Léon-Joseph Billotte, né à Dijon
répondait tristement Billotte, mais il faudrait payer le dîner ! » Force fut de s’asseoir et pendant les réflexions que suggérait un pareil état de bourse, on frappa à la porte, l’on vit entrer un commissionnaire portant un paquet roulé et ficelé soigneusement. C’était le tableau à restaurer. « Quel dommage qu’on ne l’ait pas envoyé huit jours plus tôt, il serait terminé et payé peut-être, pensaient-ils ? » Mais il fallait se résigner. On coupa les ficelles, on commença de dérouler la toile et, à la stupéfaction des deux peintres, une pièce d’or roula à terre, accueillie par une double exclamation. « Hélas ! murmura l’honnête Billotte, pourquoi n’est-elle pas à nous? » a Et il faudra la rendre, ajouta Guignet, elle sera tombée de la poche de l’envoyeur en ficelant son paquet ? » On continua de dérouler, et voilà qu’une seconde pièce, puis une troisième et une quatrième tombèrent comme la première, véritable scène de prestidigitation, et enfin une lettre annonçant l’envoi de cent francs à compte pour les avances nécessaires
au travail, s’il en était besoin. Tout était sauvé dès lors
a aux petits des oiseaux il donne la pâture ! » Guignet serra
gaiement la somme. Deux autres amis, aussi pauvres que les premiers, arrivèrent sur ces entrefaites comme pour s’enrichir de leur détresse mutuelle. Adrien, sans annoncer l’épave, proposa fièrement la course de Meudon. Les arrivants ne demandaient pas mieux, mais ils élevèrent des appréhensions sur la question du restaurant. Guignet promit qu’on leur ferait crédit, qu’il était connu, et l’on se mit en chemin. Il marchait en avant. Une fois hors de ville, le long des quais, il donna avec nonchalance, sans prévenir personne, une deuxième représentation de la chute des pièces d’or et en laissa glisser une, puis une autre. Les amis qui le suivaient avec Billotte, ignorants de l’aventure, s’ébahissaient d’une pareille abondance, hypothèque du dîner de tous. Il parut ce jour-là un véritable Crésus et, en bon prince, usa libéralement des dons de la fortune.
Quand la déesse sourit, elle accable d’aubaines le mortel en
faveur. On organisait alors le musée de Versailles et les salles consacrées à T histoire des Etats généraux. L’artiste chargé de ces décorations confia à Guignet l’exécution d’une partie des portraits des anciens rois de France, peints en grisaille dans les médaillons de la frise. Il le paya cinq francs par jour. Adrien s’indemnisait il est vrai, par quelques parties de billard comme supplément. Ces portraits ont été alourdis peu de temps après par des additions d’or jugées plus dignes du public. Ce salaire, équivalant à celui d’un manœuvre parut beau peut-être au jeune artiste ?... On ne meurt pas de faim à c,e prix. David d’Angers, arrivant à Paris, n’avait gagné que vingt sous en travaillant à l’érection de l’arc de triomphe du Carroussel L Quant aux portraits, Guignet disait plus tard en les regardant : « Je donnerais pour les supprimer plus d’argent que je n’en ai reçu pour les faire. » Avec le secours de ces épaves qui ajoutaient un léger supplément aux ressources que le pinceau de l’aîné apportait à la communauté, Adrien put péniblement suffire aux frais de son instruction professionnelle, mais l’atelier ne fut jamais pour lui un lieu de formation. Le professeur et l’élève se tournaient littéralement le dos, et l’académicien Blondel, imbu des principes de l’école de David, ne devait guère être compris de son sauvage disciple, ni comprendre lui-même sa remarquable personnalité. Un événement de famille imprévu vint ajouter de nouvelles complications à l’existence des deux frères.
Les succès de J. -B. Guignet avaient rends en travail l’imagination de son père, « occupé sans cesse à se creuser la tête pour chercher des moyens de gagner de l’argent sans y réussir », disait-on dans sa famille. Toujours mécontent de sa situation et espérant de l’avenir ce que le présent lui refusait, la position de son fils dans la carrière artistique avait éveillé sa propre ambition. Sans tenir compte des lacunes irréparables
1. David d’Angers, sa vie, son œuvre, ses écrits et ses contemporains, par Henri Jouio.
de son instruction, des difficultés que Page opposait à la réalisation de ses projets (il avait alors près de 58 ans), et de Timpossibilité de lutter dans ces conditions avec des sommités reconnues, il résolut de tenter de nouveau la fortune en dépit des observations de ses fils qui eurent à supporter les suites d’un déplacement ruineux et irréfléchi. Il avait rêvé de se créer une position comme directeur de travaux de construction. Pour réaliser son programme, cet esprit original et obstiné s’était adonné, au milieu des occupations de régie, à letude de l'architecture, non-seulement au point de vue de la pratique qui pouvait lui servir dans son intendance, mais à un point de vue purement théorique. Il abandonna son poste de Boneuil pour s’établir en qualité d’architecte à Paris, rue de Furstenberg, 8 bis. Ce fut la dernière étape de sa carrière aventureuse écoulée dans des luttes, des péripéties sans nombre et des projets incessants. Et pourtant il y avait de l’intelligence dans cette tête sans cesse travaillée par le besoin d'inventer. ^
Cet homme à qui l’enseignement élémentaire avait manqué, qui avait passé une partie de sa vie dans l’exercice d’une profession manuelle, s’était fait à lui-même une méthode propre d’instruction, il avait étudié les auteurs accrédités anciens et modernes sur l’art de bâtir, et composé un manuel spécial d’architecture Sa confiance était telle qu’il n’avait pas reculé devant la création d’un nouvel ordre et qu’il annonce sans hésitation « qu’à force de peines et d’efforts, il
1. Il imagina entre autres un système d’échafaudages roulants qu’il louait aux entrepreneurs.
2. Manuel des ordres d'architecture, suivi de l’introduction d’un nouvel ordre, ouvrage rectifié sur les meilleurs traités de cet art, dédié aux corps de compagnonnages et dont les professions diverses de ses membres se rattachent à l’architecture, par J.-M. Guignet, de Salins (Jura), architecte à Paris, prix 7 fr. 50. Paris, à la librairie d’architecture, chez Carelian-Gœury et Dalmont, libraires des corps royaux des ponts et chaussées et des mines, 2, quai des Augustins, 39 et 41. Chez l’auteur, rue Furstenberg, 8 bis, A Lyon, chez Carmon et Blanc, rue Roger 1, 1839.
parviendra à faire faire à l’art quelques pas en avant du point où il la trouvé » Comme il ne connaissait ni l’Italie ni les pays classiques, il regarde comme « un préjugé qui retarde les progrès de Tart la prétendue nécessité pour un architecte de visiter les monuments de ces contrées pour se perfectionner, et il avoue sans sourciller que l’artiste qui n’a rien créé avant d’avoir pu se façonner sur ces modèles ne parviendra jamais qu’à produire de serviles imitations, lors même qu’il consacrerait les trois quarts de son existence à contempler ce qui nous reste de l’antiquité. »
Un grain de modestie n’eût rien enlevé aux qualités de l’ouvrage dédié :
U Aux corps de Compagnonnages.
2® Aux amateurs de Beaux-Arts.
On en jugera par la dédicace citée plus bas -, Mais on retrouvera dans l’auteur du livre, en le parcourant, un vrai tempérament de Comtois : « Un esprit intelligent, un caractère sauvage préférant par orgueil le paradoxe à la banalité, excentrique de parti pris, à la façon de ses compatriotes Fourier et Proudhon (de Besançon), Considérant (de Salins), Courbet (d’Ornans), etc. ^ » Tout en réformant les théories