‹ Le peintre Adreien GuignetChapitre 8 sur 69 · Mousquetaire, n · texte numérisé non relu

Mousquetaire, n

vit dans Adrien un conscrit de l’art et, de suite, en guise de caserne, lui offrit un logement dans les combles de la Division. C’était une aubaine, mais l’exilé en gravissant l’escalier de sa mansarde, sentait son cœur se gonfler. La solitude, celle des bois de Boneuil, lui apparaissait avec ses mirages à jamais évanouis, il souffrait dans ce désert qu’on nomme la foule, dans ce grand cirque où les hommes remplacent les bêtes féroces, ainsi qu’il le dit quelque part dans une lettre. Seul dans son réduit, que de fois il s’accouda en regardant les derniers rayons du couchant baigner les toits des monuments puis s'éteindre dans le ciel, dernier refuge de son œil avide d’infini ; que de fois il suivit tristement le cours silencieux de la lune dont il a rendu la divine poésie dans quelques-uns de ses fusains, visions du monde imaginaire dont sa prison lui refusait le modèle et qui en faisaient éclater les murs.

Il fallut ensuite affronter l’atelier, moment critique pour un novice plus façonné aux allures du braconnier qu’à celles du parisien. Le débutant s’avisa un jour, dans une charge de clair de lune, de coller un pain à cacheter à la place destinée à l’astre des nuits. Le nom do la blanche rondelle devint dès lors celui de l’inventeur du procédé, qui porta jusqu’à sa sortie le surnom de Pain à cacheter, au dehors il était connu sous celui de Salins. Ainsi commença contre les nécessités de l'existence un combat qui ne finit qu’avec elle.

L’atelier de Blondel n’était pas précisément dans des conditions propices au noviciat du nouvel élève. Les leçons du maître, plus classique, plus académique, plus froid, moins original et moins naturel que lui, étaient loin de correspondre au tempérament d’Adrien, à sa manière de comprendre et de sentir. L’opposition de l’enseignement professoral et du caractère du disciple désireux d’être docile, jetaient ce dernier dans une perplexité nuisible à son talent.

Dans un entretien qu’il eut plus tard avec son ami Karl Bodmer, il sortit un jour quelques dessins d’un carton en lui demandant « ce que c’était? » — .Je l’ignore, répondit Bodmer, A. G. 2

mais c’est bien mauvais ! — « Voilà pourtant, repartit Guignet en souriant, ce qu’on m’a appris à faire. Aussi m’a-t-il fallu des efforts et m’en faut-il encore pour me défaire de cette école. » ^

Adrien resta à l’atelier jusqu’en 1839. Dans cette période difficile, Jean-Baptiste le soutint avec une affection paternelle, le guidant avec un dévouement payé plus tard d’un généreux retour. Malgré sa prédilection pour le tableau de genre, il s’adonnait au portrait, plus productif financièrement parlant, pour subvenir à leurs besoins communs. Un noble côté du caractère des deux peintres a été l’assistance mutuelle qu’ils se sont prêtée à tour de rôle dans les phases de leur carrière troublée. Jean-Baptiste du reste à cette époque était en croissance, il avait obtenu à l’Ecole des Beaux-Arts deux prix coup sur coup, l’un en 1834 avec son esquisse de Simonide préservé par les dieux ^ l’autre en 1835 avec celle ù.' Alcibiade sauvé par Socrate.

Adrien, grâce à son assiduité et à son labeur incessant, était parvenu vite à se faire remarquer. On commençait à lui confier quelques travaux. Il lui fut proposé un jour de restaurer une bataille de l’Empire. Ce travail minutieux ne lui allait guère, mais par faiblesse il avait accepté, puis, la commande reçue, le regret était arrivé avec le dégoût. Son ami Billotte élève aussi de l’atelier Blondel, en conférait avec lui, l’encourageant au contraire à persister. « Deux ou trois cents francs sont toujours bons à prendre dans un temps où les affaires vont vsi mal, alléguait-il, nous nous y mettrons deux, et fallûtil huit jours, nous en sortirons. » La raison était d’autant plus déterminante que l’un et l’autre en cherchant dans leurs poches constataient avec stoïcisme qu’elles étaient également vides, ce qui leur arrivait fréquemment. « Il fait bien beau, dit Guignet pour atténuer l’affligeante révélation, ajoutant qu’il ferait bon aller jusqu’à Meudon ou Bougival ! » « Oui,

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