UNE FAMILLE N EUCH ATELOISE
Marthe une hotte sur le dos bondée de provisions, et suivi de Vaillant et consorts aux pieds légers, ainsi que de maître David, M. le conseiller s'est acheminé pour la Redallaz, où lièvres et bécasses doivent abonder, s'il faut en croire la rumeur publique. S'il est heureux, nous jouirons de ses prouesses, et alors nous serons bien marris que tu ne les partages pas avec nous.
Parti pour Rome en octobre 18 10, Maximilien y vécut jusqu'en 181 6, non sans revenir plusieurs fois au pays. C'est pendant un de ces séjours dans sa famille qu'il se fiança avec celle qui devait faire le charme de sa vie1. Marié en automne 1816, il s'établit d'abord au château de Corcelles, puis, pour l'hiver, à Neuchâtel, dans la maison de sa famille, rue du Pommier. Le jeune ménage passait la belle saison dans la propriété de Bel-Air, près du Landeron, plus confortablement aménagée qu'elle ne l'était en 1802 et qui était échue en partage a Maximilien à la mort de sa mère, survenue quelques années auparavant.
1 Mademoiselle Caroline de Meuron, avec laquelle il n'avait d'ailleurs aucun lien de parenté.
l6 ALBERT DE MEURON
Il menait là une vie plus régulière, plus recueillie qu'il n'eût pu le faire à Corcelles. Il trouvait dans les environs de nombreux sujets d'études, et se plaisait, à son loisir, à embellir pour sa femme et ses enfants les alentours de sa demeure, où parents et amis trouvaient une simple et cordiale hospitalité. Pendant ses absences, de plus en plus fréquentes, nous voyons arriver en visite des hôtes toujours reçus avec un joyeux empressement par toute la famille. Les moyens de locomotion très restreints n'empêchaient point qu'on se déplaçât alors avec une facilité qui nous étonne. Ce ne sont qu'allées et venues de Bel-Air à la ville, à Corcelles, ou même à la Redallaz, où séjournait pendant l'été l'oncle Sigismond, dit « le châtelain ». Les visiteurs ne craignaient point la marche, certains de trouver toujours bon accueil, en ce temps où les « tombées », c'est-à-dire les arrivées imprévues d'une caravane de promeneurs, n'effrayaient point la ménagère experte, secondée par des domestiques dévoués et fidèles.
Nous avons des lettres charmantes adressées à l'artiste durant ses nombreuses campagnes en Suisse et en Italie. Sa femme sent vivement son absence : elle le lui fait entendre de mille façons gracieuses et câlines, tout en soutenant son courage et sans se plaindre jamais. Pour alléger son
UNE FAMILLE NEUCH ATELOISE IJ
esprit de tout souci, elle le tient au courant des moindres détails de la vie de famille, des affaires et du domaine, en femme de tête capable de suppléer le maître et de prendre au besoin une décision, si le cas l'exigeait. Nous ne résistons pas â l'envie de citer quelques lettres qui sauront dire mieux que nous la simplicité et l'intimité de la vie d'autrefois; nous y trouverons d'ailleurs quelques jolis détails sur l'enfance d'Albert de Meuron, qui était né à Neuchâtel, le 13 août 1823 *.
Bel-Air, 1826. Je ne puis rester plus longtemps sans t'écrire, très cher ami ; l'ennui me prendrait vite dans cet isolement. Voici demain huit jours que je ne sais où t'écrire, et nous avons par surcroit une pluie non interrompue; cette pluie qu'on désirait tant, je la vois tomber avec peine, pensant que c'est autant de temps perdu pour toi, autant qui retardera ton retour.
Tout va bien ces temps. Max et Marie font très bien leurs leçons et avec suite. Tu aurais joui hier de leur bonheur : ils arrivèrent près de moi comme des fous, criant : «Voici le guigam ! » a en perdre haleine; Albert et Caroline suivaient, riant de tout leur cœur sans savoir trop pourquoi.
Hier, nous allâmes promener jusqu'à Bellevue, et Albert vint avec nous sans en être fatigué le moins du monde malgré les quinze jours qui manquent encore à ses trois
1 Maximilicn de Meuron écrivait à Léopold Robert, le 20 août 1823: «J'ai le plaisir de vous apprendre la naissance d'un petit garçon qui vient bien joliment augmenter notre petite famille. »
l8 ALBERT DE MEURON
ans. Tu connais la prédilection de sa grand'maman : elle aime autant rien que d'aller sans lui à la promenade, aussi le lui rend-il. Il n'a pas cessé de babiller et aurait voulu donner la main à tous pour être plus près de chacun
Neuchâtel, mai 1828. Voilà bien des jours que tu es parti, très cher et bon ami ; ce n'est encore qu'une très petite partie de ton absence, mais c'est déjà quelque chose. Après ton départ, je suis rentrée toute triste Les enfants vinrent me raconter ton embarquement. Ils étaient tout dépaysés, et nous parlâmes de toi pour nous consoler de ton absence. Hier, Marie vint s'asseoir sur la petite chaise, à mes pieds, en me disant : « Voilà comment se mettait papa quand il te disait des amitiés. » Et de son petit ton câlin : « Tu t'en rappelles, n'est-ce pas, maman ? »
... L'autre jour nous fîmes une jolie promenade aux prés de Reuse, en calèche, avec Julie et les enfants. Le temps était charmant, l'air rafraîchi. Albert n'eut pas la bouche fermée. Il me faisait force questions et répétait les réponses à sa tante, y ajoutant ses propres explications pour lui faire mieux saisir. Maxi était aussi tout gai... Le châtelain est revenu hier au soir dans le ravissement de la beauté de Corcelles. Tout y était d'une fraîcheur délicieuse, tous les arbres en fleur et donnant l'espoir d'une récolte superbe. Et tout dans le meilleur ordre... Quand tu n'es pas là, il me fait beaucoup de vide parce qu'il me semble que c'est un appui. Mais ce n'est pas lui dans le fond qui me fait du vide, mais bien mon tendre ami, car ta présence met de la vie à tout ce qui se fait chez nous, et sans toi tout manque de but.
Bel-Air, 20 juillet 1828. Pendant que je t'écris, Albert fait sa leçon. Il fait passablement le pantin et dit un tas de bêti-
UNE FAMILLE NEUCH ATELOISE 19
ses qui divertissent Caroline, qui est toute admiration... Du reste, s'il est mutin, Albert a de bien gentils moments et une petite mine charmante. Il aime à peindre à côté d'Uranie, toujours causant et caressant. Leur langue va à m'empêcher d'écrire; il admire combien il a fait de progrès depuis hier, et découvre qu'aujourd'hui il sait inventer... Tu vas penser que je les trouve des petites merveilles : ils en sont pour moi en ton absence, et je sais aussi que ces détails te font toujours plaisir... Mais voilà déjà les petites Pacifique qui viennent prendre ma lettre, et je ne t'ai point dit encore de tendsesse, et pourtant j'en pense tout le temps. Tu occupes mes pensées du matin jusqu'au soir ; tout se rapporte à toi ; aussi parlonsnous constamment de toi avec les enfants. Albert me disait l'autre jour : « Des fois, je vois la figure de papa quand même il n'est pas là; je viens de la voir... Il a un bouton au bas de la joue. »
27 juillet. Si tu as du vide le matin après les tiens, tu m'en fais aussi un terrible, surtout quand je monte dans ma chambre, le soir, quoique j'y trouve les enfants : ils dorment si bien tous, qu'il n'y a pas un mot d'amitié à échanger. Pour me distraire, je lis et relis tes lettres, et surtout je prie Dieu de te ramener en bonne santé. Ce sera un beau jour que celui de ton retour...
Maxi et Auguste W. se sont beaucoup amusés, ces jours derniers, à jouer au « coureur », ta montre en main, rivalisant de vitesse. Albert était bien drôle et voulait foire son tour chaque fois. Il était de tout son cœur à son affaire . . On avait des plumets et des croix fédérales pour honorer les vainqueurs. Ce cher petit est toujours très affectueux. A présent il fait fort bien ses leçons, et bien qu'il regimbe encore un peu au commencement, cela finit toujours bien.
7 août. Quoique le temps fût peu sûr, nous avons été au Roc lundi... Nous avions le char-à-banc, Uranie et moi, avec les deux petits. Marie avec Maxi et son ami allaient à pied, accompagnés de Rosette. Il fallait voir la joie de la petite compagnie, surtout des deux petits... La journée se passa fort agréablement et nous fûmes très bien reçus. On a l'air de leur faire grand plaisir. Ces dames étaient seules avec Louis Coulon, qui vient d'être nommé conservateur du musée d'histoire naturelle et qui débute par empailler une soixantaine d'oiseaux du Brésil envoyés par Auguste Meuron; ils sont superbes et arrivés en parfait état.
Uranie, ma fidèle compagne, peint beaucoup, et à nous entendre parler peinture, personne ne croirait que tu es absent. C'est une rage qui a gagné jusqu'à Linette; on peint des fleurs, et on en cueille en se promenant pour les copier à la maison. La rentrée des classes m'a fait aller en ville avec Maxi, et nous étions précisément chez Julie quand elle reçut ta lettre et celle qui y était contenue pour lui. Il en eut une grande joie et fut très ému en la lisant. La voix lui manquait.
14 août. Nous avons fêté hier les cinq ans de notre petit Albert. On lui a fait des bouquets plantés dans des pelotons de ficelle, car il lui en faut toujours pour ses rênes et pour ses fouets. Il était bien content, et surtout d'un petit flageolet que Max avait depuis la veille et dont il lui a fait le sacrifice de bien bon cœur. J'en ai été touchée, et Albert lui disait aussi bien gentiment : « Mais, Maxi, pourquoi me le donnes-tu puisque tu l'aimes tant ? Il fallait le garder. » C'était un combat de générosité très intéressant. Voilà donc ce cher petit qui a cinq ans. Il ne sait pas encore grand'chose pour son âge, mais il est devenu
UNE FAMILLE NEUCHATELOISE 21
fort gentil cet été. Il a beaucoup moins de mauvais moments, et même il n'en a point eu depuis qu'il est à Bel- Air.
iS)2. Maxi continue à aller avec plaisir à Bellevue pour ses leçons. Dans l'intervalle, il fait une grande déconfiture de matagas. Dis-moi s'il n'y a pas quelque risque à lui laisser manier ainsi le fusil. Marie nous tient fidèle compagnie. Quant à Albert et Caroline, aussitôt les leçons terminées, ils gagnent les champs et vont ordinairement glaner pour la Marianne Pêtre. J'espère qu'après les moissons, quand nos gens travailleront à la Roche, Maxi ira aussi s'y encourager ainsi qu'Albert. Pour celui-ci, il est toujours occupé à quelque construction, tantôt une chose, tantôt une autre; il n'est jamais oisif.
10 juillet. Nous allâmes l'autre jour aux bains de Bretiège voir Julie, que j'ai trouvée très entourée. Ils sont cinquante à soixante à table, tant de Neuchâtel que des environs. J'avais pris les enfants parce que les aînés étaient en partie de plaisir. Albert était très drôle en allant : d'abord, c'était une impatience d'être entré dans le canton de Berne, puis une joie à la première maison de chaume! Il avait pris un crayon et du papier pour en dessiner une. Mais aux bains il n'en trouva point et nous ne pouvions en chercher plus loin. Il fallut se contenter de la maison des bains et du jet d'eau, qu'il dessina et laissa en souvenir à sa tante. En revanche, il y a trouvé Félix Bovet, qui fut son cicérone et le conduisit partout. Il y avait aussi bon nombre de petites filles pour Caroline, et ils eurent tous deux beaucoup de plaisir, surtout d'avoir été en « pays étranger ».
Tu vois par là qu'Albert est toujours assez occupé dedessin ou de peinture. Il était l'autre jour à dessiner auprès
d'Uranie pendant qu'elle peignait des oiseaux sur un écran. Il lui demandait d'un air de doute si tu saurais les peindre aussi bien qu'elle. Il y en avait un cependant qu'il ne pouvait accepter, un verdâtre ; il trouvait la queue horrible. « Je ne peux pas dire moins, je vous assure », disait-il du plus grand sérieux et comme à regret.
4 août. Nous avons été en ville, Albert et moi, pour le présenter à sa nouvelle école, et je fus très contente de la manière du maître... Il m'a autorisée à le garder à Bel- Air jusqu'aux vacances prochaines, insistant seulement pour qu'il commençât le latin, ce que Maxi a entrepris hier... Ce matin, j'étais sorti pour diverses affaires, et quand je suis rentrée au salon, j'ai trouvé Marie donnant à Caroline sa leçon de musique, et un peu plus loin Maxi établi avec Albert à faire du latin, tous du meilleur accord possible. J'en ai été, comme tu le penses, très édifiée.
Hors ces moments-là, nous ne voyons presque plus du tout Maxi. Il est toujours chez François, avec Louis, aux différents travaux, ou bien à la chasse. Il était tout glorieux hier d'un plat de quatorze petits oiseaux qu'il trouvait excellents. Pour moi, j'aime mieux les entendre que les manger; mais François trouve qu'il y en a trop, et Max a une grande considération pour lui. Albert était aussi tout fier parce qu'il en avait abattu un que son frère ne voyait pas. Max lui avait passé le fusil, il avait visé, tiré et abattu du coup; il était fou de joie. Il croyait même le reconnaître sur le plat, l'ayant plumé de sa main.
Neuchâtel, 22 mai 1833. J'ai été lundi passé à Bel-Air, par un temps ravissant. J'avais avec moi Albert, qui était, comme tu le penses, bien heureux. Il me semblait que c'était à lui à faire une course. Ce n'était pas la semaine du carnet de M. Pouzait, mais les récitations ont bien été et il a mis du soin à ses préparations... Pour en revenir à
UNE FAMILLE N KUCHATLLOISE
Bel-Air, il était vraiment bien beau : la terrasse était un bouquet de fleurs; c'est le plus beau moment du lilas qui est près de la porte du salon; il était magnifique; le chèvrefeuille, les pivoines, les roses du Bengale, tout y est dans son plus beau moment. J'ai tout visité de la cave au grenier, puis j'allai aux champs, à la vigne. Celle-ci est d'une rare beauté; elle croît avec une rapidité étonnante. J'y fus longtemps à regarder fossoyer.
)i mai. Je m'habillais tout à l'heure pour une petite soirée et venais de dire aux enfants de ne pas entrer à tout moment, quand je les entends arriver au travers du salon comme une cohue, tous ensemble, et fondre dans ma chambre. J'allais gronder, quand Marie me glisse ta lettre sous le nez. Tu juges de la joie! J'étais à moitié vêtue; malgré cela je leur en fis lecture d'un bout à l'autre. Julie vint aussi. Nous étions tous si heureux d'avoir ces bonnes nouvelles; car il faut t'avouer que j'étais souvent bien en peine, voyant combien les premières chaleurs t'avaient éprouvé. Chaque mot de ta lettre me mettait du baume dans le sang.
J'ai beaucoup suivi Albert ces temps-ci et l'ai avec moi pour ses préparations. Il me semble qu'il va bien. Je suis fort impatiente de voir son carnet. Il doit être bon, je le crois, et s'il ne l'est pas, je ne sais plus comment il faut m'y prendre, car je dois dire que le petit y met beaucoup debonne volonté et même de zèle. Il couche dans ma chambre et se lève assez bien; mais j'ai un peu de peine à le faire se dépêcher, il est toujours un peu lambin. Max couche en haut chez son oncle, qui a la bonté de le réveiller et de le faire réciter. Cet arrangement lui plaît parce qu'il aime sa petite chambre et y est plus tranquille pour travailler.
6 juin. Albert est depuis ce matin à sa visite et il se pro-
pose de t'en rendre compte aujourd'hui. Hier, il eut l'écriture et le dessin ; il ne compte avoir de prix ni pour l'un ni pour l'autre, et en prend trop facilement son parti... Il passera ses jours de vacances au Villaret. Je n'aime pas en cette saison le sentir rôdachant par la ville à faire quelque sottise, et il fait si beau que je ne puis le condamner à rester à la maison.
Bel-Air, 12 juillet. En ouvrant le paquet de lettres envoyé par Julie, le sang m'a donné le tour en apercevant le timbre de Florence. Te voilà donc bien près de ton retour! J'en ai tant de joie que je ne sais comment te le dire. J'espère que tu auras pourtant reçu mes dernières lettres là-bas : Max t'écrivait deux pages; Albert, un revers, t'annonçant qu'il était « promonté » et avait eu deux prix, le premier prix d'orthographe et le deuxième de lecture.
Le 19 juillet, Maximilien, écrivant à son père, lui raconte une course dans les Montagnes de Neuchâtel et une visite à l'établissement des Billodes, avec des détails et un intérêt qui surprennent de la part d'un garçon de seize ans. Il rend compte aussi des examens, « où Albert, ajoute-t-il modestement, a joué un rôle beaucoup plus honorable que moi. »
Vous trouverez Maxi changé et grandi, écrit sa tante le même jour. Il a vraiment l'air d'un jeune homme. Ses vacances touchent à leur fin, ce qui le peine beaucoup, non parce qu'il lui faut retourner au travail, qu'il ne craint pas, mais parce <m'il ne sera pas là à votre arrivée, dont il s'impatiente beaucoup, comme tous les autres, du reste.