UNE FAMILLE N EUCH ATELOISE
Les quelques fragments qu'on vient de lire paraîtront puérils. Nous tenions pourtant à les recueillir, parce que rien ne saurait mieux donner 1 idée du milieu où grandissait Albert de Meuron, de l'atmosphère d'affection, de sollicitude, de bonheur domestique où se forma son caractère. Ces lettres nous ont fait en même temps connaître l'aîné de la famille, le bien-aimé de son père, mort à dix-huit ans d'une façon si cruelle. En nous laissant entrevoir un moment cette figure si fine et si aimante, elles nous font mieux comprendre l'immense deuil qui assombrit pendant tant d'années l'intérieur de l'artiste et fut sûrement une des causes de la longue interruption qui se produisit dans son travail.
C'était le 31 décembre 1836. Le jeune Maximilien, alors étudiant, et son ami Gustave Py, étaient allés patiner sur le Grand Marais du Seeland. Ils s'égarèrent, à la tombée de la nuit, dans le brouillard, appelèrent vainement au secours, et
furent retrouvés le lendemain, morts de froid et de fatigue, à quelque distance d'Anet. Les habitants superstitieux de ce village avaient, dit-on, pris leurs cris pour l'appel d'esprits malfaisants. Gustave Py, fort et vigoureux, avait porté son camarade jusqu'au moment où il était tombé luimême d'épuisement.
Cet accident tragique, dont tout Neuchâtel fut ému, jeta à jamais pour la famille Meuron une ombre de deuil sur l'anniversaire du Ier janvier; il nous explique aussi le peu de détails que nous avons sur la jeunesse d'Albert de 1837 à 1841, moment de son départ pour Dusseldorf.
Nous l'avons vu grandir et s'ébattre à Bel-Air avec ses sœurs et son frère, puis fréquenter le collège de Neuchâtel. On le tenait pour un très gentil garçon, passablement espiègle, entreprenant à ses heures, exécutant volontiers les sottises inventées par de mieux avisés ; aussi attrapait-il souvent des taloches et des pensums que d'autres eussent mérités davantage. Cela ne le troublait pas beaucoup. Il aimait plus tard à raconter les escapades des écoliers et leurs courses folles, au temps où, les locaux scolaires étant disséminés par la ville, on courait en bande d'une leçon à l'autre, s'émoustillant en chemin. Très aimé de ses camarades, il leur faisait des libéralités de des-
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sins et de silhouettes qui leur donnaient pour lui une haute estime. On avait d'ailleurs une grande considération pour son père, et il en retombait une part sur le fils.
En 1837, la famille passa l'été à Corcelles, et les enfants continuèrent les relations, établies depuis de longues années, avec la famille Coulon, qui habitait dans le proche voisinage. « C'est une maison qui me va, » avait dit un soir Albert, après une journée passée avec ses amis. Cette sympathie, qui était réciproque, devait durer toute la vie. Il n'eut pas de meilleurs amis que MM. Charles et Henri de Coulon : « Nos rapports, devenus si intimes, raconte le premier, datent de son retour de Dusseldorf. Jusqu'alors, il avait été l'ami de mes frères; dès lors, il fut aussi le mien, et un ami qui ne se remplace pas, toujours le bienvenu, jamais de trop. Il avait tant de bienveillance et tant de tact, un tour d'esprit si original, tant de jugement, et une conversation toujours intéressante. »
Maximilien de Mcuron écrivait, le 19 mai 1840, à M. Aurèle Robert :
Depuis ma dernière lettre, nous avons été dans de vives inquiétudes au sujet de mon fils Albert, qui tomba malade dans le milieu de novembre de la fièvre nerveuse. A la cruelle époque du nouvel-an, ce cher enfant eut une
rechute qui nous alarma cruellement, mais qui, grâces à Dieu, n'eut pas d'autres suites fâcheuses qu'une extrême faiblesse et une convalescence bien longue, puisqu'il n'a été rétabli que dans le commencement d'avril. Nous avons la joie de le voir actuellement mieux portant qu'il ne le fut jamais.
Albert sortit plus homme de cette crise, qui eut aussi pour effet de ranimer les sentiments de son père, jusqu'alors dominé par les regrets : il comprit tout ce que Dieu lui avait laissé dans les fils qui lui restaient ; de ce moment data la grande intimité d'Albert avec ce père qui avait la joie de discerner en lui une vocation artistique bien décidée.
C'est de cet intérieur plein de tendresse et d'indulgence, mais où le devoir et le travail régnaient sans conteste, qu'Albert partit a dix-huit ans. On conçoit que cette vie si longtemps commune, si intime et si tendre, avait besoin de se continuer par lettres. Aussi la correspondance fut-elle active entre la famille de Neuchâtel et le jeune peintre qui poursuivait à Dusseldorf les études commencées dans l'atelier paternel. Pour le suivre dans ce séjour, il nous suffira de transcrire les lettres qu'il échangeait avec les siens.