Ernest Guignet
Guignet avait entrepris de vaincre ces difficultés en mettant lui-même la lumière dans son tableau. Son choix s’était fixé sur un sujet biblique qu’il affectionnait et qu’il a traité plusieurs fois : Âgar dans le désert. Pour compenser la hauteur disproportionnée de son cadre, il l’avait rempli jusqu’au quart par des accidents de terrains et de rochers diversement éclairés, et avait racheté le surplus en meublant le ciel de la silhouette d’arbres élevés. Au pied de deux palmiers attachés au même tronc, Agar, un bâton à la main, une amphore derrière l'épaule, chemine tristement, dans une attitude résignée. Son visage est dans l’ombre, mais au mouvement de sa tête doucement affaissée on devine la souffrance et l’angoisse, pendant que son jeune fils, avec l’insouciance de son âge, semble s’intéresser aux accidents du chemin. Le ciel est bleu, l’horizon de feu, quelques vapeurs embrasées se condensent au loin. Tel est ce tableau dans sa simplicité, et rarement l’artiste a été plus pathétique. Le désert s’étend avec ses horreurs devant la malheureuse esclave dont le courage soutenu par l’amour maternel et les forces vaincues par la fatigue commencent à décliner. Elle regarde en face la mort qu’elle accepterait pour elle comme une délivrance si le sort de son fils ne dépendait du sien.
Le duc de Luynes voulut que le tableau dCAgar^ bien qu’inachevé, fût mis en place dans l’état où le peintre l’avait laissé, sans permettre qu’un étranger touchât aux terrains indiqués seulement. Les successeurs du noble duc ont imité son respect. On peut le voir encore aujourd’hui tel qu’il était à l’heure où l’artiste toucha pour la dernière fois ce pinceau qui promettait tant do chefs-d’œuvre quand la mort a glacé sa main.
Puisque nous en sommes au nécrologe inscrivons les noms qui continuent cette nomenclature funèbre. J. -B. Guignet, trois ans après Adrien, mourut à son tour, à Miri ville (Isère), le 18 juillet 1857. Les attaques des critiques l’avaient démoralisé entièrement. Retiré d’abord à Angers où il perdit sa femme, il s’était rendu par la suite dans le département de
risère où il retrouva la veuve d’un artiste qui s’était autrefois intéressé à lui, et qu’il épousa en second mariage. D’une intelligence cultivée et d’un esprit distingué, Charbonnel, après la mort de son premier mari, s’était créé une situation, et était devenue directrice de l’Ecole normale primaire d’Aix. Son union avec J. -B. Guignet ne fut pour elle qu’une occasion de déployer un dévouement sans bornes. Le marasme dans lequel était tombé le malheureux peintre non-seulement ne cessa plus mais finit par influer sur sa raison même. Il était poursuivi dans son délire par le souvenir et les succès passés d’Adrien, il le voyait dans ses rêves triomphant, et voulut, dans cette espèce d’hallucination, exécuter de mémoire son portrait en pied. C’était, ainsi qu’on peut le croire, une création empreinte de l’état d’esprit qui lui avait donné naissance, et dans laquelle le pauvre Adrien était représenté sous forme de cadavre.
Ce fut sa dernière œuvre ; peu de temps après il alla rejoindre ce frère qui avait occupé une si grande place dans sa vie et dans son affection. Leur mère accablée par ces pertes successives ne survécut que deux ans à ce second malheur, et après un an de maladie mourut, le 27 juin 1859, à Paris. Louis Guignet, seul survivant, informa le duc de Luynes de cette perte en lui exprimant sa reconnaissance de la délicatesse avec laquelle il avait agi dans ses rapports avec les siens. Nous citerons encore la réponse qui lui fut faite, et qui clôt les relations du duc avec la famille d’Adrien, par un dernier hommage rendu à sa mémoire et à son talent :
« Monsieur,
» J’ai appris avec peine la perte que vous venez de faire, et vous prie de croire à la part que je prends à votre douleur. Vos affections de famille sont depuis quelques années cruellement éprouvées; après d’aussi grands sacrifices, j’espère que vous n’en aurez pas d’autres à subir. MM. vos frères étaient
deux artistes de grand talent, et le plus jeune aurait certainement occupé dans l’école moderne une grande place, il a été enlevé à votre affection au moment où on commençait à comprendre son mérite.
» Agréez, je vous prie. Monsieur, mes compliments de condoléance et l’assurance de mes sentiments distingués.
» D’Albert de Luynes. »
Dampierre, 3 juillet 4859.
Aussitôt après la mort d’Adrien, Louis Guignet, avec l’aide d’Adolphe Mouilleron, s était mis à la recherche des œuvres de son frère et avait recueilli alors tout ce qu’il put en retrouver, avec les objets qui lui avaient appartenu, précieux héritage de l’artiste qui léguait à sa famille un nom illustré. Il disposa de quelques-uns en faveur des médecins et amis d’Adrien, comme témoignage de reconnaissance ou d’affection. L’auteur de cette notice vit, il y a quelques années, à la devanture d’un encadreur de la rue de Seine, une esquisse inscrite sous le nom de Guignet et représentant un groupe de gens qui, du haut d’un mamelon, regardent une sorte de bataille dans le lointain. Retournant le cadre pour examiner la planchette, il lut au dos sur un carré de papier :
« Donné par Louis Guignet, en souvenir de son frère, à M. Corne ^ à Bordeaux. » Les quatre angles du carré de papier étaient fixés par un cachet de cire rouge portant l’empreinte d’une intaille antique, une tête de philosophe, que celui qui lisait avait donnée quinze ans auparavant à Adrien, dans un de ses voyages d’Autun.
Louis Guignet devait à son tour survivre peu d’années à sa mère. Frappé presque subitement, le 2 septembre 1863, dans un hôtel à Moulins (Allier), en revenant de Vichy, ses tableaux et la collection d’Adrien ont été conservés avec la
4. Entrepreneur de travaux publics, associé avec Louis Guignet.
même sollicitude par sa fille, M*"® Maglin, nièce d’Adrien. C’est avec émotion que nous avons revu, après vingt-cinq ans, dans une vitrine encadrée de bois noir, des médailles, des bronzes, des vases, des débris antiques, provenant presque tous d’Autun. Ces bribes archéologiques, ces riens qu’un amour commun du passé avait rendus également chers au peintre et au visiteur, et qui avaient motivé leurs premières relations, portaient encore les étiquettes écrites de la main de ce dernier, dons ou échanges de l’antiquaire sacrifiant l’archéologie à l’art, et de l’artiste jetant dans la balance une toile d’un poids sans compensation.
Mouilleron, de son côté, qui avait si souvent reproduit les tableaux d’Adrien et lui a conservé comme ses autres intimes une sorte de culte, réussit à se procurer après sa mort un certain nombre d’œuvres, esquisses, études, peintures plus ou moins achevées.
Cette collection comprend un grand portrait au fusain d’Adrien, exécuté par lui-même. La figure offre une belle coupe accentuée. Sous les arcades sourcilières s’enfoncent des yeux songeurs. Dans ce regard intelligent, il y a je ne sais quoi d’inquiet et de nostalgique h» « Accord rare, sa tête a la physionomie de son talent. C’est une figure régulière, d’un ovale allongé et maigre, à la bouche sérieuse, aux yeux profonds et tristes, avec un caractère de fierté et de sauvagerie. » -
Rien n’est indifférent quand s’y rattache la mémoire de ceux qu’on a aimés. Un jour que nous avions longuement parlé d’Adrien avec A. Mouilleron, il ouvrit une vitrine. A côté d’une petite coupe romaine en terre samienne, provenant d’Autun, que lui avait donnée Guignet, était un pot à tabac, renfermant une blague vide et une pipe noircie et desséchée, a Elle est là depuis vingt-cinq ans, me dit Mouilleron, en baissant la voix, telle que Guignet l’a laissée. » Cet humble témoin