Albert de la Fizelière, le Mousquetaire, 27 août
« Mon cher Louis,
» Pardonne si je ne t’ai pas écrit plus tôt, mais tu me connais assez pour ne pas te fâcher contre moi. Tu dois bien penser que je ne t’oublie pas, non, je pense souvent à toi. Que de fois j’ai été sur le point de t’écrire! La paresse l’a toujours emporté, c’est honteux à dire. Enfin que veux-tu chacun a ses travers, et celui-ci est le mien, comme tu le sais fort bien. Je voudrais être près de toi pour causer librement, pour savoir comment tu te trouves dans ce pays de Gascogne ; mais je vois d’après ce que tu as écrit à notre mère que tu as eu bien du mal pour ton travail, je le crois sans peine, et surtout par la pluie que vous avez eue, et à présent vous devez avoir une chaleur excessive avec les vents du pays qui ne sont pas agréables, à ce que j’ai entendu dire. Tu es courageux et tu surmonteras tous ces obstacles, mais avant tout soigne-toi le plus possible, car dans les pays chauds il faut faire attention à soi ; je fais des vœux pour ta santé et pour que tu sois heureux, car tu le mérites bien.
» Notre mère a été très malade, pendant plus d’un mois elle a eu la grippe; à présent elle va mieux, quoique toujours faible. Pour moi je me porte bien, mais je m’ennuie souvent. Je voudrais voyager, il faut travailler, je suis à mon troisième tableau pour M. de Luynes, il sera fini vers la fin de juillet, et à cette époque je pense aller passer un mois chez un de mes amis qui vient d’hériter d’un château sur les bords du lac de Genève. Ce château va se vendre à la fin de l’année, pour être partagé entre les héritiers, mais avant ce temps nous voudrions en jouir et vider de vieilles bouteilles qui se trouvent égarées dans les caves. Comme tu dois bien le penser je serais heureux, par la même occasion, de revoir un peu la Suisse ; une fois là je n’aurais rien à dépenser ; nous irons faire un tour en Savoie, je regrette bien que la Gascogne ne soit pas sur la route, j’aurais au moins le plaisir de t’embrasser. Ce qui est
différé n’est pas perdu, j’espère, et un peu plus tard je me le donnerai ee plaisir, car je serais bien aise aussi de voir le midi de la France.
» Au revoir mon cher Louis.
» Ton frère et ami,
» Adrien Guignet.
» Embrasse pour moi Cécile et ma petite nièce que j’aime bien.
» P. *S. — Je te recommande toujours les antiquités, si tu en trouves. A propos d’antiquités je n’ai pas eu de nouvelles de M. J (nom douteux). »
Les prévisions du peintre au sujet de l’achèvement des Jardins d’Armide n’étaient pas réalisées à l’époque indiquée dans la lettre précédente, quoiqu’il y travaillât depuis un an et s’y fût fatigué d’autant plus que le sujet lui souriait moins, ‘une détente après trois à quatre ans de labeur continu était suffisamment justifiée. Il demanda au duc de Luynes l’autorisation de prendre quelque répit, en faisant avec un ami une course qui pût le distraire et le reposer, car sa détresse lui avait interdit jusqu’alors tout voyage tant soit peu dispendieux. Le duc avait reconnu en même temps la convenance de substituer une autre toile â la Bataille de Chdlons et lui répondit le 31 juillet :
« Veuillez croire, Monsieur, que je trouve très naturel que vous preniez un loisir commandé par vos affaires et votre santé. A votre retour j’espère que vous pourrez promptement achever votre tableau des Jardins d’ Armide, qui m’a paru si près d’être terminé -
» Je me suis décidé à faire mettre un autre tableau à la place de la Bataille des Huns. Si donc vous avez la bonté de penser à faire un essai de peinture qui 'puisse se voir en face du jour, M. Debacq vous donnerait les dimensions. Nous arrêterions,
vous et moi, un sujet qui pût convenir. Votre essai, s’il est bien réussi, pourrait être placé dans le trumeau étroit et long entre les deux fenêtres, en face de la place où devait être la Bataille des Huns, Celle-ci sera très bien dans la pièce que je fais arranger avant ma chambre. »
Dampierre, 31 juillet 1853.
Libre dès lors, Guignet se faisait une fête de voir la mer, qu’il ne connaissait pas. Cette circonstance explique comment les aspects de l’Océan si bien appropriés à son génie, à sa nature sévère et poétique, apparaissent si rarement dans ses tableaux ; en exceptant le Xercès au bord de V Hellesponty encore pour nous n’est-il pas un sujet maritime, nous ne connaissons que deux œuvres où il paraisse s’en être inspiré. L’une est une scène d’un accent sinistre où le génie du mal chez l'homme semble mettre au défi celui des tempêtes. Un brigand aux écoutes derrière un rocher, courbé, frémissant, plonge son œil de bête fauve dans les brumes, en suivant avec une joie féroce la crise suprême qui va lui livrer la barque dont il attend les épaves, et les naufragés qu’il va dépouiller. La mer n’est qu’indiquée, la scène invisible se devine au loin. Ce drame lugubre, rendu avec une puissance magistrale, montre par ce seul trait quelle émouvante originalité il eût su donner aux scènes de mer.
L’autre tableau est presque la contre-partie. Encore la mer et un brigand la mer nuageuse, incertaine. Est-ce la terre? Est-ce le ciel, que ces lointains indéfinis perdus dans des vapeurs orageuses où l’œil s’égare? Sur ce fond merveilleux, fantastique, un guerrier armé de toutes pièces est assis au premier plan sur un banc de rocher, la tête appuyée sur son
1. Il s’agissait pour cet essai du tableau à'Agar dans le désert, fixé depuis à la place désignée dans cette lettre.
2. Petite planchette signée ; A. G. 0™14 de hauteur sur ü™H. Appartient à M™c Maglin.
bouclier dressé. C’est le sommeil? C’est le remords? C’est une méditation profonde ? Mais cet homme dont on ne voit pas la face, qui semble anéanti dans sa muette songerie au milieu des approches de la tempête, attire comme le sphinx.
Les nécessités journalières qui pesèrent si lourdement sur l’existence d’Adrien Guignet lui permirent trop tard ces temps de trêve indispensables aux artistes pour reposer leur esprit et étendre leur horizon. Il n’avait pris jusqu’alors de vacances qu’en Bourgogne, aussi le souvenir d’Autun avait-il toujours occupé une place sans égale dans ses prédilections.
« La nature du Morvan avait une attraction toute particulière pour lui, nous écrivait un de ses amis; combien de fois nous sommes-nous promis de visiter ensemble les environs d’Autun, qui m’étaient familiers comme à lui, car j’ai fait mes études dans cette ville, et que de fois ai- je entendu prononcer les noms qui lui étaient chers, à cet ami que tant d’autres ainsi que nous ont profondément regretté, et dont la perte a été un des plus vifs chagrins de ma vie. ^
» Chaque fois qu’il venait nous voir à Paris, écrivait à son tour, un membre de la famille dans laquelle il descendait à Autun, il aimait à se reporter aux jours heureux où il explorait nos belles campagnes, nos bois, nos rochers, toute cette belle et sauvage nature qu’il aimait tant et qu’il faisait revivre en partie dans tous ses tableaux, nous disait-il souvent. Que de fois il nous a parlé de ses excursions à Rome-Château et ailleurs, de la bienveillance qui l’accueillait, des bonnes heures passées dans ce pays avec des amis dont il appréciait l’intelligence et le cœur. » ^
Il allait enfin prendre son essor et changer d’horizon. Un de ses intimes, A. Bourgeois, de Beaune, partait avec lui. Les deux voyageurs firent une première station à Rouen et allèrent