu'à s'incarner en elle. Le péché ne saurail donc être absolument vaincu que par la destruction même de la chair... Dans la mort de Christ, le péché est condamné, la chair est crucifiée et détruite, et la rédemption se trouve objectivement accomplie » (L'Apütre Paul, p. 280. 281). Nous avons combattu cette notion de la chair comme antipaulinienne; nous ne saurions donc accepter l'interprétation qui se fonde sur elle. Du reste, M. Pileiderer reconnaît lui-même l'insuffisance de cette interprétation. « De fait, dit-il, cette notion de la 63€ ne résout la difficulté qu'en apparence, car 1l reste toujours à expliquer comment Paul identifie la mort physique du Christ avec la mort spirituelle du vieil homme chez le chrétien » (/. c. p. 118). Nous objecterons, en outre, que si Paul avait voulu dire que la mort, en détruisant le corps, dégage l’âme et la délivre du péché qui réside dans la matière, il n'aurait pas eu besoin de faire intervenir la mort du Christ pour cette libération. Chaque individu eût élé hbéré par l’anéan-
tissement de sa propre « chair » dans la mort. Le supplice du Christ devenait inutile.
M. Meyer, dans son Commentaire sur l’Epître aux Romains (p. 277), cherche à combiner les divers sens. « La thèse de Paul, dit-il, est un axiome populaire auquel l’Apôtre en appelle comme à un point concédé. Et il y a, en effel, une vérité relative dans cet axiome. La mort délivre du péché, d’abord parce qu'elle dépouille l’homme de la chair pécheresse; ensuite parce qu’elle le soustrait au règne de la loi , enfin parce qu'elle délie tous les rapports qui dans la vie donnent lieu au péché. » Cet essai de conciliation des divers points de vue ne nous semble pas plus heureux que les inlerprétations précédentes. Tous ces exégètes commettent l'erreur de supposer que Paul veut parler d’un éfat de sainteté succédant à la vie de péché, alors que l’Apôtre vise l’état de justice dans lequel est placé l'homme qui à subi le châtiment de sa faute. Cet homme est quitte vis-à-vis de la justice; il est « justifié, » — Sedaiworar.
Les auteurs allemands comparent volontiers ce aura avec un terme juridique de leur largue du moyen âge. On disait d’un condamné qui a subi la peine capitale : er ist juslificirt. Nous ne crovons pas qu'on puisse traduire ces mots par « il est justifié ; » ils signifient plutôt : #/ « él6 justicié, c'est-à-dire il a été puni conformément à une sentence de la justice. D’autres théologiens pensent que Paul a voulu rappeler une thèse de la jurisprudence juive : « la mort expie le péché » (Eisenmenger, Æntdecktes Judenth. IX, p. 283). Mais ce n’est pas simplement de lexpiation, c’est de la justification qu’il est question dans ce passage. L'expia-
lion est, ilest vrai, la prémisse de la justification. Paul formule clairement cette prémisse, quand il dit quelques lignes plus loin : « La mortest le salaire du péché » (Rom. 6, 23). Seulement l’Apôtre n’a pas eu besoin de chercher celle idée dans un code pénal particulier. Elle se trouve inscrite à chaque page de la Thora.
Le raisonnement de Paul est donc celui-ci : La mort est le châliment du péché, — or, celui qui a subi le châtiment de sa faute est quitte envers la justice, — Christ a été condamné à mort et exécuté pour nos péchés, — donc il s’est trouvé en règle avec la justice, — donc il n’a pu rester dans la mort, — il a dû être rendu à la vie, — c’est pourquoi Dieu l’a ressuscité.
Voilà la résurrection de Christ nettement, logiquement motivée.
Aucune autre explication de la résurrection n’est fondée dans Le système paulinien. Dans la théorie de la rançon payée au diable, le rappel du Christ à la vie est un acte de mauvaise foi de la part de Dieu. Dans les autres systèmes, la résurrection n'a aucune raison d’être interne. Elle est, dans la doctrine ‘d’'Anselme, un message divin, annonçant au monde que Dieu se déclare satisfait et qu'il se réconcilie avec l'humanité. Mais au point de vue du système, le Fils, après sa mort, pouvait rester auprès du Père sans passer par la résurrection. Les Réformateurs se voient obligés à considérer la résurrection du Christ comme un acte arbitraire de Dieu. D’après leur conception, le pécheur mérite des tourments éternels dans l'enfer. Le Christ, en se substituant au pécheur, aurait donc dû souffrir les peines
de l'enfer d’éternité en éternité, sans espoir de retour. Néanmoins Dieu l’a ressuscité le troisième jour. C’est de la bonté, c’est de l'amour paternel ; mais ce n'est pas de la justice. Il n'y a pas équivalence de peine.
Je sais bien qu’on se tire d'embarras en aflirmant que Jésus-Christ a virtuellement souffert les peines élernelles ; que la valeur du sang du Fils de Dieu, du Juste et du Saint, est énappréciable; qu’une seule goutte de ce sang explaloire équivaut à une éernité de souffrances. Mais quelle que soit la valeur de cet argument, ce qui est certain, c'est qu'on n'en trouve pas la moindre trace dans la théologie de saint Paul, Et quelques critiques modernes, qui prêtent à l’Apôtre la doctrine des peines éternelles, font à celui-ci le reproche bien immérité de manquer de conséquence. Paul enseigne,comme nous l'avons vu, que la mort physique est le châtiment du péché. Jésus-Christ a souffert cette mort. Il y a donc équivalence. Et la résurrection devait nécessairement suivre l’expiation de la peine. Elle est dans la conséquence du système.
Néanmoins, si nous soumettons la doctrine paulinienne de lexpiation par la mort et de la justification par la résurrection à une critique approfondie, nous finissons par y découvrir un point défectueux. Sans s’en douter, Paul a confondu deux faits distincts : la mortet la peine de mort. {] identifie absolument les deux idées, d'un bout à l’autre de ses Epitres. Cette confusion, qu'aucun exégète n’a relevée, est, à notre avis, le défaut de la cuirasse dans le système si fortement conçu du grand dogmaticien de l'Eglise primitive.
La mort, dit Paul, est le châtiment du péché; or, Christ a souffert la mort, donc il a souffert le châtiment du péché. Le syllogisme est d’une simplicité, d’une netteté et d’une précision remarquables ; il semble être à l’abri de toute attaque. Aussi n'est-il pas étonnant que Paul l'ait cru invulnérable, et que des théologiens distingués le présentent encore aujourd'hui comme absolument concluant. Cependant,quand nous y regardons de près, nous voyons que, dans les prémisses, l’Apôtre emploie le terme de mort dans deux sens différents. Dans. la majeure, la mort est l’anéantissement complet et définitif ; dans la mineure, la #0rt signifie la peine de mort, le décès.
On voit quelle conclusion l'on pourrait tirer des prémisses de Paul, en prenant chaque fois le terme de mort dans le même sens. Si la mort est l’anéantissement absolu et définitif de la vie, c’est que Christ n’a pas souffert le châtiment du péché dans toute son étendue; autrement il aurait dû rester dans la mort. Il n’ya donc eu, par suite de la résurrection, n1 substitution ni expiation complètes. Si, au contraire, on entend, daris les deux prémisses, la mort dans le sens de peine de mort, c’est que chaque supplicié devrait revenir à la vie après avoir subi l'exéculion capitale; cette conséquence s’élend même à tous les hommes, si l'on assimile, dans le sens de l'Ecriture (et peut-être en particulier dans le sens de Rom. 6, 7), le décès à la peine de mort. Dans l'un et l’autre cas, la théologie de Paul se trouverait en défaut.
Nous pourrions, 1} est vrai, prendre dogmatiquement la défense du système paulinien, et montrer que