Vallée abrupte au sud-est d’Autuu
mon tableau la Bataille ^ en le revoyant à mon retour d’Autun à Paris ; j’ai été obligé d’y travailler sans relâche jusqu’à présent pour y faire les changements nécessaires ; mais grâce à ce travail forcé je suis parvenu à lui donner une tournure très satisfaisante, et maintenant que j’ai l’esprit plus, content je m’empresse de vous en faire part, bien persuadé que je vous ferai plaisir en vous l’annonçant; vous vous intéressez tant à ce que nous faisons, mon frère et moi, qu’une pareille nouvelle doit vous être agréable et que c’est peut-être en sa faveur que vous me pardonnez ce que vous appelez probablement ma négligence. Si vous saviez combien il est difficile de faire une œuvre qui ait assez de mérite pour briller un peu parmi la foule, pour se faire remarquer au milieu de cet Océan de tableaux qui inonde chaque année les galeries du musée, vous comprendriez tous les frais d’imagination qu’un artiste est contraint de faire, toutes les peines qu’il est forcé de prendre pour arriver à quelque chose de passable, surtout en si peu de temps, et n’ayant pas comme beaucoup d’autres toutes les facilités possibles pour faire des belles choses, comme Decamps par exemple, avec lequel je suis obligé de lutter, lui qui a tant d’avantage sur moi, lui qui a de la fortune, un talent connu depuis dix ans et qui peut mettre deux ou trois ans pour faire un tableau ! Mais moi, il me faut hâter mon travail pour arriver à gagner de l’argent le plus tôt possible, car je n’ai pas encore eu le bonheur de presser la main à la fortune. Jusqu’à présent c’est mon frère qui m’en a tenu lieu, ainsi que ma bonne et gracieuse Julie 2 qui est bien aussi pour moi une jolie petite fortune aux yeux noirs. Je crois qu’elle en vaut bien une autre, qu’en pensez- vous? Mais vous connaissez le proverbe :
1. Une des plus belles toiles de Guignet, au musée d’Autun, exposée avec celui de Salvator chez les brigands cette année même 1844.
2. Sa belle-sœur, femme intelligente, qui se fût chargée de la biographie d’Adrien si elle lui eût survécu.
« Qui a beaucoup veut encore avoir. » C’est pour cette raison que je veux réunir encore l’autre fortune à celle que j’ai déjà le bonheur de posséder aussi je vais lui faire une chasse terrible et malgré mon âge, malgré le temps et malgré la juste réputation de mon ami Decamps, j’espère marcher de front avec lui. Et si le public me prête son assistance, j’arriverai à mon but qui est la fortune, et lorsque je serai assez près d’elle pour la toucher je lui enlèverai le bandeau des yeux et en me voyant elle comprendra qu’un jeune artiste comme moi a bien plus besoin de ses faveurs que son vieux mari Decamps. J’espère voir arriver ce jour heureux avec l’aide de Dieu et de mon frère ; mais vous allez me dire que toutes ces raisons ne m’excusent pas du retard que j’ai mis à vous écrire. Si je vous ai parlé un instant des mœurs dépravées de la fortune, c’était pour tâcher de détourner ce sujet de conversation qui m’embarasse, car ma faute est bien grande, je le reconnais, d’avoir négligé ainsi ceux qui ont eu tant de bontés pour moi. Aussi je vous permets et je vous pardonne d’avance tous les plus vilains noms que vous pourrez trouver. Mais ce qui me ferait beaucoup de peine, ce serait de croire que ne vous ayant pas écrit j’ai dû aussi ne pas penser à vous. C’est comme si vous disiez qu’un avare ne pense pas à son argent, ainsi vous voyez bien que du soir au matin et du matin au soir je dois toujours être avec vous, car je suis un avare et mon trésor c’est vous, mon excellent frère et sa bonne Julie.
» Comment pourais-je oublier les beaux jours que j’ai passés près de vous, ces belles promenades que nous avons faites sous ce beau soleil d’été, à Tombre de ces bois silencieux que nous aimions tant, avec ces beaux rochers sur lesquels nous aimions aussi à grimper, cueillir les bruyères et respirer à pleine poitrine le grand air parfumé. Et vous, ma bonne petite Louise, vous rappelez-vous tous les paniers que vous portiez sans gêne pour votre agilité? Mais Dieu est grand, il vous a donné de bonnes jambes, et Mahomet est son prophète, et cette pauvre Nizizazi (chien) elle aussi partageait nos joies
et paraissait heureuse de flairer la nature. Si vous saviez, mes chers enfants, combien j ai été heureux près de vous et combien j’aime à me les rappeler ces instants si charmants et qui sont déjà bien loin ! Que de fois je me transporte en imagination sur votre balcon ^ au milieu de vous, pour y respirer l’air frais du soir et contempler cette belle lune qui nous envoyait un tendre sourire avec ses doux rayons. Hélas! il a fallu quitter toutes ces félicités, il a fallu monter dans cette affreuse diligence qui m’a entraîné avec rapidité vers ce grand cirque civilisé où les hommes remplacent les bêtes féroces. Mais j’espère que ces beaux jours reviendront, j’irai revoir la belle nature de votre pays que j’aime tant, et en attendant que je puisse y aller, elle viendra me voir à Paris au printemps en la personne de quelqu’un de vous. Maintenant je vais vous faire mes adieux car j’éprouve un? douleur affreuse dans le côté gauche ce qui m’empêche de rester assis plus longtemps. Je vous prie de dire à M. R... que je pense à lui très souvent, car on ne peut oublier les bontés et l’extrême complaisance qu’il a eues pour moi en attendant que j’aille moi-même le revoir.
Nous avons tenu à donner cette lettre presque en entier, parce qu’elle peint Guignet sous son vrai jour, tour à tour gai et triste, enjoué et sérieux, naïf et philosophe, reconnaissant et affectueux jusqu’à l’émotion, passionné pour la nature et distrait de ses aspirations par les nécessités matérielles de l’existence qui lui faisaient demander la fortune non pour les jouissances qu’elle procure, mais pour l’indépendance qu’elle donne à l’esprit. C’était là son véritable but dont il sentit cruellement la privation, et quoiqu’il soit permis de se demander si la pression des choses sur l’homme n’est pas un élément capital de son activité et de sa force, on peut regretter d’autre part que Guignet dans sa trop courte carrière ne se