N® 7, rue des Sous-Chantres
1846, leur ancienne demeure. Nous ne saurions, sans témérité, classer au premier rang la vénérée clarinette dont un écho seul nous a transmis les sons, mais ses mélodies, adoucies sans doute par le temps et idéalisées par l’imagination du jeune âge, n’ont-elles pas jeté le premier germe de l’amour d’Adrien pour la musique ? ou bien le clavecin et l’orgue de son voisin Comtat y auraient-ils eu leur part ? Pendant le reste de la veillée, Guignet père fabriquait à ses enfants toute sorte de jouets.
L’aspect et les mœurs d’Autun, à l’époque où Adrien l’habita, la sévérité de l’entourage de la ville, eurent, nous n’en doutons pas, une influence indiscutable sur la direction de son talent. On trouve non-seulement dans un grand nombre de ses tableaux des réminiscences de nos paysages, quelquefois des sites d’après nature, il l’a dit lui-même, mais à un point de vue plus général, une impression d’austérité et de grandeur qui font penser aux gorges de nos environs, aux aspects de nos montagnes.
L’enfant autunois ne connaissait alors d’autres passe-temps, d’autres plaisirs, que les grandes courses dans les bois et la campagne. Le jour de congé venu, il prenait ses ébats au milieu des ruines, à l’ombre des murs romains couverts de lierre, parsemés de giroflées et de digitales, au milieu des pans de murs et des broussailles du théâtre antique. S’il quittait la ville, c’était pour s’exercer au saut à travers les brèches du temple de J anus , se baigner dans l’Arroux, suivant les saisons, grimper comme le lézard sur les moellons déchiquetés de la pierre de Couhard, escalader les roches de Brisecou, courir aux bois dénicher les oiseaux, et surtout à ce parc de Montjeu, planté sous Louis XIII, dont les hêtres cyclopéens ont vu tant de générations autunoises passer sous leur feuillage vert ou doré par l’automne. Celui qui est né peintre ou poëte ne saurait traverser impunément ce pays du rêve ; quelque part qu’il aille, il en aura emporté une senteur, un souvenir qui s’attacheront à lui comme la poussière d’été à ses
vêtements. Ces exercices, utiles à la santé comme à l’esprit, étaient des jours de fête dont l’écolier usait largement ; le reste de la semaine il suivait l’école des Frères de la Doctrine chrétienne, voisine de la maison paternelle, et l’école municipale de dessin dirigée alors par M. Jovet, qui a vécu assez pour être témoin des premiers succès de son ancien élève.
Adrien était alors un joyeux enfant, blond, doux de caractère, bon camarade, sans rancune contre les mauvais plaisants. Il dut, dès lors, à ses qualités de cœur les amitiés passagères de cet âge auxquelles succédèrent plus tard les affections profondes qu’il sut inspirer et qui lui survivent. Ses condisciples le recherchaient, quelques-uns par intérêt peut-être, car il leur distribuait avec générosité des cerfs-volants qu’il excellait à fabriquer, et les produits de son crayon novice dans lesquels aucun d’eux, sans doute, ne soupçonna les germes du génie. Son ambition artistique allant croissant, il rêva d’aborder la peinture, mais de graves difficultés s’opposaient à la réussite. Les couleurs servaient aux eartes et il était téméraire d'y toucher pour un pareil superflu. Il imagina donc de fabriquer lui-même des pinceaux avec ses cheveux, les paquets de vermillon et de noir qui tentaient sa convoitise finirent par s’ouvrir, on lui permit d’y puiser. Il manquait encore de l’ocre. Hélas, il faut bien le dire, désespérant de s’en procurer autrement, il en déroba un brin à un droguiste : Quo non mortalia pectora cogis ! Il fallut ensuite préparer ce bien mal acquis, imaginer un vernis économique, etc. Ces problèmes faillirent être résolus avec de la gomme de cerisier et l’huile de la lampe maternelle, mais quoique exposé au soleil sur un prunier, le premier tableau fut insensible à tous les rayons. Transporté à la maison, il sema sur les meubles ses gouttelettes gluantes et ne valut à l’auteur que le courroux et la correction. C’était peu encourageant ; l’artiste tint ferme néanmoins, et pour l’honneur de sa chevelure sacrifiée, il fit un saint Antoine suivi de son compagnon fidèle. On voyait aussi chez ses tantes une tête de vierge copiée dans les mêmes conditions,
Quant à Tindustrie des cartes qu’il avait vu pratiquer, et à laquelle il avait coopéré sans doute, elle ne fut pas perdue pour lui entièrement. Plus tard, dans un moment de détresse, il eut recours à elle pour vivre et travailla pendant quelque temps à enluminer des rois et des dames chez un fabricant de la rue des Fossés- Saint- Victor.
L’heure de quitter l’école et les distractions artistiques allait sonner. Il était temps de songer à gagner le pain de chaque jour, si incertain pour le grand nombre et souvent si amer ; heure de préoccupation pour les parents chargés presque toujours de la responsabilité du choix d’une profession pour leurs enfants, heure de perplexité pour le jeune homme ignorant de ses aptitudes qui peut prendre à l’aventure une voie de mécomptes et de déceptions. La dispersion de la famille avait commencé déjà par les deux frères aînés. Leur mère, paraitil, laissait percer sa prédilection pour Jean-Baptiste dont le talent naissant flattait l’amour-propre maternel. A l’âge de treize ans (1853) il avait exécuté de souvenir, à Salins, un portrait au fusain d’un président du tribunal de Gex, M. Duval, qui venait de mourir. Les amis du défunt, frappés de la ressemblance, l’avaient fait reproduire par la lithographie. Le jeune débutant venait d’être admis comme élève à l’Académie de peinture de Paris, sous le patronage de Blondel, et s’y distinguait par son étonnante facilité et ses rapides progrès L Une mère avait le droit d’en être fière excepté devant ses autres enfants, car ce sentiment n’avait pas échappé à leur perspicacité. Guignet aîné surtout (et sa soeur) en souffraient. D’un caractère ferme et énergique, travailleur à l’excès, intelligent comme ses frères, plus familiarisé qu’eux avec les choses pratiques vers lesquelles les circonstances et son activité le portaient, il avait toutes les qualités sérieuses qui font réussir : l’observation, le souci des détails, la volonté. Une situation perplexe ne pouvait lui convenir. Décidé à se faire
1. Almanach Bourguignon, 1858; p. 116; Beaune, K. Lambert, impr, éd.
lui-même une carrière et à la chercher au loin si besoin était, il avait débuté au bureau des ponts et chaussées et trouvé en Touraine un emploi de conducteur dans cette administration.
Jean-Baptiste, de son côté, s’était fait des protecteurs et par leur intermédiaire venait d’obtenir pour son père une place d’intendant au château de Boneuil, près Paris. Ce dernier dut quitter Autun vers 1830. Pressé de se rendre à son poste, il partit seul, laissant Adrien et sa sœur sous la garde de leur mère qui alla le rejoindre quelque temps après. Ce déplacement devenait une occasion déterminante de donner à Adrien une carrière définitive. La douceur de son caractère ne semblait pas l’avoir préparé à tenter les hasards de la fortune ni à courir les aventures, il se montrait docile, résigné, prêt à souscrire à tout ce qu’on réglerait pour lui. Son grand-père maternel, ainsi qu’un oncle, avaient été tailleurs, on décida que le petit-fils embrasserait la même profession et on le mit en apprentissage dans un village de la Franche-Comté, croyons-nous. Il racontait lui-même, avec une bonhomie charmante, qu’il avait de ses mains fait son premier habit, de couleur verte, avec de beaux boutons luisants. Un pareil succès ne put toutefois compenser les aspérités d’humeur de son patron ni les ennuis du métier. Le feu intérieur de la vocation l’agitait au milieu de ces étapes malheureuses et se révélait par des soubresauts, des dégoûts soudains, des escapades inopinées. Le seul remède à ses maux était la fuite et il en usa résolûment. Tous ces détails ont été recueillis de sa bouche. Il restait bien un point noir à l’horizon du réfractaire, la rentrée dans la famille, mais une première faute se pardonne, puis s’oublie ; les parents après tout ne sont pas insensibles aux griefs légitimes de leurs enfants et, pensant entrer dans ses goûts, son père traita avec un géomètre-arpenteur des environs de Paris.
Cette fois l’apprenti se crut dans son élément. Courir au grand air à travers champs, sentir le soleil sur ses épaules, tracer des lignes avec le croissant dans les bois, au lieu de
l’immobilité et de la tristesse dans une masure maussade, voir de beaux arbres, crayonner, ne fût-ce que des triangles, c’était relativement un éden, un pas vers la nature sinon vers l’art. Mais le bonheur complet est rare en ce monde, et des mécomptes nouveaux mirent bientôt la sourdine à cette joyeuse expansion. Le maître arpenteur était marié. Sa digne moitié, quand on déposait le carnier et la boussole, trouvait bon de transformer lelève en commissionnaire. Elle l’expédiait à la poste, chez l’épicier et la marchande, et lui faisait puiser l’eau. Ce service, comme le précédent, finit par exaspérer le patient qui recourut de nouveau à ses jambes et laissa là un beau matin la chaîne du géomètre et celle de sa conjointe.
Cette seconde rupture de ban s’aggravait de la première, la situation menaçait de tourner au tragique. Si l’évasion de la maison du tailleur avait pu sembler motivée, la récidive était inexcusable et justifiait l’irritation des parents. Les reproches n’étaient pas de nature à ramener le coupable à résipiscence, et pour couper court à des rapports pénibles il trancha le nœud gordien en abandonnant la maison.
On a vu que son père avait quitté Autun pour être régisseur d’une terre à Boneuil, près Paris. Il y avait des bois, un vieux château, démoli depuis par la Bande-Noire, avec de grands combles déserts, de vastes dessertes, comme dans la plupart des anciennes résidences, dépeuplées par Témigration. Adrien était parti muni de son fusil; il se mit à braconner, vivant de chasse et des œufs qu’il enlevait furtivement de la gélinière maternelle, subvenant à tous ses besoins, couchant sur une botte de paille, au fenil, dans quelque coin ignoré du château, où il se cachait à la tombée de nuit. Il avait aussi des intelligences dans la place.
Son ami François, un fils du fermier, de même âge que lui, s’intéressait à son sort avec un dévouement et une de ces affections sérieuses qu’il inspirait à tout ce qui l’approchait. Les deux complices se donnaient de mystérieux rendez-vous
dans lesquels Tun procurait à l’autre les choses indispensables, le tenait au courant des nouvelles et des dispositions de la famille, après quoi le fugitif rentrait au bois.
Que se passa-t-il dans l’âme de Guignet durant cette phase d’insurrection contre l’autorité paternelle, dont l’honnêteté de sa conscience ne lui dissimulait pas l’équivoque ? A quelles irritations intérieures, à quels rêves sombres se livrat-il en errant ainsi comme un proscrit ou un malfaiteur, le fusil à l’épaule, l’oreille aux écoutes? Nous ne saurions douter que ce mode de vie presque sauvage n’ait été pour lui une révélation et n’ait exercé sur son talent une notable influence. Lorsque peu de temps après il se trouva en face des brigands de Salvator Rosa, sa pensée dut se reporter tout naturellement vers les souvenirs, les impressions de cette phase attristée, mais poétique de son existence. Il avait éprouvé dans sa réalité l’avant-goût de la vie hors la loi, et en avait complété les scènes émouvantes par la puissance de son imagination. Aussi le brigand, le condottière, devinrent-ils ses favoris, ses héros de prédilection. Cette tendance est d’autant plus singulière qu’elle constituait une véritable anomalie dans son caractère. Lui si inoffensif, si candide, si sympathique, on a peine à se le représenter cherchant le crime et les passions féroces dans la cervelle de ses larrons.
La situation que ce genre d’existence lui créait ne pouvait durer longtemps; elle inquiétait ses parents. Jean-Baptiste déjà en réputation à Paris fut appelé par eux à Boneuil ; le sort du pauvre Adrien fut longuement discuté. Le père découragé répétait « qu’on n’en ferait jamais rien de bon ; sa vie buissonnière était d’un triste augure, aucun genre de travail ne pouvait lui convenir. » Après ces jugements sévères dont l’avenir devait bientôt appeler, son frère en désespoir de cause proposa de l’emmener à Paris et d’essayer de lui faire poursuivre le dessin. Convaincu de son inaptitude à aucune occupation, on consentit sans beaucoup d’espoir à en faire un artiste.
Adrien avait déjà vu une fois la grande ville à l’âge de douze ans environ, lorsqu’il quitta Autun avec sa mère, et s’y était arrêté pour voir son frère. « Embarqué sur un coche qui y venait de fleuves en canaux, la capitale ne sut pas lui parler le langage qu’il aimait, ou plutôt il n’était pas mûr encore pour celui qu’elle parle aux élus de la pensée. Il avait néanmoins dans ce voyage entrevu quelques tableaux E » Il fallait cette fois se faire place dans la grande fourmilière et s’y frayer un sentier. Les deux frères prirent donc la route de Paris emportant avec les conseils l’espérance et l’allégement du cœur. La vocation est un terrible problème, et l’on tremble en pensant au concours de circonstances souvent nécessaires pour la révéler. Avec une plus forte dose de patience, Guignefc eût vécu modestement dans un village sans soupçonner son propre génie, et si son frère ne fût lui-même devenu peintre par occasion, s’il eût habité tout autre part, s’il eût' manqué d’indulgence et de commisération, Adrien, délaissé, eût probablement réalisé les fâcheux pronostics portés sur son compte. Il faut qu’une main invisible tende à l’homme un fil conducteur pour franchir les écueils de sa route et le guider vers un but qu’il n’avait pas soupçonné.
Cette solution rendait la paix à la famille et allait enfin ouvrir une issue à l’activité intellectuelle de celui qu’elle concernait plus particulièrement. Adrien avait alors seize ans, il avait fait avant ce départ le portrait de son père comme arrhes de son talent futur. Son frère avait déjà, on le sait, quelques relations qui pouvaient lui venir en aide. De ce nombre était
le général Pajol, un homme du Doubs et du Danube.
C’était aussi une puissance; il conservait dans la fortune, avec ses allures franc-comtoises, une qualité de ses compatriotes, celle de se soutenir entre eux. Il aimait à rendre service et s’intéressait particulièrement aux jeunes gens, qu’il savait même quelquefois soustraire à la loi militaire. Il