CHAPITRE II
JûE Péché ^ortel
Si quelqu'un voit son frère commettre un péché qui ne va pas à la mort, qu'il prie ; et Dieu donnera la vie à ce pécheur, si son péché ne va point à la mort. Il y a un péché qui va à la mort, et ce n'est pas pour ce péché que je vous dis que vous priiez. Toute iniquité est péché; mais il y a un péché qui va à la mort.
(S. Jeax. V. i6. 17.)
^ - 'APRES la parole écrite de Dieu il est clair,
hors de toute discussion , qu'il y a des péchés qui donnent la mort, et d'autres qui ne la donnent pas. En d'autres termes, il y a des péchés mortels et des péchés qui ne sont pas mortels.
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Nous avons à traiter, comme je vous l'ai dit, du péché mortel. Avant d'entrer dans ce sujet, je désire vous rappeler les principes généraux déjà posés. D'abord, nous savons que la fm de l'homme est Dieu, que Dieu a fait l'homme pour lui, qu'il l'a créé à son image, qu'il l'a fait capable de le connaître, de l'aimer, de le servir et de lui devenir semblable ; et que c'est dans la connaissance, dans l'amour, dans le service de Dieu et dans sa ressemblance avec lui que consiste le bonheur de l'homme. Par conséquent, la conformité avec Dieu, c'est notre perfection; et notre union avec Dieu, c'est la vie éternelle. D'autre part la difformité ou le défaut de ressemblance avec Dieu, c'est le péché; et la séparation d'avec Dieu, c'est la mort éternelle. La nature du péché, d'après la définition que nous en avons donnée, est la violation de la loi de Dieu; en d'autres termes: le péché est toute pensée, parole ou action contraire à la volonté de Dieu, impliquant la connaissance de l'intelligence et le consentement de la volonté; en d'autres termes encore : c'est le désaccord de la volonté créée avec la volonté incréée, — désaccord de la volonté de la créature avec la volonté du Créateur. La malice essentielle du péché consiste donc en ceci : La volonté de la créature est en opposition et en hostilité avec la volonté de son Créateur. Tels sont les principes que je vous ai exposés la dernière fois. Nous allons les reprendre et en faire l'application à un point particulier.
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Saint Jean, dans les paroles que je vous citais en commençant, nous dit que si un homme voit son frère commettre un péché qui ne donne pas la mort, il doit prier pour lui. Or, quels sont les péchés qui ne donnent pas la mort? Péchés de faiblesse; péchés d'emportement; péchés de forte tentation; péchés que la ruse de Satan a poussé à commettre; péchés d'une passion qui a rendu la volonté- faible, l'a emportée et l'a entraînée hors de la bonne voie : à condition que, dans tous ces péchés, il n'y ait de la malice ni contre Dieu, ni contre notre prochain. Ce sont là des péchés que tous les chrétiens sont exposés à commettre, qu'ils commettent en effet, et que, sans doute, vous êtes parfaitement convaincus d'avoir commis. Ce sont là des péchés qui ne donnent pas la mort, nous pouvons le croire, parce que, s'ils ne renferment aucune malice contre Dieu ouïe prochain, ils manquent alors de la malice essentielle du péché. Dans ce cas, Saint Jean dit: « Qu'il prie pour lui et Dieu donnera la vie à ceux qui commettent des péchés qui ne donnent pas la mort; » c'est-à-dire que Dieu leur donnera grâce, repentir, pardon, secours, protection et persévérance. Il veillera sur ces âmes, si elles persévèrent dans l'humilité et le repentir. La prière de ceux qui sont fidèles et fermes obtiendra grâce pour ceux qui ne pèchent pas mortellement. L'Apôtre continue: « Il y a un péché qui donne la mort: pour celui-là, je dis qu'aucun
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homme ne doit demander; » c'est-à-dire que personne ne doit prier. Or, qu'est-ce que ce péché qui donne la mort? Le péché de Judas fut un péché mortel. Les yeux ouverts, connaissant son Maître, — bien qu'il ne connût peut-être pas le mystère de l'Incarnation comme nous le connaissons maintenant ; néanmoins il le connaissait suffisamment, — il vendit son Maître et ignorant peut-être qu'il le vendait pour être crucifié. C'était donc là un péché mortel. Le péché de Simon le Magicien était un blasphème et un péché mortel. Le péché de ceux qui blasphèment le Saint-Esprit, est un péché mortel qui ne sera jamais pardonné. Le péché des apostats qui renient leur foi, qui, ayant eu connaissance de la vérité, ayant eu la pleine et claire lumière pour connaître Dieu, l'ont ensuite abandonné, est décrit en ces termes par Saint Paul, dans l'Epître aux Hébreux: ^< Il est impossible que ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don du ciel, qui se sont nourris de la sainte parole de Dieu et des grandeurs du siècle à venir, et qui après cela sont tombés, il est impossible qu'ils se renouvellent par la pénitence, y/ (i) En un mot, tous ceux qui sont impénitents commettent un péché qui va à la mort. Tous ceux qui, après avoir reçu la pleine lumière et la pleine connaissance de Dieu dans sa révélation, s'éloignent
(l) HÉBR. VI. 4. 5. 6.
de lui, et dont Saint Jean dit : « Ils sont sortis d'avec nous ; mais ils n'étaient pas d'avec nous, car s'ils eussent été d'avec nous, ils fussent demeurés avec nous ; » (i) tous ceux qui pèchent de la sorte, commettent un péché qui va à la mort, et sont abandonnés au jugement de Dieu. Saint Jean ne nous défend pas de prier; ses paroles sont : « Je ne dis pas; » c'està-dire : Je ne prescris pas. Il laisse ce point à la conscience de chacun. De ceux qui n'ont pas commis des péchés mortels, il dit: «Nous avons tous confiance que nous pouvons obtenir pardon et grâce pour eux. » Mais de ceux qui se livrent au péché mortel tel que je l'ai défmi:« Nous n'avons aucune confiance pareille, et dès lors, bien que je ne prescrive pas (de prier pour eux), je ne le défends pas. »
Puis l'Apôtre continue : « Toute iniquité est péché.» Or, iniquité veut dire toute déviation contraire à la justice et à la loi de Dieu. Inique signifie inégal ou difforme. Tout ce qui n'est pas conforme à la justice de Dieu, à ses perfections, à sa loi et à sa volonté, est un péché. « Et il y a un péché qui va à la mort. » Nous avons ici une distinction entre les péchés qui sont mortels et ceux qui ne le sont pas. Mon but est de vous indiquer sommairement ce qui constitue cette distinction ; puis, de vous montrer quels sont les effets du péché mortel.
(i) I. S. Jean. h. 19.
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Comme je vous Tai déjà dit, pour constituer un péché mortel, il est nécessaire que celui qui le commet sache ce qu'il fait ; — il faut la connaissance de l'intelligence. Sinon, comme je l'ai dit aussi, il n'y a que péché matériel, et non formel à moins que l'ignorance ne soit coupable. Ensuite, le pécheur doit non seulement savoir qu'il fait mal; il faut encore que sa volonté consente à cette mauvaise action. Enfm sa connaissance et son consentement doivent impliquer le propos délibéré et un degré d'attention ou de réflexion suffisant pour qu'il ait conscience de ce qu'il fait. Ces trois conditions pourraient se rencontrer dans l'acte de celui qui violerait la loi de Dieu en l'un de ses moindres points. Ce serait de ma part une violation de la loi de Dieu que de prendre une pomme sur l'arbre du voisin sans sa permission. Ce fruit lui appartient; je n'avais aucun droit de le prendre; et, en le faisant, j'ai violé le commandement ; « Tu ne déroberas point. » Et pourtant ce ne serait point là un péché mortel.
Il y a péché mortel quand une prohibition divine a défendu un acte sous peine de mort, et sous peine de mort éternelle. Mais quand il n'y a pas une défense de ce genre sous peine de mort, il est évident que prendre un pomme ne constitue pas un péché mortel. C'est pourquoi il est nécessaire qu'il y ait gravité dans la matière du péché. Cette gravité de matière peut se présenter de deux manières : ou la chose est
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matériellement grave, c'est-à-dire qu'il y a grandeur, quantité ou valeur ; ou bien il y a une gravité morale qui résulte des circonstances. Un exemple rendra cette distinction plus claire. Si je volais à un homme une grande quantité de ses biens, je commettrais, on n'en saurait douter un instant, un de ces péchés qui vont à la mort, ou un péché mortel. Le bon sens du genre humain, les instincts de justice, prononceraient immédiatement comme moi. Si je prenais une aiguille aune personne riche, les instincts de justice ne m'accuseraient pas d'un péché mortel. J'ai dérobé une chose qui ne m'appartenait pas ; mais personne n'oserait dire qu'en prenant une aiguille à une personne qui peut facilement s'en procurer une grande quantité, j'ai commis un péché mortel. Non; mais il en sera autrement si vous supposez que cette aiguille appartient à une pauvre couturière, qui gagnait son pain de chaque jour par l'industrieux usage qu'elle en faisait; Il lui est impossible de se procurer une autre aiguille. Privée de celle qu'elle avait, il faudra qu'elle cesse son travail. Elle ne pourra plus gagner son pain. Si, connaissant toutes ces circonstances ; et si, les yeux de ma conscience bien ouverts, sachant l'étendue du tort que j'allais causer, en violation de la loi de la charité aussi bien que delà loi de la justice, j'ai pris cette aiguille avec la conviction certaine que j'allais détruire les moyens de travail de cette personne et la réduire à la misère : vous vovez de suite qu'il y a une gravité
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morale qui naît de ces circonstances. Allez plus loin: supposez quej'aloux de la prospérité de cette personne, parce que j'exerce la même profession, je lui ai pris son aiguille pour la ruiner à mon profit. Vous voyez encore quelle gravité morale peut se trouver dans le simple vol d'une aiguille. Il n'est donc pas suffisant qu'il y ait la connaissance de l'intelligence et le consentement de la volonté pour constituer un péché mortel : il faut encore que l'action posée soit, aux yeux de Dieu, d'une sérieuse gravité matérielle ou morale.
Il y a sept péchés capitaux dont vous savez tous le nom. Le premier est l'orgueil qui sépare l'homme de Dieu; le second est l'envie ou la jalousie qui sépare l'homme d'avec son prochain; le troisième est la paresse qui, pesant comme un lourd fardeau sur les facultés de l'homme, lui inspire du dégoût pour ses devoirs envers Dieu et les lui fait abandonner ; le quatrième est l'avarice, qui plonge l'homme dans la boue de ce monde, au point qu'il la prend pour son dieu; le cinquième est la gourmandise, qui en fait une sotte victime de ses sens ; le sixième est la colère, qui rend l'homme esclave de lui-même ; et enfin le septième, la luxure, qui rend l'homme esclave du démon. Dans ces sept espèces de péchés, il y a sept voies qui conduisent.à la mort éternelle. Tous ceux qui, les yeux ouverts, avec la connaissance de l'intelligence et le plein consentement de la volonté,
commettent un de ces sept péchés, s'engagent sur le chemin qui conduit à la mort.
I. Maintenant venons aux effets. Le premier effet du péché mortel, c'est de donner la mort à l'âme. La grâce de Dieu est la vie de l'âme, comme celle-ci est la vie du corps. Un seul péché dans l'une des espèces dont je viens déparier, donne à l'âme le coup de la mort. L'âme meurt sur le champ, à l'instant même : non point comme l'arbre frappé de la foudre et qui ne meurt que peu à peu avec le temps. C'est d'abord le sommet, puis les branches qui commencent à sécher. Puis, le tronc périt et la mort pénètre dans les racines. C'est là une mort lente; mais il n'en est pas ainsi de l'âme. Un seul péché mortel frappe l'âme de mort, et en voici la raison : la grâce de Dieu est la vie de l'âme, et un seul péché mortel sépare l'âme de Dieu. Les saints Anges, après leur création, vivaient en présence de Dieu, lors même qu'ils ne voyaientpas encore la face de Dieu. Ils étaient soumis à l'épreuve. Tout homme dépend de Dieu de deux manières : il a besoin de l'aide de Dieu pour son existence; et il a besoin de la grâce de Dieu pour sa sanctification. Si Dieu n'était pas présent avec nous en ce moment de notre vie physique, nous mourrions. S'il n'était pas présent dans ce bâtiment, les murs en crouleraient. Ainsi en était-il des anges dans le premier état de bonheur. C'est l'assistance de Dieu qui les gardait comme pures intelligences, d'une innocence sans tache, d'une force supérieure et d'une
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parfaite énergie. « Il a fait de ses anges des esprits et de ses ministres des flammes de feu. » (i) Ils avaient aussi besoin de la grâce. Les anges étaient saints et justes, comme nous sommes saints, parce que le Saint-Esprit était avec eux. Toutes les actions de la perfection angélique étaient assistées par une grâce et un secours actuel de Dieu, tout comme les nôtres. Par un seul péché, — un péclié qui va à la mort, — et c'était un péché d'orgueil, purement intérieur, ils sont tombés, ils sont morts éternellement et sans rédemption, suivant la parole de Saint Jude: « Il retient liés des chaînes éternelles dans de profondes ténèbres, et il réserve pour le jugement du grand jour, ceux qui ont quitté leur propre demeure. » (2)
Quand Dieu a créé l'homme, il Ta doué, comme je l'ai déjà dit, de trois perfections : — perfection de la nature, c'est-à-dire du corps et de l'âme ; perfection surnaturelle, ou habitation en lui de l'Esprit Saint et de la sanctification; et perfection préternaturelle, ou harmonie parfaite de l'âme en elle-même et avec Dieu, et l'immortalité du corps. Ces trois perfections, naturelle, surnaturelle et préternaturelle, constituent ce qu'on appelle la justice originelle. Et c'est dans cet état que fut constitué l'homme au moment de sa création. Mais par unpéché de désobéissance, les yeux