‹ Le peintre Adreien GuignetChapitre 45 sur 69 · mars · texte numérisé non relu

mars

effusion peu habituelle chez lui tout son bonheur : « Pardonnez-moi de ne pas vous avoir écrit plus tôt, et d’avoir pu vous paraître ingrat ou indifférent; il n’en est rien je vous le jure. Je vous remercie mille fois de la jolie lettre dans laquelle vous me dites d’aller près de vous à Autun; quelle bonté, quel dévouement pour vos amis malheureux ! Il faudrait chercher bien longtemps avant de rencontrer un cœur comme le vôtre, mais croyez bien que je ne me donnerai pas cette peine, car je chercherais en vain.

» Mes chers enfants, je vous aurais bien écrit plus tôt pour vous faire part d’une bonne nouvelle. J’allais le faire après avoir écrit à nos amis d’Angers, mais j’ai craint un instant de voir s’envoler un beau rêve, et dans la crainte de vous donner une fausse joie, j’ai voulu attendre afin de vous annoncer une nouvelle certaine. Vous savez que dans ce monde et à l’époque où nous vivons, il ne faut compter que sur ce que l’on tient, et encore n’est-on pas bien sûr qu’il ne nous échappera pas ; il est permis d’avoir cette crainte, surtout quand on n’est pas habitué au bonheur. Mais à présent que je crois être sûr de mon fait, je m’empresse de vous faire part de mon bonheur, persuadé que vous serez aussi heureux que moi et mes amis d’Angers, de la bonne fortune qui m’arrive d’une manière si inattendue.

» Voici ce qu’il en est :

» Deux ou pour mieux dire six jours avant d’avoir reçu votre si affectueuse lettre, et au moment où je m’y attendais le moins, la Fortune (cette grande capricieuse) est venue frapper à ma porte et, pour se rendre plus agréable à mes yeux, elle est venue sous la forme du duc de Luynes, pour me jouer un de ses tours. Le duc m’a écrit qu’il a longtemps cherché mon adresse et qu’il me prie de passer chez lui. Je suis allé le voir, et là il m’a dit qu’il avait dans son château de Dampierre, une salle qu’il voudrait voir décorée par moi, et que pour ce travail il me laissait libre de faire ce que je voudrais... Jugez de ma joie, moi qui ai toujours rêvé la décoration d’une salle

dans un château et surtout chez le duc de Luynes, le plus grand connaisseur en beaux-arts. Je suis allé à Dampierre avec l’architecte pour voir l’emplacement et prendre les mesures des panneaux sur lesquels je dois peindre. C’est une salle à manger qui se trouve être la plus belle du château et la mieux éclairée. Il y a trois panneaux à peindre de 10 p. chacun. J’ai choisi des sujets d’Orient ; un sujet assyrien, un sujet persan et un sujet biblique ou égyptien. Le duc a été enchanté de mon choix. Le sujet assyrien est le festin de Balthazar, c’est une composition très importante et qui sera d’un grand effet. Mais j’espère qu’avec tout ce qui m’est nécessaire, je parviendrai à faire une belle chose. Le duc m’a donné une lettre avec laquelle je pourrai aller mettre à contribution tous les savants de la capitale, les musées et les bibliothèques, ^t si je parviens à faire des peintures à son goût, je ne serai pas inquiet pour l’avenir, car alors je serai sous sa protection et avec elle je marcherai rapidement. Je vais faire à Paris tous les dessins et toutes les recherches nécessaires, et quand j’aurai réuni tous mes matériaux, j’irai m’installer au château de Dampierre, pendant toute la belle saison, pour exécuter mon Balthazar, dans un charmant isolement, car Dampierre est situé à huit lieues de Paris, dans une vallée magnifique. Voilà ce que je craignais de voir s’envoler et, avant de vous en faire part, je voulais être sûr de mon fait, et croyez que je suis bien heureux de vous donner une bonne nouvelle, moi qui depuis si longtemps ne vous en donnais que de mauvaises et de toutes noires.

» Mon frère a été;heureux comme moi, ainsi que notre bonne Julie, de ce qui m’est arrivé. Vous avez pu en juger par la lettre que Julie vous a écrite et la page que mon frère y a ajoutée ; les pauvres amis ! ils étaient fous de joie. C’est ce qui doit vous expliquer la distraction de mon frère qui au lieu de l’écrire sur la lettre que Julie m’écrivait, a écrit sur celle qui vous était destinée.

» Je vous renvoie cette page puisque vous paraissez y tenir.

» Le duc m’a donné 1,000 francs pour me mettre en mesure de commencer ces travaux, cet argent m’a été d’un grand secours, car j’ai pu payer des dettes qui me tourmentaient bien fort; j’ai employé 500 francs à ce sujet et avec le reste de la somme je pourrai commencer les études de mon premier tableau pour Dampierre.

» Adieu, mes chers amis bien aimés, j’espère que le jour n’est pas loin où je pourrai m’acquitter envers vous et nos bons amis des Antoines et vous prouver qu’en nous rendant service vous n’avez pas obligé des ingrats, et que toute la vie je vous aimerai comme un frère bien reconnaissant et bien gentil,

» Adieu, aimez-moi toujours comme je vous aime.

» Votre ami : Adrien Guignet. »

En marge : « Je suis bien attristé de voir toujours mon frère dans le même état maladif, et ne sais qu’en penser. Cette idée m’affecte au point de m’enlever tout le plaisir que je pourrais avoir. » *

Guignet pouvait annoncer sans crainte son heureuse aventure à ses amis, car à ce moment même elle était ratifiée par des signatures. Le duc de Luynes avait trop fréquenté les artistes pour ne pas connaître leurs qualités et leurs travers ; sa récente déconvenue avec Ingres au sujet du salon de Dampierre l’autorisait à la prudence. Il avait stipulé un écrit en règle qui fut signé le 26 mars 1849, et qui donnait au peintre, conformément aux préliminaires, trois ans pour exécuter la commande.

La veille du jour où il écrivait sa lettre, Guignet en recevait

1. J. -B. Guignet, découragé et malade, se retira à Angers auprès des parents de sa femme, qui y mourut l’année suivante. A dater de ce départ, Adrien vécut chez sa mère, rue Royer-Collard.

une de M. Layard, membre de l’Institut, sur la recommandation du duc de Luynes, et dans laquelle ce savant se mettait à sa disposition avec l’obligeance la plus complète, pour tous les renseignements scientifiques nécessaires à ses tableaux et particulièrement pour son Festin de Balthazar, premier à exécuter. Il avait en outre reçu en communication du duc d'importants ouvrages anglais sur les fouilles de Ninive, que Bodmer lui traduisait. Son ardeur répondait à la gravité de l’événement, la composition était achevée au mois de mai, car le duc de Lynes lui écrivait le 22 :

« Si vous le permettez, j’irai demain, à onze heures du matin, vous rendre visite pour examiner votre Festin de Balthazar. Je suis persuadé d’avance que je n’aurai qu'à vous inviter à poursuivre votre œuvre. »

Mais une difficulté matérielle se révéla dès le début. Guignet avait pensé d’abord peindre ses tableaux sur place à Dampierre même, ce projet avait été abandonné. Sa petite chambre, qui lui servait d’atelier en même temps, ne se prêtait guère à recevoir de grandes toiles ; il demanda au duc s’il ne pourrait pas mettre à sa disposition quelque local inoccupé de son hôtel. Le duc y consentit et l’en informa en ces termes :

« Monsieur,

» Je serais charmé de vous satisfaire en vous offrant ici une chambre pour continuer vos études et vos peintures. Malheureusement il n’y a qu’un appartement assez convenable, mais exposé au nord-est ; vous pourrez le voir si vous le désirez. Je ne mettrai qu’une condition à cet arrangement, c’est qu’il n’entrera à l’hôtel aucun modèle, homme ou femme. Je serais d’ailleurs charmé de me trouver aussi à portée pour suivre votre travail et pour vous prêter les ouvrages dont vous auriez besoin, entre autres le grand ouvrage de Layard que je viens de recevoir.

« Agréez, etc. »

Paris, 21 juillet 1849.

La proposition acceptée, Guignet installa son atelier à l’hôtel de Luynes S rue Saint- Dominique-Saint-Germain. Cette marque de bonté témoignait hautement des sentiments qu’il inspirait, mais elle devint peut-être à la longue un préjudice pour l’artiste et exerça sur son œuvre une influence dont elle ne se dégagea pas entièrement. Bien qu’il eût le droit de se clore, il lui était difficile de refuser l’entrée à ceux qui lui donnaient une si bienveillante hospitalité; l’assistance à son travail entraînait tout naturellement quelques observations qui s’imposaient d’autant plus qu’elles étaient faites avec plus de courtoisie et de réserve, et que la reconnaissance lui faisait un devoir d’en tenir compte. Ainsi le duc lui écrivait le 9 octobre 1849 : a J’ai bien regretté de ne pas vous trouver à votre atelier où j’ai eu l’indiscrétion d’entrer en votre absence, ce que je vous prie de me pardonner. Je trouve votre tableau très bien commencé, une seule réflexion m’a frappé, c’est que toutes vos figures sont épouvantées, et que la frayeur est le seul sentiment exprimé. Je crains que cette critique ne vous soit faite et je vous soumets cette appréhension ; il me semble qu’il vous serait facile de faire intervenir l’admiration ou la stupeur religieuse, puisque vous ne voulez pas y mettre Daniel.

» Je m’empresse de déférer à votre désir en vous adressant le bon ci-joint, à toucher chez mon homme d’affaires, M. Grindelle. »

Une intervention plus notable ne tarda pas à se produire. Il avait été arrêté en principe que Guignet choisirait lui-même les sujets de ses tableaux, ainsi qu’on l’a vu dans sa lettre du 25 mars 1849 ; il les avait même arrêtés. La duchesse de Luynes en désigna un auquel le peintre n’était nullement préparé, et peu conforme, peut-être, à sa tournure d’esprit. « Madame de Luynes, écrit le duc, à qui je parlais hier de vos travaux, a trouvé un sujet excellent pour le troisième tableau, et je m’empresse de vous le communiquer, espérant qu’il vous

1. Coupé depuis par l’établissement du boulevard Saint-Germain.

plaira, en vous laissant cependant toute liberté pour en prendre un autre, si vous le préférez. Le sujet serait les Jardins d''Armide au moment où Renaud est dans les bras de l’enchanteresse, et où les deux chevaliers Ubald et le Danois s’approchent pour le délivrer et sont arrêtés à chaque pas par les sirènes et les apparitions séduisantes qui défendent l’abord du palais d’Armide. Si vous relisez ces pages charmantes du Tasse, je suis persuadé que vous trouverez là de quoi créer une composition d’une parfaite originalité, un effet charmant, et tout ce que nous devons désirer pour la troisième composition destinée à Dampierre. Mais je le répète, il ne faut pas vous croire obligé de traiter ce sujet s’il ne vous plaît pas. Je puis vous en trouver vingt autres dans les poëtes et dans l’histoire. » ^ Malgré des réserves de bon goût, cette substitution d’une pensée étrangère devenait une gêne pour l’artiste et produisit même chez lui un certain découragement ignoré de ses auteurs

1. On trouve avec cette lettre, 12 août 1851, la nomenclature suivante sur une feuille séparée, l’écriture au crayon accuse celle du duc de Luynes. On y lit :

Triomphe de Paul-Émile.

Défilé de l’armée de Xercès.

Cléopâtre venant trouver Marc-Antoine.

La tentation de Jésus-Christ dans le désert ou sur le toit du temple.

Absalon faisant tuer son frère Amnon dans un repas.

La défaite des Huns par Aetius et Mérovée.

Le mariage du doge avec la mer à bord du Bucentaure.

Retraite des Espagnols de Mexico sous les ordres de Fernand Cortez et leur attaque par les Mexicains sur la digue du lac pendant la nuit.

Fuite de Loth et incendie de Sodome.

Les Hébreux adorant le veau d’or, pendant que Moïse reçoit sur le Sinaï les tables de la loi.

Alaric enseveli par ses troupes dans le lit d’une rivière dont on avait détourné le cours.

Noé et sa famille offrant un sacrifice après leur sortie de l’arche, lorsque les eaux se retirent.

Satan faisant lever son compagnon de révolte couché dans le lac de feu.

Salomon et la Sulamite dans les jardins d’Engaddi.

Renaud et Armide dans le jardin enchanté. Les deux chevaliers viennent délivrer Renaud.

involontaires. Guignet s’inclina devant des insinuations acceptées comme des ordres, mais sans entrain pour son travail et sans cet amour d’une création qui vous est propre.

Le duc de Luynes, en le chargeant d’une salle entière, montrait l’estime qu’il faisait de son pinceau. Une place dans ce musée aristocratique dé Dampierre, où les chefs-d’œuvre seuls avaient droit d’admission, suffisait à la célébrité. Dans ce vaste château où l’on voit encore les salles de l’Astrée qui réunissaient les beaux esprits du dix-septième siècle, un goût plus épuré a rassemblé la quintessence des œuvres modernes, demandées aux premiers talents par un Mécène dont l’immense fortune était le patrimoine des arts. Là se voient le Louis XIII en argent, de Rude, la Pallas incrustée d’or et d’ivoire, de Simard, restituée d’après Phidias, là était réunie cette collection incomparable de camées S donnée à la France, comme le plus riche joyau de cette demeure et le témoignage d’amour le plus ardent qu’un collectionneur de cet ordre pût laisser à son pays. Le duc avait dépensé des trésors pour obtenir dans son salon féérique deux grandes peintures murales d’Ingres, qui ne répondirent ni à son attente ni à la réputation du grand peintre ; les caissons des plafonds étaient signés : Paul Delaroche, Horace Vernet, et des premiers noms de notre temps. Guignet était ainsi admis de prime saut dans cette société d’illustrations contemporaines, et la place qui lui était faite au milieu d’elles attestait hautement qu’on le jugeait digne de l’occuper.

La salle qu’il était chargé de peindre donnait sur une pièce d’eau avoisinée d’arbres magnifiques sous lesquels circulent les allées d’un parc princier, et qui semblent un défi à l’artiste chargé de lutter avec ce dangereux entourage.

Adrien s’était mis immédiatement à l’œuvre, pour rester dans les délais convenus. Pendant qu’il travaillait dans la pièce où le duc l’avait installé, il lui arrivait dans ses loisirs de

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