‹ Le peintre Adreien GuignetChapitre 46 sur 69 · Estimée un million et demi · texte numérisé non relu

Estimée un million et demi

descendre chez le suisse de l’hôtel, et d’y allumer la chère pipe qui ne quittait jamais pour longtemps ses lèvres. Là à cheval sur une chaise, accoudé sur le dossier, il devisait familièrement avec sa bonhomie habituelle et s’était fait des amis de tous ses hôtes. Le duc de Chevreuse, qui l’affectionnait, entrait quelquefois sans plus de morgue causér en fumant comme lui la pipe démocratique.

Le 1®'’ janvier approchait, et Guignet peu habitué aux grandeurs du monde était en proie à une étrange perplexité. Lui qui n’osait pas demander du bois pour chauffer son atelier chez le duc, et qui s’en faisait apporter furtivement du dehors, pensait que le suisse d’un peintre logé en pareil lieu devait être exigeant au plus beau jour de l’année et avoir des prétentions en rapport avec les titres de la maison ! Le malheureux Adrien n’espérait pas s’en tirer à moins de 50 francs d’étrennes, et pareille somme d’ordinaire ne sonnait guère dans son escarcelle. Il se creusait la tête pour résoudre le problème et rester digne de sa situation, quand l’auteur involontaire de son tourment lui demanda timidement un matin et avec mille circonlocutions, s’il ne pourrait pas lui indiquer un peintre qui consentît à faire son portrait? « Sa femme, disait-il, exigeait absolument qu’il se fît tirer, et l’autorisait à y mettre jusqu’à 250 francs. » Guignet s’excusait, alléguant ne pas connaître de portraitistes, mais une idée lumineuse

avait traversé son esprit. Il revint le lendemain tenant un

carton, et, tout en conversant, en fumant comme d’habitude, sa main crayonnait machinalement, passant d'un crayon à un autre, comme pour s’exercer. Le même manège se répéta les jours suivants, sans éveiller les soupçons du bonhomme qui faillit tomber à la renverse quand au premier de l’an il se reconnut dans le magnifique portrait que lui tendit l’artiste. Le soir, Guignet, joyeux comme un enfant de s etre allégé le cœur sans alléger sa bqurse, se félicitait à outrance auprès de ses amis, de l’ingénieux procédé au moyen duquel il avait sauvé ses cinquante francs.

Une autre satisfaction lui était encore réservée. En apprenant le choix que venait de faire le duc de Luynes pour peindre une salle à Dampierre, le marchand de tableaux du boulevard Montmartre jugea qu'il avait fait fausse route en refusant ses vitres aux toiles de Guignet. Il s’empressa en conséquence d’aller lui offrir ses services, mais le peintre prenant sa revanche, lui répondit à son tour : que « les bonnes choses entrant seules chez lui », il ne pouvait lui vendre la plus petite toile.

La commande du duc de Luynes devait le sortir de l’affreuse gêne dans laquelle il avait passé les deux années précédentes, toutefois le duc l’avait prévenu qu’il s’était imposé de ne jamais payer une œuvre d’art avant son achèvement. Il lui avait avancé les mille francs dont il est parlé dans une de ses lettres, plus un supplément de 500, et comme Adrien continuait toujours à payer pour son frère, sa position ne pouvait guère s’améliorer; chacune de ses lettres en fait foi.

En septembre 1850, après s’être excusé de sa paresse bien connue à écrire, il dit à son frère Louis : « Depuis quelque temps je travaille sans désemparer, du grand matin jusqu’au soir six heures, car il faut absolument que j’aie fini d’ici à deux mois. Ce tableau m’a donné beaucoup de mal, mais j’espère pourtant m’en tirer avec honneur ; c’est si important pour moi ! Je compte, quand j’aurai fini, aller passer deux ou trois jours près de toi. Je suis bien aise que tu aies envoyé de suite 50 fr. à notre mère, car nous n’avons plus le sou, et je ne pourrai lui donner le restant de sa pension qu’à la fin du mois. »

La toile n’était pas complètement achevée au 31 décembre, et il ajoutait alors : « Je te souhaite une bonne année, j’aurais désiré aller te voir, mais je finis mon tableau pour lequel j’attends la visite du duc. Il me tarde bien de savoir ce qu’il en dira, et il me tarde bien aussi qu’il me donne de l’argent, car je n’ai plus le sou, et je dois beaucoup. »

Aussitôt touché en effet, cet argent payait quelques dettes, les mois passaient, les sommes à recevoir étaient absorbées

d’avance et durant les trois premières années de travail chez le duc de Luynes les préoccupations financières pesèrent sur l’artiste d’un poids incessant. Il écrivait encore au commencement de 1853 à un ami, confident de ses soucis : « Je suis comme une carpe sur la paille (suivait le croquis à la plume de la carpe haletante) et dans la plus grande détresse ; c’està-dire que je n’ai pas une obole. Il ne m’est pas permis de faire la moindre peinture pour m’en procurer, car il faut que j’aie fini mon tableau du duc de Luynes pour la fin de mai, époque à laquelle il doit revenir à Paris. Je n’ai pas de temps à perdre; il me faut 200 francs pour aller jusque-là. Rendezmoi encore ce service, si vous le pouvez : Dieu dans le ciel vous bénira f et vos vignes aussi. Je vous rendrai cette somme fin mai. [Ce qui était, toujours scrupuleusement exécuté.] Vous me mettrez à même de terminer tranquillement mon tableau. »

Cette détresse prolongée avait toujours la même cause honorable. Aussitôt qu’il eut commencé à payer les dettes de son frère avec les premiers fonds qu’il avait touchés, tous les anciens créanciers lui firent subir non-seulement une véritable persécution, mais, spéculant sur son ignorance des affaires et sa bonne volonté plus que naïve, en vinrent aux menaces. Pour se débarasser d’eux il donnait tout. Un ami présent un jour aux réclamations d’un juif qui venait d’acheter à vil prix par spéculation une vieille créance due par Jean-Baptiste, fut obligé de le mettre à la porte. « Quant à Adrien, dit le même ami, il n’avait pas de goûts ruineux, il trouvait sa jouissance dans les choses les plus simples ; les promenades dans les environs de Paris, dans la forêt de Fontainebleau, étaient ses seuls divertissements. » *

C’est avec intention que nous avons insisté sur les détails intimes et pénibles de l’existence d’Adrien Guignet, et pour accentuer l’empreinte qu’ils ont donnée à son caractère et à

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