V Artiste de 1845. Lettres sur le salon (anonyme
J. -B. Guignet, à la même exposition, avait aussi tenté une aventure. Uniquement connu jusqu’alors par ses portraits, il avait abordé la peinture religieuse et pris pour sujet la scène de l’évangile, où le Christ dit : Laissez venir à moi les petits enfants. Les deux frères jusqu’alors habitués au succès rencontraient l’un et l’autre cette fois les sévérités de la critique, et par une singulière coïncidence partageaient le même reproche. Th. Gauthier accusait Adrien « de n’avoir pas donné de la rondeur à ses silhouettes, de la vie à ses pâles fantômes », et à Jean-Baptiste, « de n’avoir pas mis assez de sang et de vie sous la peau de ses personnages. » Il reconnaissait pourtant « que certains morceaux du tableau de Jean- Baptiste étaient traités avec force et vaillance et qu’il y avait dans tout l’ouvrage une volonté ferme et un parti pris qui le tiraient du médiocre. » U Artiste ^ moins tempéré, dit qu’Adrien Guignet prendrait sa revanche l’an prochain, mais que son frère ne la prendrait pas de sitôt, et qu’il lui faudrait bien du temps pour se retrouver que ses efforts pour devenir un peintre religieux n’étaient pas rassurants. » ^
Adrien avait noué déjà à Autun quelques relations autorisant une certaine liberté vis-à-vis de lui, et dont on crut pouvoir user dans l’intérêt d’une œuvre de charité publique. Une qualité touchante de l’artiste en général est en effet le désintéressement. Pauvre si souvent, il est toujours prêt à donner. Cette toile, son gagne-pain, il la jette à la bienfaisance avec plus d’insouciance que le riche sa pièce d’or; le génie que Dieu lui a octroyé, il le lui rend par l’aumône, incertain si lui-même n’en aura pas besoin demain. Adrien Guignet avait l’âme trop élevée pour échapper à cette noble imprévoyance de l’abnégation. Sa bourse était plus souvent vide que pleine, mais il avait en réserve un trésor inépuisable, le cœur et le talent. Chaque fois qu’on frappait à cette porte on était sûr
• i. U Artiste, 1845. Lettres sur le salon (anonyme).