Lettre de Karl Bodmer
des succès des autres artistes, il ne s’indignait que contre luimême et celles de ses œuvres qu’il ne croyait pas réussies. » *
« Il causait peu, même avec ses intimes, les sentir à ses côtés lui suffisait. Ses observations étaient toujours très originales et très spirituelles. En somme, nature des plus riches, étiolée dans un milieu qui ne lui a pas fourni l’aliment qui lui convenait. C’est cette richesse du cœur et de l’intelligence qui l’a fait aimer, je dirai même chérir de tous ceux qui l’ont connu. » 2
On nous saura gré de joindre à ces citations celle d’une autre personne amie, digne de le comprendre, et qui lui a voué comme tous d’inaltérables regrets.
« Le souvenir d’Adrien Guignet est aussi vivant dans ma mémoire que si vingt-cinq années ne nous séparaient pas de l’époque douloureuse où nous l’avons perdu. Mais comment reconstituer cette physionomie sympathique où tant d’intelligence s’alliait à tant de simplicité? Comment exprimer le ' charme de cet aimable sourire, de ce regard si fin, de cette parole si sobre et si douce qui pénétraient jusqu’au fond de l’âme et captivaient ses amis pour ainsi dire à leur insu ?
» Dans nos réunions intimes, nous comptions des artistes de grand talent, des hommes d’un esprit distingué, ennemis de toute prétention, et c’était plaisir de voir chacun y payer son tribut d’enjouement et de bonne humeur.
» Dans ce milieu où il se sentait aimé et compris, Adrien Guignet oubliait sa mélancolie habituelle; depuis quelque temps d’ailleurs il semblait entrevoir l’aurore d’un jour nouveau, le terme prochain de ses luttes douloureuses, de ses déceptions passées. En effet, son mérite incontestable éveillait enfin l’attention sérieuse de la critique, et les louanges, que sa modestie n’avait jamais provoquées, allaient le chercher et le surprendre au milieu de son travail.