‹ Le peintre Adreien GuignetChapitre 54 sur 69 · Théophile Gauthier, Magasin pittoresque, 1867, p · texte numérisé non relu

Théophile Gauthier, Magasin pittoresque, 1867, p

des causeries intimes, des veillées près du poêle de l’atelier, cette compagne fidèle des jours de misère, des tristesses et des rêveries de l’ami disparu résumait pour le survivant les souvenirs d’une vie entière d’affection et ses regrets.

Avant de clore cette notice, qui nous laisse l’impression d’un devoir accompli et d’un dernier adieu, nous rassemblerons quelques faits, quelques observations propres à résumer le caractère, la tournure d’esprit, les procédés de celui qui en est l’objet.

Ayant quitté l’école très jeune, Guignet avait senti bien vite la nécessité de suppléer par la lecture à l’insuffisance de son éducation classique. Son intelligence, sa promptitude à saisir les particularités, que l’habitude d’observer à fond donne au peintre, lui rendirent la tâche facile. L’histoire surtout l’attirait. Les traductions des auteurs anciens, grecs et romains, dont il ignorait la langue, Thucidide, Xénophon, Josèphe, Tacite, Ammien Marcellin, lui étaient familières. Augustin Thierry, parmi les modernes, avait ses préférences. C’était pour lui un maître, un poëte, un peintre, tout ce qui correspondait à ses propres facultés. Il ne paraît pas s’être épris du moyen âge, quoiqu’il lût Notre-Dame de Paris. Rien dans ses tableaux n’est emprunté à l’art ogival. Son attraction fut toujours du côté des anciens, plus grands, plus simples et placés, il faut le dire, dans ces lointains qui captivent l’imagination. Aussi dans les sujets empruntés par lui à leur histoire rencontret-on parfois la science de l’érudit vivifiée par des interprétations aussi vraies qu’inattendues.

Toutes ses grandes toiles, à peu d’exceptions près, sont des sujets historiques de l’ordre le plus élevé et le plus réel ; il cherchait à être vrai dans les moindres détails et c’était un des points de vue qui l’intéressaient à l’archéologie. Ses petits tableaux représentant la plupart du temps des scènes de la nature agrémentées par de petits personnages perdus dans l’ensemble lui avaient fait néanmoins une réputation de paysagiste. Les journaux ne manquaient jamais de lui décerner ce

titre qui l’offusquait, de quelque éloge qu’on l’accompagnât. Un jour qu’il examinait avec Maugey, dans l’atelier de la rue Saint- Dominique, son tableau de la Bataille de Chdlons, et que ce dernier le félicitait de la grandeur d’une pareille œuvre : « Cela n’empêchera pas, lui répondit-il, ceux qui la regarderont de répéter : Adrien Guignet, paysagiste. » Il était d’autant plus sensible à cette désignation que l’étude de l’histoire le préoccupait davantage. La Bible était une de ses sources. On voit dans la couleur locale de ses scènes bibliques, dégagées de la prétention théâtrale des anciennes écoles, à quel point il la comprenait et s’en était pénétré. Il avait envoyé autrefois à Autun, une esquisse représentant la flagellation (dans la Passion) , interprétée avec un accent, des types de personnages si nouveaux et si vrais qu’on se figurait quelqu’une des visions si remarquables, au point de vue de la vérité et du sentiment, de la célèbre sœur Emmerich, sur les mêmes sujets. Dans les diverses scènes de la vie du Sauveur qu’il composa plus tard, il aimait à le représenter avec une robe blanche, contrairement à l’usage traditionnel du vêtement rouge ou bleu. L’une d’elles, d’un effet dramatique, était le magnifique dessin ayant pour sujet Jésus conduit au Prétoire f qui devait servir pour un tableau étudié. Le fond est occupé uniquement par le prétoire, mélange d’architecture romaine et orientale. A gauche d’une porte haute et cintrée Judas, l’œil morne, drapé dans son manteau, est adossé à un angle de la muraille. La troupe triomphante conduit au pas de course son prisonnier, un soldat heurte la porte du bout de sa lance pour faire ouvrir. Un chien galope à ses côtés. A droite est une porte plus petite dont Pilate descend les degrés. (St Jean xviii, 19.)

On est étonné de ne rien voir de lui au Luxembourg où sa place était marquée bien au dessus de certains noms qui y figurent. Les musées de Rouen, d’Autun, de Saint-Germain, d’Angoulême possèdent chacun une de ses toiles exposées; mais c’est dans les collections particulières que sont dispersées ses œuvres de premier jet. Pressé par l’obligation d’une vente

journalière il a laissé, quoiqu’il n’ait travaillé pour la vente qu’une dizaine d’années, un nombre considérable de petites toiles et de panneaux. La plupart ont passé et restent entre les mains d’amis ou d’amateurs éclairés. Tous sont des créations spontanées plutôt que des compositions étudiées et mûries par une longue réflexion. C’est là, dans ces fantaisies écloses au jour le jour avec la rapidité et le charme d’un songe, que nous retrouvons le véritable Adrien Guignet. Dans cette collection de petites merveilles on se sent fasciné tour à tour par l’originalité du sujet, l’élévation de la pensée, le sentiment de la couleur. Ces scènes délicates ou émouvantes laissent entrevoir des secrets que le peintre n’a pas voulu révéler en entier, comme ces mélodies des maîtres que tous peuvent entendre, mais qui chantent à chacun ce qu’il a dans l’âme.

« L’imagination, dit Théophile Gauthier, est un des grands mérites d’Adrien Guignet. Il a le don très rare de rêver un site, une époque, un effet, de les voir avec l’œil de l’esprit et de les rendre comme s’ils posaient réellement devant lui. Il a ses ciels, ses bois, ses rochers, sa lumière, ses personnages qui s’accordent admirablement ensemble. » ^

Un des côtés singuliers de son caractère et de son talent était sa prédilection pour les scènes de soudards. Il aimait à peindre les belles armures, les boucliers et les casques de la Renaissance, les vases élégants. C’est avec cet attirail, qu’affectionnait aussi Salvator Rosa, que s’étale dans tout son luxe la série de ses brigands ; il les pose, les drape, les habille avec amour, avec tous les raffinements d’une tendresse de mère, comme des enfants chéris. La plume de leur toque se dresse fièrement contre le vent, leur moustache se frise avec arrogance, leurs haillons, les oripeaux qui les couvrent défient la pourpre consulaire. Le poing sur la hanche, la rapière au côté, la hallebarde à l’épaule, ils semblent provoquer et défier l’univers. Ces maudits de la société et de la famille sont repré-

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