‹ Le peintre Adreien GuignetChapitre 10 sur 69 · Aux corps de compagnonnages · texte numérisé non relu

Aux corps de compagnonnages

Chers Compagnons,

Il vous sera facile de reconnaître dans cet ouvrage l’importance et Tutilité qu’il peut avoir pour toutes les personnes qui veulent acquérir des connaissances profondes en architecture et notamment à toutes celles dont la profession s'y rattache.

Ce manuel contient le développement raisonné de toutes les parties des ordres et l’analyse tirée de l’origine des choses et des principes locaux ; j’espère, mes amis, que votre pénétration et votre intelligence suppléeront à mes faibles talents, heureux si vous daignez accorder à mes travaux l’honneur de votre suffrage et agréer l’assurance de ma considération distinguée avec laquelle je suis votre très humble et dévoué serviteur,

Güignet.

3. Lettre de M. Castan, biblioth. de Besançon, accompagnant l’envoi de la brochure.

architecturales des Grecs et des Romains sur divers points, l’auteur était loin de manquer de perspicacité; il généralisait les principes de l’architecture d’une manière ingénieuse et c’était pour combler une lacune en contradiction avec son système qu’il avait été amené à introduire son nouvel ordre dans la construction. Il faut pourtant lui rendre la justice qu’il consent à s’incliner devant « l’immense mérite des ordres antiques », en reconnaissant même a la difficulté presque insurmontable d’y rien ajouter », mais il tente, néanmoins, l’aventure.

Les ordres d’après sa théorie s’enchaînant suivant leur rang l’un à l’autre par une progression harmonique et graduelle de chacune de leurs parties, l’équilibre des mesures était rompu entre l’ordre ionique et l’ordre dorique. Il intercalait dès lors entre eux, pour restituer l’équilibre, son ordre nouveau qui ne paraît pas toutefois avoir fait révolution en architecture. Les planches où il est représenté laissent l’impression de certaines œuvres de la Renaissance. Le chapiteau, nu dans sa partie supérieure, sauf des volutes ioniques, et orné du feuillage corinthien à sa partie basse, n’a supplanté aucun de ses prédécesseurs.

De plus longues observations sur ce sujet sortiraient de notre cadre, mais il n’en résulte pas moins que les fils de Jacques-Marie Guignet avaient trouvé chez leur père une certaine énergie intellectuelle, originale, personnelle, plus ou moins coordonnée sans doute, faute de culture première et d’un milieu suffisant, et qui se perpétua dans sa descendance sur un terrain mieux préparé, avec une évidente virilité.

Ce caractère de personnalité est très remarquable chez ses trois fils et particulièrement chez Adrien. Son esprit indépendant se trouvait à l’étroit et comme emprisonné dans les règles de l’enseignement classique, il lui tardait d’assumer la responsabilité de lui-même, et, à l’âge de 23 ans, il déserta l’atelier de Blondel, comme autrefois celui de l’arpenteur, pour s’enfermer dans un réduit. Cette fuite prématurée a

laissé une lacune dans son talent, le génie même ne saurait suppléer les fortes études du dessin, l’outil indispensable à l’ouvrier. En dépit des enseignements du professeur et des leçons de son frère qui lui reprochait sévèrement et avec raison de ne pas s’appesantir suffisamment sur les exercices d’académie, la vue de la moindre pochade d’Adrien démontre le néant de leur influence. Il fut son maître à lui-même, et le secret de son talent est tout entier dans son caractère, dans sa manière de comprendre, dans sa faculté de sentir, dans cet ensemble moral qui différencie l’homme et constitue en un mot l’individualité. Il en apprit plus long dans ses promenades solitaires, dans ses courses d’aventurier à travers les bouleaux et les chênes que sur le tabouret de l’atelier. C’était sous les feuillages d’automne, dans les longues et muettes contemplations que la fée de la peinture lui parlait tout bas, lui montrait des aspects que nul n’avait entrevus, des êtres inconnus, des régions éclairées par le soleil ou attristées par les ombres, dont aucun devancier n’avait sondé les profondeurs. Une fois, dans la forêt de Fontainebleau dont il avait mis en honneur les endroits les plus sauvages, il laissait là ses amis s’évertuer devant un chêne ou un rocher. Quant à lui, s’enfonçant dans les gorges, il s’asseyait sur une roche, grimpait parfois sur un arbre, et restait là des heures entières, sans album ni crayon, à regarder en fumant la forêt, le ciel, l’horizon, s’imprégnant des jeux de la lumière, des lignes du paysage, des accidents des lieux, et remportant dans ses impressions et sa mémoire les éléments de dix tableaux créés par son imagination. La moisson était faite, il ne restait plus qu’à fixer la composition sur la toile.

Il prépara dès ce moment sa première exposition dans laquelle il débuta par un coup de maître en se présentant, en 1840, avec cinq tableaux qui furent tous admis :

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