CHAPITRE VII
Jj'j\bANDON gUR LA J3r01X
Depuis la sixième heure du jour jusqu'à la neuvième, toute la terre fut couverte de ténèbres. Et sur la neuvième heure, Jésus jeta un grand cri, en disant : JEli, Eli, lamma, sabacthani'? c'est-à-dire : Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avez-vous abandonné?
(S. Mat. XXVII. 45. 46. )
'ÉTAIT vers la troisième heure que Jésus prit le chemin du Calvaire. Et vers la sixième il arriva à l'endroit de sa passion. Ils le dépouillèrent de ses vêtements, et le laissèrent assis au froid du vent matinal. Ils se mirent à préparer les
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croix pour le crucifiement. Jésus était patiemment assis, attendant, avec ses plaies, sur le sommet de la colline. Et enfin, quand la croix fut prête, on l'y attacha avec des clous. La croix fut élevée aux yeux des hommes. On vit le Fils de Dieu, dépouillé, étendu sur la Croix, suspendu aux clous par les pieds et par les mains, avec tout le poids de son corps. Ils se mirent alors à crucifier les voleurs qui étaient avec lui. Pendant quelque temps, il resta seul dans son agonie. Ils étaient tellement affairés, si absorbés par leur travail de mort, — faisant aller clous et marteau dans cet œuvre de crucifiement ; — les gens qui assistaient à ce spectacle étaient tellement attentifs à cette scène d'horreur, que personne ne s'aperçut que le temps devenait malade, que le matin se tintait de jaune, qu'un brouillard voilait le soleil, et que des ténèbres, pareilles aux ombres de la nuit, se répandaient sur la terre. Ils ne voyaient rien de tout cela quand tout à coup, les ténèbres devinrent d'une épaisseur saisissante. C'est alors, et en un instant, que le peuple s'en rendit compte. Il eut le sentiment que c'était un présage et un signe de la colère de Dieu.
Une nuit sombre enveloppait la colline du Calvaire. Les gens commencèrent à s'éloigner un à un du sommet de la montagne et de ce spectacle d'horreur, — saisis de terreur, mais non de repentir; — écrasés par l'horreur de ces ténèbres surnaturelles. Mais si la terreur régnait sur le Calvaire, que se passait-il à
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Jérusalem ? Si les oiseaux étaient réduits au silence ; si les créatures des champs s'attroupaient, comme frappées d'une terreur inaccoutumée, quelle fut la frayeur qui s'empara des hommes ? Quelle fut l'épouvante qui se répandit sur cette multitude qui avait crié : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ? » (i) Elle voyait déjà les signes de la colère de Dieu qui venait les saisir sur parole. A travers les rues de Jérusalem les hommes ne pouvaient pas trouver leur chemin; ils se rencontraient les uns les autres au sein des ténèbres ; ils tombaient sur le sol foudroyés de terreur, ou s'asseyaient sur le seuil de leurs portes sans trouver l'entrée de leurs maisons. Si telle était la stupeur dans les rues de Jérusalem, que se passait-il chez Anne, chez Caïphe et chez Pilate ? Que se passait-il dans les maisons et dans le cœur de ceux qui avaient sciemment répandu le sang innocent? Les ténèbres s'étaient aussi répandues sur le Temple, dans les cours du Temple et dans le Saint des Saints: les prêtres ne voyaient plus pour accomplir le sacrifice. Le sacrifice fut interrompu et ils ne se voyaient pas les uns les autres. Le Sanctuaire était rempli des marques de la colère de Dieu et de la disparition de sa présence. Telles étaient les ténèbres qui enveloppaient toute la terre. Au sein de ces ténèbres, et dans une nuit plus sombre, si c'est possible, que ces
(i) S. Mat. XXVII. 25.
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ténèbres visibles, Jésus jeta un grand cri : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? »
Or cet abandon sur la Croix est le point de la Passion de notre Sauveur sur lequel je désire fixer votre attention. Je veux le joindre à une profonde vérité qui a occupé vos esprits tous ces jours, — je veux dire la douleur du péché, la conversion de Tâme, la contrition du cœur, la grâce de la componction, qui nous obtiennent notre pardon par le très Précieux Sang. Mais voici une merveille et un mystère. Que Dieu se soit incarné, c'est en soi un mystère de foi ; et cependant à la toute puissance de Dieu, rien n'est impossible. Que ce Dieu fait homme soit tenté, c'est ce qui semble découler de la nature de son humanité. Qu'il meure, après s'être fait homme, ce n'est que la loi pour tout homme, et il accepta cette loi par amour pour nous. Mais, qu'il soit abandonné de son Père, que son âme innocente soit attristée, qu'il goûte ce châtiment attaché au péché; — c'est là vraiment un mystère, c'est une merveille qui les surpasse toutes. Cherchons donc à comprendre ce que fut cet abandon, cet isolement, cette tristesse, cette solitude de l'âme de Jésus ; — essayons, autant que cela nous est possible, de saisir quelle en fut la nature, quelles en furent les raisons, quelles leçons il contient pour nous.
I. Cet abandon consista en trois choses dont la première est la douleur inexprimable, sans consolation et sans soulagement, de son corps. Pendant sa
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tentation, quand il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, les anges s'approchèrent et ils le servaient. Il éprouva du soulagement dans la faiblesse et l'épuisement de sa tentation. Dans l'agonie du jardin, quand une sueur de sang coula de son corps, on vit un ange du ciel le fortifier. Les saints anges l'entouraient dans sa tentation et dans son agonie; mais sur la Croix, — personne ! Pas un rayon de consolation, pas une main pour le secourir. Il était suspendu à la Croix, de tout le poids de son corps dans d'inénarrables angoisses. Comme il l'avait dit auparavant: « Pensez-vous que je ne pourrais pas demander à mon Père, et il m'enverrait douze légions d'anges? » (i) s'il avait eu la volonté de les demander, il y aurait eu autour de lui des milliers de ministres angéliques. Il ne le voulut pas. Il se priva de leurs services et de leur secours. Il sembla plaider auprès de son Père au point de lui dire : Vous connaissez mes besoins, et pourtant je ne vous adresse aucune demande. Vous savez bien ma faiblesse et ma peine, et vous pourriez me soulager si vous le vouliez. Et si dans votre sagesse vous le croyez bon, je me remets avec confiance entre vos mains; — je ne demanderai rien.
Il est impossible, en toute vérité, avec des paroles humaines, de peindre ou au moins de décrire l'agonie
(i) S. Math. xxvi. ^).
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du crucifiement. Pour moi, chaque fois qu'on a essayé de représenter les angoisses de la Croix, il m'a toujours semblé que, non-seulement ces descriptions restaient au-dessous de nos pensées, mais encore qu'elles ne pouvaient que diminuer nos sentiments. Comment est-il possible de comprendre l'acuité de ces froides plaies, après une nuit entière de flagellation, après ces longues heures pendant lesquelles la chair sacrée fut couverte de sillons s'ouvrant jusqu'aux os? Maintenant, ces plaies, refroidies par la température de la nuit, s'ouvrent de nouveau sur le Calvaire, quand, de son corps sacré, on arrache violemment les habits collés aux blessures par le sang desséché. Qui peut concevoir cette torture du corps? Qui peut imaginer la couronne d'épines deux fois fixée sur sa tête ; cette couronne qu'on avait enfoncée à grands coups, qu'on avait arrachée en le dépouillant, puis enfoncée de nouveau sur son front; cette couronne d'épines qui lui enlevait même tout pouvoir d'appuyer la tête contre la Croix; car, s'il touchait la Croix, les épines perçaient plus profond? Qui peut concevoir le déchirement de ces plaies, quand, — les gros clous étant enfoncés dans ses pieds et ses mains, — toute la pesanteur du corps les ouvrait, les élargissait au point de rompre même ses pieds et ses mains? Qui est capable de se faire une idée de la soif, — de cette soif sèche, brûlante du Corps Sacré, qui lui arracha ce cri : « J'ai soif; »
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— c'est-à-dire, de ce corps tout entier qui se dessèche à mesure que la vie diminue, de ce sang qui s'épuise, de ce vent qui glace, de ces paroles prophétiques du prophète qui s'accomplissent à la lettre : « Ma langue s'attache à mon palais. Vous m'avez conduit jusque dans la poussière de la mort? » (i) Je ne puis pas essayer de m'appesantir sur toutes ces souffrances. Il me semble même que vous ne voudriez pas que je l'essaie. Vous préférez que je laisse à vos cœurs le soin de comprendre les peines corporelles de notre divin Rédempteur. Et au milieu de toutes ces peines, point de soulagement, point de secours, aucun ange consolateur, point de trêve à ces angoisses corporelles. Il souffrit jusqu'à la fm toute l'agonie de son crucifiement. Et, dans cette agonie, son Père céleste le délaissa, lui laissant boire jusqu'à la dernière goutte le calice qu'il avait choisi, le laissant mourir dans l'abandon.
2. Avec ces tortures du corps, l'Homme -Dieu souffrit une désolation encore plus profonde, si c'est possible. Ce n'est pas seulement pendant les trois heures qu'il resta suspendu sur la Croix, mais pendant trente-trois ans qu'il fut l'Homme de douleurs. A ses côtés étaient crucifiés deux voleurs, deux malfaiteurs, l'un à droite et l'autre à gauche. Les souffrances du corps furent les mêmes et pour eux et pour lui. Mais
(i) Ps. XXI. i6.
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lui, il eut à subir un tourment qu'ils ne connurent point: c'était l'incroyable solitude du Fils de Dieu. La sympathie du Fils de Dieu est tellement vaste qu'il peut souffrir avec et pour chacun des enfants des hommes. Parmi les enfants des hommes, pas un n'est abandonné au point que le Fils de Dieu ne puisse sympathiser avec lui dans toute l'immensité de son Cœur Sacré, et dans toute la tendresse de son humanité. Il sait tous nos chagrins; il sait toutes nos tristesses. Il connaît toutes les blessures de nos cœurs; il connaît même toutes les misères que nous nous sommes attirées par le péché. Bien que sans péché lui-même, il n'est pas étranger au sentiment de nos infirmités, et il a pitié de nous. Mais pour lui, il n'est aucune compassion proportionnée à ses douleurs. Au milieu de cette création qui est son œuvre, au milieu de ses propres créatures, il n'en rencontre pas une dont la sympathie puisse embrasser toutes ses peines. Après tout, nous ne sommes que des créatures; même sa Mère bénie et immaculée n'est qu'âne créature. Et la compassion de ce cœur immaculé, bien que le plus grand de tous, n'était pas à la hauteur de la grande souffrance du Fils de Dieu. Tous ses amis, tous ses disciples, tous ses frères, tous ceux qui lui faisaient cortège, étaient incapables de répondre aux besoins de compassion que réclamait le Cœur Sacré de Jésus. C'était le complément de la divine solitude du Sacré-Cœur pendant toute sa vie
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sur la terre ; le complément de ces trente-trois années d'absolue et divine solitude. Nous pensons qu'il était seul pendant sa tentation dans le désert. Il était seul en effet, mais pas plus seul qu'il n'était à travers les rues encombrées de Jérusalem. Le Sacré-Cœur de Jésus était trop immense, trop divin, pour rencontrer quelque compassion, quelque être sympathique. Sur la Croix, ces tourments intérieurs étaient à leur comble. Tous les courants s'étaient donné rendez-vous dans cette mer profonde d'extrême tristesse, dont il dit: « Mon âme est triste jusqu'à la mort. » (i)
« Mon âme! » Tout l'abîme de cette âme humaine déifiée, capable d'une tristesse qui dépasse toute imagination, en était remplie — et cela <<r jusqu'à la mort ». Quelles étaient ces tristesses? La première de toutes, c'est que, pendant trente-trois ans, il avait été dans un monde de péché, et en contact avec le péché. L'Innocent par excellence avait respiré une atmosphère qui était chargée de péchés. Il avait arrêté ses regards sur les visages, dont quelques-uns portaient les marques, dont la plupart portaient la difformité du péché. Ses oreilles avaient été remplies par des voix qui avaient l'amertume du péché. Le péché s'était montré à lui et avait répandu son souffle autour de lui. Le péché avait conversé avec lui. Le péché s'était présenté et l'avait regardé en face. Le
(i) S. Mat. XXVI, 38.
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péché était venu à lui, ne sachant pas qui il était. Et lui, la sainteté même, avait vécu au milieu de l'entourage et de la foule des pécheurs. Pendant trente-trois ans il souffrit cette agonie ; et l'agonie du Jardin, où une sueur de sang coula de son Corps, n'était que la dernière expression de cette torture de l'âme qu'il avait subie pendant toutes les longues années de sa vie sur la terre.
11 n'avait pas seulement vécu au milieu de cette atmosphère du mal, il avait encore été tenté. Le tentateur avait osé s'approcher de lui ; — le tentateur, avec son insolence, était venu suggérer le mal à ce Cœur divin et sans tache ; — lui suggérer la défiance à l'égard de son Père céleste, lui suggérer la présomption, étaler devant lui les visions de l'ambition, de l'amour-propre et de la vaine gloire. Il n'y a que ceux qui sont sans péché, qui sont capables de connaître l'amertume de cette tentation.
De plus, pendant trente-trois ans, il avait eu devant ses regards la vision de la mort : — lui le Créateur de toutes choses, qui connaissait la perfection de son œuvre, qui savait selon quel modèle il l'avait formée, pour quel usage et pour quelle fm, — il la vit ruinée comme dans un naufrage, foulée aux pieds, défigurée, et se détruisant chaque jour. Lazare dans la tombe était un beau et saint exemple de cette loi de dissolution, comparée à la mort universelle qu'il voyait dévorant ses créatures, toute la création poursuivant sa route dans les gémissements et la douleur.
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Ce n'est pas tout encore. Il ne pouvait pas même compter sur ses amis. Il en était un qu'il avait appelé pour en faire un disciple, choisi pour un de ses Apôtres ; un qu'il avait instruit par ses propres paroles ; qui avait été témoin des miracles opérés par sa puissance ; qu'il avait chargé d'aller par le monde pour prêcher son royaume; qu'il avait enfui nourri de son Corps et de son Sang ; dont il avait lavé les pieds dans cette dernière nuit de ses douleurs : eh bien, même celui-là! son ami, le vendit. Après l'avoir vendu, il le trahit ; et, le trahissant, il le livra par un baiser.
Une autre tristesse : Jésus était haï des hommes. Avez-vous jamais été en butte à la haine de quelqu'un? Savez-vous ce que c'est que d'être partout poursuivi parla haine de quelqu'un qui vous déteste? — Ou bien savez-vous ce que c'est que d'être haï par quelqu'un qui ne prend jamais la peine de vous poursuivre? Vous rendez-vous compte que la haine qui, avec ou sans raison, s'attache à vous, est un tourment, une peine excessive chaque fois qu'on y pense ? Or le Sauveur avait entout temps conscience qu'il était l'objet de la haine universelle et extraordinaire des foules qui encombraient Jérusalem. Il savait qu'il avait été condamné injustement, accusé faussement ; que de faux témoignages avaient été portés contre lui ; mais que les hommes le croyaient coupable des blasphèmes dont on l'accusait. Dieu connaissait son innocence; puis, quelques-uns de ses disciples; et
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peut-être les pauvres aussi, car « ils l'écoutaient avec joie. » (i) Mais les gouverneurs, les liches, les Pharisiens, les scribes, les législateurs, les princes des prêtres, tous les chefs du peuple, et la multitude qu'ils trompaient, tous le croyaient coupable. Et pour cela, tous le haïssaient. Ils le haïssaient aussi à cause de sa sainteté. Il était l'objet de leur haine, non-seulement parce qu'ils l'avaient accusé et condamné, mais parce que sa présence leur était un reproche. Pour le Cœur Sacré de Jésus, si plein de pitié et de compassion, de tendresse et de pardon, donnant sa vie et son sang pour le salut de ses ennemis, priant pour eux sur la Croix: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ! » (2) le sentiment de cette haine était un redoublement d'angoisses.
Mais, peut-être, avait-il encore des amis qui lui étaient fidèles. Oui, il y avait des cœurs aimants : — c'était sa Mère Immaculée, toujours près de la Croix; c'était le disciple bien-aimé qui ne l'abandonna jamais ; c'était la pauvre Marie Madeleine, qui s'était jointe à ces âmes pures et sans tache. Quêtaient les autres? Où était Pierre ? Il était quelque part, la tête couverte de son manteau, pleurant amèrement. Et où étaient les autres? Dispersés au loin; — pas un ami près de lui : même ses plus chers amis l'avaient abandonné.
(i) S. Marc. xih. 37.
(2) S. Luc. XXIII. 34.
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Puis enfin, à toutes ces peines, s'ajoutait la plus grande des tristesses du Fils de Dieu : le sentiment que, à cette heure, le grand péché du monde avait été accompli ; que l'homme avait porté la main sur Dieu; que, après des milliers d'années de péché et de révolte, l'homme s'était enfm emparé de lui. La présence divine étant hors de la portée de l'homme, Dieu s'était incarné. Enfm, Dieu s'était fait homme; — Dieu était venu au milieu des hommes; — Dieu s'était mis à la portée des bras de l'homme. Et l'homme porta la main sur lui; après l'avoir flagellé, après l'avoir blasphémé, il le mit à mort. Le monde fit mourir son propre Créateur ; les pécheurs assassinèrent leur Rédempteur. Le monde versa le sang de Dieu. 11 se souilla, et par ses imprécations il appela sur lui le sang du divin Innocent.
A ce moment, le Sauveur prévoit la multitude des âmes qui, malgré l'effusion de son Précieux Sang, ne seront jamais sauvées; les âmes rachetées qui descendront vivantes dans l'enfer; — les âmes si nombreuses qui n'entendront jamais prononcer son nom, et qui néanmoins pécheront contre lui; — les âmes, aussi innombrables, et encore pires, qui entendront son nom et qui pécheront encore contre lui; — les âmes sur lesquelles il a abondamment répandu la grâce de son Esprit-Saint, et qui, malgré tout, n'auront pour lui que du mépris, mourront impénitentes, et descendront en foule dans la mort
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éternelle, pareilles aux feuilles sans nombre qui tombent en la saison d'automne. Toutes ces tristesses, toutes ces peines intérieures que son esprit prophétique avait constamment mises devant lui pendant sa vie, toutes, à ce moment suprême, se montrèrent dans leur plénitude, et submergèrent le Sacré-Cœur à cette heure de sa Passion. Reste encore une augmentation de ses souffrances. Il aurait pu s'écrier sur la Croix: Mes amis,ô mes amis, pourquoi m'avezvous abandonné? Mais sa vraie désolation fut de se voir obligé de crier: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » (i) Que les hommes m'abandonnent, je n'en suis point surpris; — je sais ce que c'est que l'homme; mais vous, que vous m'abandonniez! Quelle en est la raison?
Ici, nous arrivons à ce que j'ai appelé en commençant une divine profondeur du mystère. Au sujet de ce mystère, dans tous les sens, nous ne pouvons avancer qu'en adorant : jamais nous ne serons capables de le pénétrer. Cependant il y a quelque chose de ce mystère que nous pouvons comprendre. Avant tout, cherchons à saisir ce que n'était pas cette tristesse. Elle n'était pas une séparation du Fils d'avec le Père. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu ; le Dieu consubstantiel, incréé, infini, éternellement heureux. Il n'y avait donc en aucune façon, en rien,
(l) Ps. XXI. 2.
2oS @Çapifrc s^?pftè^nc
séparation du Fils d'avec le Père, ou du Père d'avec le Fils. De plus, la Divinité et l'Humanité en l'unique Personne de Jésus-Christ, — depuis le moment de l'Incarnation, en vertu de l'union hypostatique, — c'est-à-dire par leur union en une seule personnalité, — sont indissolublement unies pour toute l'Eternité. Par conséquent, ces paroles ne signifient . ou n'impliquent pas ombre de séparation entre la Divinité et l'Humanité de Jésus-Christ. Que signifientelles donc? Pendant son agonie au jardin, il priva volontairement son Humanité de la lumière, de la douceur et des consolations de sa Divinité, parce que, par amour pour nous, il voulait que l'océan de toutes les tristesses remplît et submergeât son Cœur Sacré. Ainsi en fût-il sur la Croix. Nous savons ce qui arrive après nos péchés; — quelles ténèbres et quelle désolation se répandent en nous. C'est la conséquence de notre corruption, de notre révolte, du péché qui est en nous. Le Fils de Dieu, le Saint par excellence, avait pris notre humanité. Mais, dans cette humanité, il n'y avait ni désordre, ni corruption, ni tache du péché, car il avait déifié notre humanité. Dès lors, tout ce qu'il souffrit, il l'accepta par un acte de sa propre volonté, se privant, par cet acte de sa volonté, etpour un temps, des douceurs, de la lumière et des consolations de son Père céleste.
Dès le premier instant de l'Incarnation, comme vous le savez, l'âme humaine de Jésus jouit de la
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vision béatifique. L'Incarné voyait Dieu, il aimait Dieu de tout son cœur; il adorait Dieu de toute son âme. Pendant qu'il était pèlerin sur la terre, il était déjà dans la possession et dans la jouissance de la vision béatifique. Mais pendant l'agonie au jardin des Oliviers, et pendant les trois heures qu'il resta sur la Croix, il se priva volontairement, pour ainsi dire, de la lumière et des douceurs qui avaient toujours été son partage de droit, comme Dieu, et par mérite comme Homme. Il permit qu'un voile, un nuage, — comme les ténèbres qui couvraient le soleil à ce moment, — s'étendît sur son âme. Il permit aux ténèbres de se répandre entr^ les lumineuses jouissances de sa Divinité et son âme humaine. Pourquoi cela? Par amour pour nous. C'était voulu de sa part, comme son Incarnation, comme sa Tentation, comme son Agonie, comme sa Mort. Il fut offert, parce qu'il le voulait. Il fut troublé au jardin, parce qu'il le voulut. Il fut abandonné sur la Croix, parce qu'il le voulut. C'était un acte de sa volonté, et il l'acceptait par amour pour nous.
11 n'était pas seulement volontaire, cet acte était aussi vicarial, c'est-à-dire qu'il souffrait à notre place. Et pourquoi? Parce que la peine due à notre péché est une séparation de Dieu; parce que la séparation d'avec Dieu est la mort éternelle. Parce que la perte de Dieu, c'est l'enfer ; parce que la peine due au péché est la perte de Dieu. Parce que, même après Va mort,
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ceux qui sont sauvés, à moins que leur expiation n'ait été parfaite, ne jouiront que plus tard de la vision de Dieu. Parce que, dans cette vie, tout péché que nous commettons est suivi d'une ombre; et que cette ombre, c'est la nuit, et que cette nuit est une partie de la désolation. Et parce que nous sommes soumis à cette loi sainte, juste et bonne, qui veut que tout péché soit suivi du châtiment de la désolation, ce Rédempteur qui, pour expier tous nos péchés et toutes nos peines, a, par un acte volontaire et vicarial, souffert tout ce que son âme divine et sans tache pouvait souffrir, a permis, au moment de son agonie, qu'il fût lui-même privé des douceurs, des consolations et même de la lumière de sa Divinité. La partie inférieure de son Humanité, qui souffrit comme la nôtre, était dans la poussière de la mort, dans les tristesses de ce monde, et dans la désolation de ne point voir la face de son Père.
Maintenant, pourquoi tous ces tourments? Pour l'expiation d'abord, comme je l'ai dit. C'était pour expier nos péchés et nos peines, pournous en délivrer, et pour mieux encore. Le Rédempteur endura tout par amour pour nous. Il l'endura aussi pour nous révéler son amour. Il avait révélé son amour par chacune de ses manifestations, par ses œuvres de miséricorde, en guérissant les lépreux, en rendant la vue aux aveugles, en ressuscitant les morts, en pardonnant les pécheurs. Il avait prononcé des paroles
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de grâce telles qu'il n'en était jamais sorti des lèvres de l'homme ; — paroles qui étaient plus que les paroles de l'homme. Si les hommes avaient eu un cœur pour comprendre, ils auraient su que c'étaient les paroles d'une personne divine. Mais ce n'était pas assez : ces paroles ne nous persuadent même pas encore du grand mystère de son amour. A Jésus il fallait un autre langage, d'autres expressions, quelque chose de plus articulé, quelque chose de plus convaincant, quelque chose de plus persuasif. Et quoi donc?
La tristesse jusqu'à la mort, le châtiment même jusqu'à la verge suprême qu'il était possible au Fils de Dieu de souffrir. C'est pourquoi il voulut, par un acte volontaire et vicarial souffrir tout ce que son âme divine pouvait endurer pour notre amour, pour nous convaincre, si c'était possible, de son amour; pour nous faire croire, si c'était possible, à quel point il nous aime ; pour dissiper victorieusement si c'était possible, les ténèbres de notre cœur; pour nous convaincre enfm et nous persuader de son amour; et tout cela, pour nous inspirer confiance en son amour, afm qu'il pût en retour gagner notre amour. Il savait bien que ce n'était point par des ordres que nous pouvions être amenés à l'aimer : que ce ne sont point des raisonnements qui peuvent réveiller l'amour de Dieu dans le cœur; que rien autre n'en est capable quelamanifestation de l'amour. Comme nous le savons
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par notre expérience, c'est Tamour qui excite l'amour; c'est l'amitié qui engendre l'amitié ; c'est la claire manifestation de la bonté et de la tendresse du cœur, du dévouement et de l'amour désintéressé; c'est ce qui nous fait aimer en retour : ainsi en est-il à l'égard du Sauveur. Il a donc tout souffert d'abord, pour nous persuader d'avoir confiance en son amour.
Le grand péché du monde, c'est de n'avoir pas confiance en l'amour de Dieu. Tel est votre grand péché. Il est la cause de tous vos péchés. Vous ne pourriez jamais pécher contre Dieu, si vous aviez le sentiment de son amour pour vous: jamais vous n'oseriez, jamais vous ne pourriez le souffrir. Si vous sentiez l'amour de Dieu pour vous personnellement, comme vous sentez la chaleur du soleil en plein midi, il vous serait impossible, avec cette connaissance dans votre cœur, de pécher contre lui: ce serait moralement impossible. Ce serait la violation de votre nouvelle nature. Ce Rédempteur a dit: « Nul n'a un plus grand amour que l'homme qui donne sa vie pour ses amis. » (i) Il a donné sa vie pour vous. Que peut-il vous dire, que pouvait-il faire pour vous, si cela ne vous persuade pas? Est-il au pouvoir du Verbe de Dieu de vous convaincre de l'amour de Jésus-Christ, si son agonie sur la Croix ne suffit pas? C'est pourquoi, toute la journée il ne cesse de vous
(i) S. Jean-, xv. 13.
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dire : O mes amis, c'est pour vous que j'ai été crucifié. O mes bien-aimés, c'est vous que j'ai aimés jusqu'à la mort. O mes enfants, pour vous j'ai versé mon Précieux Sang. Qu'aurais-je pu faire de plus pour vous que ce que j'ai fait? Qu'aurais-je pu donner de plus que ce que j'ai donné? Qu'aurais-je pu souffrir de plus que ce que j'ai souffert? Et vous ne voulez pas venir à moi pour que vous puissiez avoir la vie ; vous ne voulez pas croire à mon amour. Combien de fois j'aurai voulu vous réunir à l'ombre de ma Croix ! Que de fois j'aurais voulu vous couvrir des plis de mon manteau'. Car je vous ai cherchés, pour essayer de vous faire pénétrer dans mon Cœur Sacré; et vous ne l'avez pas voulu. — 11 était animé d'un amour brûlant pour nous, et nous sommes restés à distance froids et insensibles. Du haut de sa Croix il nous répète ces paroles: Que pouvais-je faire de plus? Que pouvais-je donner de plus? Que pouvaisje souffrir de plus? S'il y avait quelque chose de plus que je pusse souffrir, je le souffrirais encore. S'il était nécessaire de mourir de nouveau pour vous, pour vous sauver, je mourrais encore. S'il était possible de souffrir davantage , je le souffrirais. Quelle est votre réponse? Je ne veux pas dire en paroles, mais en actions. Il nous dit: Je vous ai aimés, non pas en paroles, mais en réalité. Je vous ai aimés, non en paroles éphémères, mais en souffrant ma Passion et ma mort pour vous. Je ne vous ai pas
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aimés seulement par des protestations telles que m'en faisait Pierre, mais par des actes si réels que personne ne peut les nier, que personne ne peut s'empêcher de les comprendre. J'ai souffert pour vous la mort sur la Croix ; j'ai été abandonné même par mon Père, et tout cela, par amour pour vous.
3. Nous avons donc là, autant que faire se peut, le sens et une esquisse très incomplète de l'abandon de notre divin Sauveur. Il consista dans les agonies sans soulagement de son Corps, dans les tristesses sans consolation de son Sacré-Cœur; puis enfin, dans ces mystérieuses ténèbres et désolation qu'il ressentit de la privation, même à l'heure de sa mort, des lumières et des douceurs que procure la présence de Dieu.
Maintenant, pourquoi toutes ces souffrances? Quand nous éprouvons la tristesse et le trouble de l'âme; quand les peines du corps, les étreintes de la maladie, la méchanceté, l'ingratitude, l'abandon des amis, les amertumes de la vie ; quand les sécheresses du cœur et les ténèbres de l'âme ; — quand toutes les angoisses nous hantent, nous n'avons pas besoin de nous écrier : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Nous savons ce pourquoi ; ou du moins nous pourrions le savoir et nous devrions le savoir à l'instant même. Ce n'est point un mystère pour nous que nous soyons abandonnés. Jetez un regard sur les péchés mortels de votre enfance, de
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votre jeunesse et de votre âge plus avancé ; sur les péchés mortels que vous vous rappelez; sur les péchés mortels que vous avez oubliés ; et sur les péchés mortels dont, même jusqu'à ce jour, vous ne vous êtes pas repentis comme vous auriez dû le faire. Nous n'avons aucune raison de demander: « Pourquoi m'avez-vous abandonné? » Jetez un regard sur cette foule de péchés véniels que vous avez commis pendant de longues années : — péchés d'amour-propre, péchés de vanité, péchés de paresse, péchés d'ingratitude, péchés de négligence envers Dieu, péchés d'endurcissement du cœur en face du crucifix qui était devant vos yeux, péchés de froide indifférence même en présence du Très-Saint Sacrement; jetez un regard sur cette multitude de péchés véniels qui s'amoncellent et s'élèvent au-dessus de votre tête, peut-être à chaque jour de votre vie. Nous n'avons pas besoin de demander: « Pourquoi m'avez-vous abandonné ? »
Ce n'est pas tout. Les péchés d'omission que vous avez commis; les devoirs que vous avez si facilement négligés ; les actes d'amour et de fidélité envers votre divin Maître que vous lui offrez avec tant de tiédeur ; cette absence presque totale de générosité dans votre vie tout entière ; ce manque d'amour correspondant à son amour, de tendresse à sa tendresse : — bien sûr, en voilà plus qu'il ne faut pour expliquer la froideur et les ténèbres de notre cœur, la sécheresse de nos
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prières, les tracas de nos tentations et l'impossibilité où nous sommes de trouver aucune consolation. Nous n'avons aucune difficulté à le comprendre. Bien plus : jetons un regard sur nos inconstances. Quelle vie est la nôtre ! Nous servons Dieu par accès et par soubresauts ; nous avons des moments de ferveur et des moments d'accalmie, comme les personnes qui sont atteintes de la fièvre ; parfois nous sommes tout zèle, et parfois nous abandonnons tout. Nous sommes emportés par la tourmente des tentations; le vent glacial du monde paralyse toutes nos bonnes résolutions. Telle est notre vie : nous sommes sans cesse ballottés en tout sens comme les flots de la mer. Où est notre constance? Et si nous sommes inconstants, pourquoi le sommes-nous? Parce que nous n'aimons pas. Un ami qui aime véritablement son ami ne varie pas dans ses affections. Les inconstances de l'amitié montrent quel est le vide et quelle est l'insouciance du cœur.
Je dis l'insouciance, et par insouciance, voici ce que j'entends : Nous vivons tant que la journée est longue comme si le Christ n'était pas mort pour nous. Si vous en doutez, demandez-vous quelle est la moindre chose que vous vous soyez abstenus de faire hier en mémoire de la Passion de Jésus-Christ ; car j'espère que vous vous êtes rappelés que c'était le jour de son Agonie au Jardin des Oliviers. Vous vous souvenez que nous étions hier à la veille de son
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crucifiement. Nous sommes dans la Semaine Sainte, au milieu des pensées de la Passion de Jésus-Christ. Est-ce la pensée principale de votre cœur? Quelle a été l'action de cette pensée en vous hier ; qu'avezvous fait ou qu'avez-vous évité défaire pour l'amour de Notre-Seigneur dans sa Passion? S'il en est ainsi, nous n'avons aucun motif de nous étonner qu'il nous arrive des ennuis, des peines, des châtiments, des croix, des tristesses et des épreuves. Nous perdons de vue la face de notre Père. Les charmes et les consolations, dont nous jouissions peut-être jadis, ont disparu. Il n'en reste plus rien: c'est notre faute.
Eh bien! apprenons dans quel but et dans quelle intention nous sommes punis. Si Jésus-Christ ne nous aimait pas, il nous laisserait à notre péché et à notre prospérité ; il nous laisserait continuer à vivre tels que nous sommes, et jouir du monde. Voici les paroles de Dieu : « Le Seigneur châtie celui qu'il aime; et il frappe de verges tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants. » (i) Si vous étiez exempts de châtiments, — et chacun en a sa part, — vous ne seriez pas de vrais enfants de Dieu. Le signe et le gage de l'amour de notre divin Sauveur, c'est quand il prend les épines de sa Couronne et qu'il les met sur notre tête, les clous de son crucifiement et qu'il les enfonce dans nos pieds et dans nos mains: — ces pieds dont
(l) PrOV. III. 12; HÉBR. XII. 6.
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nous nous sommes servis pour faire le mal et pour marcher dans des sentiers contraires à sa volonté, il les crucifie ; — ces mains qui se sont livrées aux occupations de la vanité, des folies du monde, et autres pires encore, il leur imprime les marques de son crucifiement. Sur ce cœur qui lui a été infidèle, qui s'est égaré, dans son égoïsme, dans son insouciance, dans ses satisfactions personnelles, il grave les empreintes de sa Passion. Par les croix, par les maladies, par les épreuves, par les privations, par les tristesses, par les châtiments et parles verges; — par ces saintes visites intérieures de la désolation et de la sécheresse, il nous élève jusqu'à lui, se fait connaître à nous, nous montre que nous l'offensons et que les conséquences pénales de nos péchés et de nos fautes ne manquent pas de nous atteindre.
Il permet que les épreuves nous frappent, et il les permet par pitié pour nous et pour notre sanctification. Il sait que sans elles nous ne pourrions pas nous sauver; il sait que sans elles nous nous laisserions aller au péché et aux prospérités matérielles, que nous suivrions le chemin du monde, et ne tournerions jamais nos regards vers Dieu. C'est pourquoi il a recours aux épreuves dans son immense sagesse et dans sa tendresse excessive. Il s'en se-rt d'abord pour nous dompter, si nous avons besoin d'être frappés. Un pécheur, au sein de son crime, est parfois renversé comme Saul sur le chemin de Damas. Une lumière
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du ciel que son œil seul peut voir, que lui seul peut reconnaître, le consterne et le révèle à lui-même, au point que, lorsqu'il se relève, ses yeux sont fermés aux choses du monde, et s'ouvrent sur son propre état, sur son danger et sur ses fautes. C'est aux heures de l'affliction, des tristesses, de la maladie, de l'inquiétude, des peines de l'âme et du cœur; — et c'est surtout pendant ces dernières, — que se fait sentir ce coup de la main affectueuse de notre divin Sauveur. Il nous envoie, ou il permet ces désolations et ces ennuis pour nous châtier et pour nous faire souvenir de ce que nous avons fait. J'ose affirmer que vous savez tous ce que c'est que de se sentir triste et abattu, et de dire : Je ne sais pas ce que c'est; — je suis convaincu qu'il y a une cause; je sais que je l'ai ressenti, et je le savais bien au moment; mais je ne puis pas me rappeler maintenant ce qui m'a occasionné cette tristesse. Après un instant de réflexion, nous retrouvons la raison vraie ; — nous nous la rappelons. Nous reconnaissons combien il agit justement envers nous ; et cette épreuve nous redonne une connaissance de nous-mêmes telle que, sans elle, il y a peu de contrition possible.
En outre, c'est par ces châtiments qu'il met à l'épreuve l'amour que nous professons pour lui. C'est, un bien pauvre amour que celui qui 'n'est ardent qu'en plein midi. Il est près de s'éteindre l'amour qui ne brûle pas jusque sous le poids d'une croix. Si
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nous servons Dieu uniquement parce que nous y trouvons des charmes ; — si nous évitons le péché uniquement parce que nous avons peur de l'enfer, — si nos motifs de faire le bien ne sont autres qu'une crainte servile du mal, nous sommes des mercenaires et de pauvres valets; nous ne sommes pas dignes du pur et généreux amour de Jésus-Christ. Lui, le Fils immaculé de Dieu, il a tout souffert pour nous, — non point dans son intérêt, mais uniquement et purement dans le nôtre. Et nous, nous ne le servons que dans des vues personnelles. C'est par ses conséquences expiatoires de nos péchés qu'il éprouve notre amour et qu'il le purifie, qu'il nous guérit de notre amour-propre, de notre complaisance personnelle, de tout cet égoïsme du moi, de ce moi qui se blesse lui-même enne songeant qu'à soi, de cet orgueil vivant dans un cœur où il ne reste, à l'égard de Dieu, — je n'ose pas dire que la mort, — mais que de faibles et froids signes de vie.
Enfm, quelles que soient les peines du corps, de l'esprit ou de l'âme que vous éprouvez, elles vous sont envoyées avant tout dans un but, qui est de faire naître en vous la componction. Componction signifie détestation du péché produite par l'amour des cinq plaies sacrées que Jésus a subies pour nous. Attrition, comme vous le savez, veut dire peine du cœur qui est meurtri ; contrition, peine du cœur qui est brisé; componction, peine du cœur qui est percé
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avec Jésus-Christ. Tant que nous ne sommes pas venus au pied de la Croix, que nous n'avons pas contemplé les cinq Plaies de notre divin Sauveur, et l'amour du Sacré-Cœur ouvert par la lance ; tant que nous ne sommes pas entrés dans cet amour, que nous n'avons pas éprouvé de la tristesse en présence de cet amour, en présence du manque d'amour chez nous, et en présence de notre ingratitude, notre douleur ne mérite pas le nom de componction. Jésus perfectionne en vous cette généreuse douleur. Si vous subissez des peines du corps, unissez-les aux souffrances de Jésus-Christ sur la Croix. Si vous avez à souffrir des peines du cœur, des angoisses de l'âme, des épreuves de votre famille, de l'ingratitude de vos amis, de l'insoumission de vos enfants, de la perte de ceux qui vous sont chers, quels que soient vos ennuis, unissez-les aux tristesses intérieures de Jésus mourant sur la Croix. Si vous gémissez de vous voir en proie aux sécheresses de l'âme, aux ténèbres, à la désolation qui, dans votre pensée, vous éloignent de Dieu, unissez-vous à Jésus-Christ abandonné sur la Croix. Ne dites-pas : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Dites plutôt : Mon Dieu, mon Dieu, je sais très bien que je mérite ces épreuves. Je sais bien que ma vie tout entière a mérité cet abandon; mais j'ai confiance en votre amour qui n'a jamais délaissé ceux qui ont confiance en vous.
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Par conséquent, pour finir et pour résumer tout ce que j'ai dit: Avant tout, choisissez de plein gré, volontiers et avec joie, une part des tristesses et de la Croix en ce monde, de préférence à ce qui est beau et séduisant. Si notre divin Sauveur tenait devant vous, d'une main, une part de sa Croix; et de l'autre, une part des félicités de ce monde, rappelez-vous le tableau qui lui fut présenté sur la montagne: « Je vous donnerai toutes ces choses, si vous vous prosternez et m'adorez. » (i) Repoussez le monde loin de vous. Nous ne pouvons pas servir deux maîtres. Il est préférable de choisir la part qu'il a choisie lui-même, de devenir semblable à lui même sur la Croix. C'est plus rassurant pour nous, parce que c'est plus généreux envers lui. En second lieu : si nous n'avons pas le cœur et le courage de choisir cette part pour l'amour de notre Sauveur, sachons le remercier, si, contrairement à notre volonté, il la choisit pour nous. S'il nous envoie ce partage qui nous fait frissonner, sachons bénir ce sage et affectueux Médecin qui, voyant notre lâcheté, — voyant que nous n'avons ni la force, ni le courage de prendre le couteau pour ouvrir la blessure, cette blessure qui menace de s'envenimer et qui amènera la mort ; — sachons le bénir de ce que, dans la tendresse de son amour, il a choisi pour nous la part
(0 S. Mat. IV. 7.
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de la Croix, et nous l'a donnée. Nous n'avons pas d'autres choix à faire que de l'accepter, de la presser sur notre cœur, de l'aimer par amour pour lui, et de le prier qu'il daigne nous accorder la grâce de la supporter.
. Nous avons offensé Jésus-Christ par tous les membres de notre corps, par toutes les facultés de notre esprit, par toutes les passions de notre cœur, par toutes les affections de notre âme. Sur la Croix, par les douleurs de son corps, par les amertumes de son âme et de son Cœur, par la désolation de son esprit, il a, d'une manière complète et parfaite, expié tous nos péchés. Ils sont tous expiés; et son Sang Précieux les purifiera tous, à une condition: c'est que nous devenions semblables à lui. Eh bien ! si nous ne pouvons arriver à cette ressemblance que par le crucifiement, soyons attachés à la Croix. Une volonté en désaccord avec sa volonté, c'est le péché et c'est la mort éternelle. Une volonté crucifiée avec sa volonté, c'est la sainteté et c'est la vie éternelle. Supplions-le donc d'accomplir son œuvre en nous. Disons-lui: Seigneur, vous avez été crucifié pour moi, crucifiez-moi avec vous. Je ne puis pas me sauver moi-même; vous seul pouvez me sauver, — sauvez-moi, autrement Je péris pour l'éternité. Demandez-lui de crucifier la volonté vivante qui est en vous; car « ceux qui appartiennent au Christ ont
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crucifié la chair avec ses affections et ses concupiscences. » C'est là la pierre de touche d'un chrétien. Priez le Sauveur d'accomplir son œuvre en vous, jusqu'à ce que vous puissiez prononcer ces trois paroles: « A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la Croix de Notre-Seigneur Jésus- Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, comme je suis crucifié pour le monde. » (i) Puis : « J'ai été crucifié avec Jésus-Christ. Et cependant je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis; mais c'est le Christ qui vit en moi. Car si je vis maintenant dans ce corps mortel, j'y vis en la foi du Fils de Dieu qui m'a aimé, et qui s'est livré lui-même à la mort pour moi. » (2) Et enfin, disons-lui chaque jour : « Seigneur, soit que je vive, c'est pour vous; soit que je meure, c'est pour vous; afin que, vivant ou mourant je sois toujours à vous. » (3)
(i) Gal. VI. 14.
(2) Gal. II. 19. 20.
(3) Rom. XIV. 8.