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CHAPITRE II

Arrivée d'Albert de Meuron à Dusseldorf — Conseils d'un père. — Fondation des Amis des Arts. — Maximilien se remet à peindre — Léon Berthoud. — La vie à Dusseldorf: travail et plaisirs. — L'exposition de Berne. — MM. de Reutern, Sohn, Stilke. — Le Soracte à Dusseldorf. — Artistes neuchâtelois : Les Girardet, Aurèle Robert. Zuberbùhler. — Une fête champêtre. — Artiste et propriétaire. — Le Mont-Rose de Calame. — Séjour à We^en. — Un bal d'artistes. — Menues nouvelles neuchàteloises. — David et Saûl. — Berthelli; hésitations et perplexités. — Agitation en Suisse. — Les inondations du Rhin. — Adieux à Dusseldorf.

Au mois d'août 1841, Maximilien de Meuron, s'étant rendu a Dusseldorf pour y préparer le séjour de son fils, y avait retrouvé avec grand plaisir deux anciens camarades de Rome, le professeur Schadow et le baron de Reutern, artiste

russe avec lequel il avait noué d'affectueuses relations. Tout ce qu'il vit en cette ville le persuada qu'Albert y serait dans le milieu le plus favorable à des études sérieuses. Le local de l'Académie était vaste, très éclairé, bien chauffé ; elle comptait environ 300 élèves. Quatre mois plus tard, le père et le fils partaient pour DusseLJorf.

Albert y demeura quatre années, avec l'interruption des vacances d'été, qu'il venait passer en Suisse. N'ayant pu dès son arrivée entrer à l'Académie, où il y avait encombrement, il fut, sur le conseil de Schadow, confié au professeur Stilkc, qui le reçut dans son atelier. Les cours de perspective et d'anatomie, auxquels son père attachait une grande importance, occupèrent sérieusement le jeune élève dés le début, le préparant à entrer l'année suivante à l'Académie, où enseignaient entre autres Lessing, Hildebrand et Sohn ; c'est sous la direction de ce dernier qu'il fut placé.

Plus tard, il estimait être demeuré trop longtemps dans une école que la routine commençait a envahir et qui ne répondait plus à ses aspirations intimes. Mais nous le voyons, dans les premières années, plein d'entrain et de juvénile enthousiasme, entouré d'encouragements bienveillants et associé à la vie de famille des amis de son père. La bonhomie allemande rendait en

outre — en dehors des leçons — fréquents et faciles les rapports des professeurs et des élèves; des fêtes très gaies, où chacun mettait du sien pour le plaisir de tous, les réunissaient périodiquement, comme nous le verrons par ses lettres, et la vie, tout en étant régulière et très favorable au travail, était variée par des délassements agréables. Son intérieur lui plaisait: Mme Pepers, sa maîtresse de maison, se montrait pleine de sollicitude pour le jeune étranger; M. Pepers lui ouvrait sa bibliothèque et lui faisait travailler son allemand.

Ce fut donc avec une parfaite confiance que son père le laissa derrière lui. Mais avant de s'en séparer pour longtemps, il se sentit poussé à lui adresser ses suprêmes recommandations, et, pour leur donner plus de précision et d'autorité, ce père excellent les consigna dans la lettre qu'on va lire. Toute la vieille tradition neuchâteloise d'honnêteté, de piété, de tenue morale, se reflète dans cette solennelle et tendre exhortation :

Au moment où je me sépare de toi, mon cher Albert, je me sens pressé encore de te rappeler les conseils que je te donnai déjà précédemment. Conserve donc cet écrit, mon cher entant ; ce sont mes adieux. Relis-les quelquefois, et j'espère que ce sera toujours de ta part avec le même sentiment d'affection pour moi que celui que j'ai pour toi.

Avant tout, rappelle-toi bien, cher enfant, que notre vocation essentielle est de glorifier Dieu dans nos corps et dans nos âmes, qui lui appartiennent. Sois donc très fidèle à la prière. Prépares-y toi par la lecture de quelques passages de la Bible. Assiste régulièrement au service du dimanche. Conserve, oh ! conserve l'innocence de tes mœurs. Ne prête jamais l'oreille aux discours qui froissent la pudeur ; fuis les personnes qui en profèrent, et t'en sépare. Tu vas être exposé à des tentations ; mais la communion avec notre Dieu et notre Dieu Sauveur, si tu es fidèle à l'entretenir dans ton cœur, t'aidera à les surmonter. Sois assidu et consciencieux dans tes études. Évite le désœuvrement : c'est par lui que le Démon nous tente le plus facilement et qu'il nous fait tomber dans ses pièges. Sois très difficile à te lier intimement. Fuis les flatteurs. Les vrais amis te diront tes vérités et t'éclaireront sur tes défauts. Écoute-les.

Tu as suffisamment de bonnes connaissances ici. Ne cherche pas à en augmenter le nombre, mais cultive avec soin celles que je t'ai procurées. Ne fréquente pas les cafés. Ne joue pas pour de l'argent. Ne bois pas de vin hors des repas. Si on insiste, dis que tu m'as promis d'en agir ainsi. Si quelque personne insistait, sa compagnie ne te convient pas.

Enfin, mon cher enfant, quoique la crainte d'offenser Dieu et le désir de lui plaire doive être le premier mobile de tes actions et de ta conduite, il en est un second, celui de réjouir le cœur de tes parents. Fais que nous puissions avoir toujours la consolante pensée que tu marches dans la droiture de cœur, dans l'intégrité, dans la pureté des mœurs. Conserves-en l'innocence comme le plus précieux joyau de ta jeunesse et la source de la bénédiction de ta vie entière.

Adieu, bien cher Albert, je te laisse sous la garde du

Dieu que j'ai prié souvent, bien souvent pour toi. Puisset-il te bénir comme mon cœur le lui demande. Adieu encore! Je te serre contre mon cœur et comme ton bien affectionné père.

Dusseldorf, 9 décembre 1841.

Toutes les lettres du père au fils sont émouvantes par cet accent de tendresse contenue et de profond sérieux moral. A peine de retour à Neuchâtel, il reprend la plume:

... Tu devines comment j'ai été reçu, avec quelle joie on m'a embrassé, et à combien de questions il m'a fallu répondre au sujet du cher Albert que je venais de laisser seul à l'étranger. J'étais encore sous l'impression des sentiments éprouvés en me séparant de toi ; et les mêmes larmes qui remplissaient mes yeux ont aussi paru dans ceux de ta bonne mère; puis nous nous sommes consolés en pensant au courage et aux bons sentiments qui t'animent, aux relations dont tu es entouré, et surtout à la protection de Dieu, qui bénira ton séjour et tes études, par sa grande bonté, et nous rendra heureux les uns par les autres, si nous lui restons fidèles

...Tu devines avec quelle sollicitude ta chère mère s'est enquise des plus minutieux détails de ta vie domestique et a partagé l'attendrissement de nos adieux. Je te vois encore sur le seuil de l'hôtel des postes, retournant solitaire au travers des boues et de la pluie à l'hôtel Bellevue, et transportant ensuite tes effets chez Mme Pepers. Ces pensées m'ont tenu dans un état d'émotion paternelle qui a duré jusqu'à Cologne .. Je trouvai auprès de ta mère tante Uranie, ta sœur Caroline et Léon Berthoud, qui

amusait Paul et qui s'échappa par discrétion, sans que nous nous en aperçûmes. Je l'ai revu hier dans les ateliers du Gymnase, et je l'invitai à dîner. Le brave garçon prend un intérêt bien vif à tout ce qui te concerne, et t'est sincèrement attaché. Il a avancé son tableau et a peint des parties qui me font espérer qu'il se développera sous peu très heureusement. La carrière lui paraît plus difficile qu'elle n'est réellement, parce qu'il oublie toujours qu'il a sauté à pieds joints le temps des études sèches, temps que tu parcours dans ce moment et qu'il est si important pour ton avenir d'employer utilement, avec patience, constance et maturité.

Cette constante persévérance t'attirera certainement l'intérêt réel de ton maître, et tu acquerras par là la netteté et la correction du dessin, puis l'intelligence des formes et des plans, sans laquelle on marche à tâtons. Encore ceci : ne te préoccupe pas de la peinture. Attends pour t'y mettre que M. Stilke t'y engage. Tu n'accélérerais pas par là tes études; au contraire, tu en multiplierais les difficultés. Celui qui sait rendre avec facilité et précision le trait et le raccourci des objets avec l'estompe et le crayon, sait en très peu de temps employer la couleur, tandis que si avant d'être sûr de la forme, on ajoute à la difficulté du trait celle de la couleur, on s'ensable facilement, et le découragement est à la porte.

Le séjour de quelques semaines que Maximilien de Mouron avait fait à Dusseldorf, eut pour notre pays des suites importantes. Le mouvement artistique de Nouchâtel date de ce voyage et se rattache à tout un ensemble de faits qu'il convient de rappeler.

Dés les premières années du siècle, nous voyons se produire dans notre canton un brillant essor économique, philanthropique et intellectuel. L'association libre, sous les formes les plus variées, devient l'agent essentiel de notre développement national. C'est le temps où la Société d'Émulation patriotique, fondée en 1791, et la Société du Jeudi (1802) déploient leur bienfaisante activité; c'est le temps où des hommes d'initiative et de dévouement créent la Caisse d'Épargne de Neuchâtel (181 2), qui a rendu et continue de rendre au pays d'inappréciables services ; c'est le temps où un grand homme de bien, Jacques-Louis de Pourtalés, fonde l'hôpital qui porte son nom (1808).

Bientôt, un autre citoyen généreux, Auguste de Meuron, dotera sa patrie du magnifique hospice de Préfargier. On dirait que l'exemple de David Pury fasse éclore les nobles idées dans les cœurs des riches Neuchâtelois : les institutions de bienfaisance surgissent de toutes parts ; l'esprit de sacrifice fait des merveilles.

Nous voyons s'accomplir en même temps la réforme de l'instruction publique: en 1829, l'Etat assume la direction de la culture intellectuelle du peuple, laissée jusqu'alors à l'initiative des communes. La ville de Neuchâtel réorganise ses écoles en 1830, édifie, pour loger son collège, ce grand et beau « Gymnase » où seront installées aussi la Bibliothèque et les collections scientifiques. Le couronnement de ces réformes est la création de la première Académie, fondée par l'État et qui, de 1841 à 1848, jeta un véritable éclat sur la petite ville où l'on put voir réunis des hommes tels que Louis Agassiz, Arnold Guyot, Aug. Matile, Du Bois de Montperreux, Juste Olivier, Ch. Prince, Henri Ladame, A.-F. Pétavel, C.-H. Monvert.

Les lettres et les arts commençaient à trouver chez nous un terrain favorable. Les spirituelles improvisations de Pradel faisaient salle comble ; les conférences d'Emile Souvestre charmaient un

public empresse. La musique elle-même avait son heure, grâce à l'intelligente initiative d'un professeur allemand, M. Louis Kurz, devenu neuchâtelois par son mariage et qui fut pendant quarante ans l'âme de nos concerts.

La peinture allait prendre aussi son essor. En 1822, Maximilien pouvait encore écrire à Léopold Robert : « Ici, tout est à peu prés aussi mort pour les arts que lorsque vous y étiez, et c'est en vain que je lutte contre cette influence paralysante. » Mais quatre ans plus tard, les choses ont déjà changé : en 1826, a lieu à Neuchâtel, grâce à l'initiative de la Société d'Émulation, une première exposition d'objets d'art, où l'on admire des ouvrages de Grosclaude, Max. de Meuron, Rose d'Ostervald, Léopold Robert, Lory, Moritz. En 1830, nouvelle exhibition d'œuvres pour la plupart prêtées par des particuliers, et où figurait entre autres le Jeune Grec de Léopold Robert. Meuron écrivait au grand artiste, alors à Rome, pour lui dire combien le public avait été satisfait: «Je l'étais, ajoute-t-il, en mon particulier par la pensée que tous ces tableaux étaient arrivés à Neuchâtel depuis quatorze ans au plus; c'est une preuve incontestable que le goût des arts s'y développe. » En 1835, l'exposition des oeuvres de Léopold Robert, qui venait de mourir, attira de

nouveau très vivement l'attention du public. Malheureusement, la santé de Maximilien de Meuron avait été gravement ébranlée, en 1832, par une fatigue cérébrale qui l'empêcha pendant plusieurs années de dessiner et de peindre. La perte de son fils aîné, en 1836, ne devait pas contribuer à lui rendre le courage à Faction. 11 accepta diverses fonctions publiques qui faisaient diversion à ses tristes pensées. Heureusement, l'entrée de son fils Albert dans la carrière artistique le ramena lui-même à l'art, et, comme il le disait, ce réveilla en lui le goût de la peinture ». A peine revenu d'Allemagne, nous le trouvons aux prises avec un tableau commencé. Mais surtout il rapportait de là-bas un projet qu'il n'allait pas tarder à exécuter.

Il avait vu à Dusseldorf une société destinée à organiser des expositions d art, avec loterie, dont la constitution et le fonctionnement l'avaient vivement frappé : il rêvait de doter son pays d'une institution pareille. «J'ai cru vraiment, écrivait-il à Aurèle Robert, faire une œuvre patriotique en attirant vers cet objet l'attention de notre public. » Telle est l'origine, peu connue, de notre Société des Amis des Arts, dont la création tient une place importante dans les lettres de Maximilien à son fils. Il lui écrit le 25 janvier 1842 :

Tant en vue de toi que par inclination naturelle, je ne me relâche point dans mes efforts pour réveiller ici l'intérêt pour les arts. J'ai profité de l'assemblée où l'on a tiré au sort les deux études de Duneuf, pour proposer la formation d'une Société des Amis des Arts. Appuyé par le suffrage de la plupart, j'en ai rédigé un projet, m'inspirant de ce que j'ai vu de celle de Dusseldorf, et je le mets en circulation à ce moment avec assez de succès. Si ce projet peut prendre dans le reste du pays, j'en attends quelque chose pour l'avenir, d'autant que M. de Chambrier 1 m'a donné l'assurance du concours et de l'appui du gouvernement dans le cas où le public s'y montrerait favorable.

J'ai eu récemment un grand plaisir par l'arrivée du jeune Girardet (Edouard), qui a passé l'été et l'automne à Brienz. Il m'a laissé pendant quelques jours les tableaux qu'il emporte à Paris. Il en a trois, tous également bien exécutés : une vielle femme contant des « histoires de revenants » à de jeunes enfants, effet de crépuscule ; Le repas d'une fanulle bernoise; enfin, un sujet plus considérable : La bénédiction paternelle y vieillard à son lit de mort. Ce dernier est saisissant de vérité, d'expression et d'intérêt. Il a vraiment quelque chose de très solennel. Je l'ai trouvé si beau de dessin, de composition, de couleur, que j'ai persuadé MM. les Quatre-Ministraux 2 d'en proposer l'acquisition au Conseil général pour 1200 francs, et j'ai eu le plaisir de réussir, de manière qu'il ornera notre collection. Girardet l'a emporté pour l'achever et l'exposer au salon de Paris, où je ne doute pas qu'il n'ait grand succès.

Tu penses, mon cher Albert, avec quel plaisir je me

1 Frédéric de Chambrier, président du Conseil d'Etat.

2 Le Conseil de Ville.

transporte au moment où tu nous donneras à ton tour des productions analogues. Le pauvre Berthoud soupirait bien gros en les regardant. Le brave garçon continue à s'appliquer. En somme, il avance, et finira, s'il veut être raisonnable et persévérant, par se faire une carrière honorable, que je lui souhaite vivement.

Je reviens à notre intérieur. Tout y va très bien. Il était question d'envoyer Paul au collège hier; le temps était si mauvais que j'y ai renoncé. Aujourd'hui, je l'emploie à aller présenter le plan de notre société des Amis des Arts, et il est assez heureux dans ses courses. L'oncle le Châtelain a passé trois jours la semaine dernière à Corcelles, d'où il nous a fait une expédition de saucisses, dont j'ai régalé dimanche les artistes de ma connaissance. J'aurais bien voulu t'en voir prendre ta part. A défaut, nous portâmes ta santé avec du Champagne.

Ainsi Maximilien de Meuron exerçait sa fonction de mécène envers les peintres neuchâtelois : il arrêtait au passage le meilleur tableau d'Edouard Girardet, il groupait les amateurs d'art et les peintres, il sollicitait en leur faveur les pouvoirs publics. Mais n'est-il pas curieux de voir en même temps le jeune Paul de Meuron, âgé de douze ans, seconder son père en recueillant des souscriptions et se préparer déjà alors à devenir la cheville ouvrière de cette société à laquelle il devait rendre, sa vie durant, d'inappréciables services ?

Maximilien de Meuron avait rédigé lui-même

le projet de statuts pour la société qu'il rêvait de créer. Le premier article pouvait presque passer pour une épigramme: «Le but de la société est d'encourager les arts et de faire connaître dans leur patrie les ouvrages des artistes ueuchâtelois. » Pour y réussir, il importait aux veux du fondateur d'intéresser à l'entreprise non seulement la ville de Neuchâtel, mais le reste du pays. Il écrivait à Mllc Adèle Robert, sœur de Léopold et d'Aurèle, pour lui recommander son projet:

J'ai trouvé un concours assez satisfaisant à Neuchâtel, mais je suis persuadé que nous n'aurons un succès complet qu'autant que ce concours sera général dans le pays et que La Chaux-de-Fonds en particulier s'y intéressera... Si Ton vous objectait que Neuchâtel étant le centre de la société, il y aurait peu d'intérêt pour La Chaux-de-Fonds à s'y associer, vous pourriez répondre à cette observation, que rien n'empêcherait qu'une exposition d'ouvrages d'art n'eût lieu à La Chaux-de-Fonds comme à Neuchâtel. Il faudrait seulement qu'un comité se formât dans ce but et en manifestât le désir ; et pour ce qui me concerne, je le faciliterai de tous mes vœux.

Quelques semaines plus tard, l'affaire est en voie de réussir. Il écrit à son fils :

Le projet de société des Amis des Arts a circulé dans tout le pays et y a excité l'intérêt. La Chaux-de-Fonds y est pour 85 actions, Le Locle, pour 45, le Val-de-Ruz, 40, et la Côte, à peu prés autant; Neuchâtel, 200; les

Neuchâtelois absents pour 60, et j'en puis bien compter 100. Nous verrons maintenant ce que feront la ville et le gouvernement. C'est d'eux que dépendra la réussite du projet. Je vais m'occuper de former le comité et adresser l'état des souscriptions au Conseil d'Etat.

C'est en cette même année 1842, que le roi de Prusse vint visiter sa Principauté. Maximilien de Meuron jugea l'occasion favorable pour une première exposition de peinture:

Entre les choses qui pourraient se faire, écrit-il, on parle d'une exposition de peinture de nos artistes neuchâtelois. J'en parlai hier à M. le président Chambrier, qui goûte fort cette idée. C'était à l'occasion de mon projet de société des Arts, dont je lui remettais une liste d'actionnaires montant à 550, avec une belle requête au Conseil d'Etat tendante à obtenir de lui concours et protection, ce qu'il m'a fait espérer. Dès que j'aurai l'assentiment du Conseil, je m'adresserai à la ville, puis nous constituerons définitivement la société en faisant rentrer les souscriptions, et j'adresserai mes invitations aux artistes du pays, par circulaire. Ce serait bien beau si cette exposition pouvait s'arranger comme je le désire et éveillait chez le roi quelque intérêt en notre faveur.

On me disait aujourd'hui que le graveur Forster était enchanté de ce réveil artistique dans notre pays et y prenait un très vif intérêt. Il s'en va à Berlin, et s'il passe par Dusseldorf, comme il est probable, tâche de le voir et dis-lui que je serais charmé de le revoir ici.

La société fut définitivement constituée, le

comité élu, en mai 1842, et les préparatifs de F exposition commencèrent.

Nous avons, écrit M. de Meuron, adressé nos circulaires à MM. les artistes à l'étranger. M. Calame m'a répondu une lettre tout à fait aimable, où il s'engage à nous envoyer un tableau et promet de venir lui-même prendre part à cette solennité. Aurèle Robert ne donne pas beaucoup d'espoir. Mais les Girardet ne resteront pas en arrière. Leurs tableaux pour la ville1 sont en route. Celui de Karl a été demandé par neuf amateurs, dont Louis-Philippe, qui, à défaut de celui qui nous est destiné, en a demandé un qu'il paiera 5000 francs. D'autres commandes ont accompagné celle-là, aussi s'écria-t-il tout joyeux : « Ma fortune est faite ! » .. J'aimerais que tu puisses nous envoyer une étude; fais-en la tentative au moins. Nos messieurs voulaient t'envoyer la circulaire, mais je me suis chargé de t'en parler.

Nous trouverons plus loin d'autres détails relatifs à cette première exposition. Revenons à Albert et aux longues lettres intimes que le pére et le

1 C'est-à-dire Les Protestants de Karl Girardet, et la Bcné- • diction paternelle, d'Edouard, achetés par la Commune de Ncuchâtel.

fils échangeaient; elles les font aimer l'un et l'autre :

Je te vois souvent, cher enfant, t'acheminant de bon courage le matin dans l'Alleestrasse et revenant joyeusement à midi vers ton traiteur, par les jardins du Prince, puis chez toi surtout, vêtu de la fameuse robe de chambre que tu viens de t'accorder, aux prises avec l'allemand ou avec quelque essai de composition, pensant quelquefois à Neuchâtel et à tes parents. Tu peux aussi te représenter nos habitudes domestiques, car elles sont très uniformes. Je puis heureusement dessiner le soir avec ma lampe. J'y trouve même un trop grand plaisir, car je veille alors assez avant dans la nuit, et le lendemain mes yeux s'en ressentent.

...M. Moritz a rapporté plusieurs tableaux de sa campagne dans les cantons suisses. Ils ne me paraissent pas supérieurs à ceux de l'année passée. Grisel continue à donner des leçons (il a été sensible à ton souvenir); il ne pourrait se tirer d'affaire autrement.

... Il est bien naturel que tu penses souvent à Neuchâtel et qu'il demeure le point de tes comparaisons; mais il ne faut pas que cela diminue k tes yeux les avantages bien réels dont tu jouis à Dusseldorf. Tu les apprécierais bien vite et mieux si tu étais ici seulement quinze jours. Une fois passée la première joie du retour, tu t'apercevrais vite du manque de ressources et de sujets d'émulation, dont j'ai si souvent fait l'expérience.

Sa mère mentionne avec joie le fait que son mari s'est remis à peindre :

Ton papa a commencé une grande toile du Mont-Soracte sous un ciel orageux, qui sera, je crois, bien beau. Il

s'est établi dans ta chambre, dont on a ôté le lit, ce qui l'agrandit beaucoup et donne au chevalet une bonne place. Il s'y trouve très bien, bien content surtout de ne pas sortir de la maison. Cette chambre fait un très joli atelier, bien chaud et bien éclairé; il y est tout content, et c'est là le principal.

. . . J'avais laissé ma lettre pour aller faire une visite, et comme je rentrais, Marie m'aborde en disant : « C'est Paul, aujourd'hui, qui a eu la lettre. » J'ai été aussi contente que si elle eût été pour moi, et doublement, car ce cher petit Paul avait dit à tante Uranie : « Je voudrais pourtant qu'Albert m'adressât une fois une lettre, une seulement, et je serai content. » Aussi l'a-t-il été, et plus qu'il ne pouvait le dire ; il était rouge de plaisir. Ta lettre, du reste, était une fête pour tous. Nous y voyons avec joie les bonnes dispositions qui t'animent, ton goût croissant pour ton travail, et le contentement général que tu éprouves, puisque, malgré l'absence, le temps passe encore assez vite. Tout va si bien pour toi, très cher, que nous ne pouvons que remercier Dieu du fond du cœur ; aussi tes lettres sont un baume pour le mien.

Et le père reprend :

Ta mère me passe la plume, mon ami. Si je n'écoutais que mon sentiment, je t'écrirais tous les jours, me sentant toujours plus rapproché de toi, et surtout ces jours où, d'après le conseil de ta mère, je me suis décidé à rapporter de mon atelier du collège tout mon matériel de peinture et à réinstaller chez toi. Le jour est très bon et j'ai très chaud, ce qui ne m'était jamais arrivé là-bas. Tu m'as électrisé, cher Albert, en m'engageant à faire un tableau pour votre prochaine exposition ; aussi me suis-je

ALBERT DE MEUtfON

rendu à Bel-Air il y a quelques jours pour en ramener mon esquisse du Soracte. Je la trouvai percée à deux places dans le ciel; c'était sans remède. Berthoud, qui désirait connaître l'atelier, m'avait accompagné, et comme l'idée me vint de profiter du châssis pour peindre l'orage, il me persuada de déclouer la toile sur-le-champ. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je remis mes pièces de bois à Staempfly (menuisier) en arrivant; et le lendemain Paul m'aidait à carreler la toile avec un fil à plomb. J'ai vu que tu avais aidé M. Stilke pour son carton. Cette méthode est préférable au tracé des lignes avec la règle. J'avais employé de l'encre rouge pour les lignes et pour le dessin, que j'ai très soigné. Je m'en félicite, car je peins ainsi avec facilité et très agréablement. Je te dis tout ceci, mon cher, pour ton profit et afin que tu emploies le même procédé quand tu en seras là. Tu te le rappelleras. L'essentiel est de savoir nettement ce qu'on veut faire. Il vaut mieux faire six dessins que de se sauver par la couleur sans avoir ses formes et son effet dans la tête. Le vague de l'esprit fait changer de couleur et l'on tombe dans mille écueils. Mon tableau de l'orage en fait la preuve. J'ai bien fait de le racler et encore mieux de le recommencer, quoique j'espère bien finir aussi celui-ci.

Je vois avec bien du plaisir que tu prends du goût pour l'art1. Applique-toi ferme au dessin, c'est marcher rapidement et en ligne droite vers le but. On est bien avancé quand on sait saisir sans embarras le mouvement des lignes, les proportions des parties entre elles, et se rendre raison avec vivacité des plans et surfaces pour rendre leurs effets. Tout cela c'est le dessin. Peindre sans être au clair avec soi-même sur cette base, c'est se préparer difficulté sur difficulté. Le brave Léon Berthoud en serait là et mourrait à

1 Par quoi il entend les académies.

SÉJOUR A DU SSELDORF

la peine, si je n'étais là pour le tirer de l'eau quand il enfonce... Il a fait ces jours un petit tableau, des chalets et des rochers, qui est ce qu'il a fait de mieux jusqu'à présent, dans ce sens que je n'y ai pas mis la main... Adieu, très cher ami, je n'y vois presque plus, il est une heure de la nuit, mes yeux se ferment.

On remarque le ton de familiarité, presque de bonne camaraderie, qui s'établit entre le père et le fils. Albert écrit à son tour:

J'ai fait aujourd'hui un pied où M. Stilke, sans vouloir me vanter, n'a rien trouvé à redire. Il m'a répété à plusieurs reprises : Recbt g ut ge^eichnet. Il me disait : « Je vois que vous pouve^ plus que vous ne faîtes quelquefois. » Il est vrai que ce matin j'étais en très bonne veine. Tous ces soirs, ma composition du Cid m'a sérieusement occupé, mais elle est presque terminée. J'ai envie de faire ensuite Guillaume Tell au moment où il va tirer sur Gessler; l'autre jour, je lisais cette scène dans Schiller, et l'idée m'en vint. Je crois que cela peut me réussir, d'autant qu'il n'y a qu'une figure et qu'il y aurait des effets de rochers à faire.

Avec les lettres et les dessins, je vous réponds que les soirées filent plus vite que je ne voudrais .. Et vous, comment passez-vous vos soirées à Neuchâtel ? Je vous vois assis autour de la lampe, près du feu, vous avec un dessin, maman avec son ouvrage, qu'elle ne quitte que quand vous lui avez dit deux ou trois fois : « C'est assez, Caroline, tu te fatigues. » De temps en temps aussi arrivent l'oncle le Châtelain et tante Julie pour faire la partie de dames, ou Léon, quand il n'est pas dans le monde, car il est lancé, me dit-on. Je suis bien aise qu'on le réclame;

on pourrait croire que je lui portais malheur, car sa faveur a commencé tout juste quand je suis parti.

Les distractions ne manquaient pas non plus à notre jeune artiste, et le temps ne lui avait point duré: «J'ai été tout étonné quand j'ai découvert que j'étais ici depuis trois mois, écrit-il ; je n'aurais pas cru que cela allât si vite. » L'intérêt très vif qu'il portait à son travail ne l'empêchait point de prendre une part active à tous les amusements. Après les fêtes de Noël dans la famille Stilke, il avait eu celles du jour de l'An chez M. Jukowski, gendre de M. de Reutern, puis le jour des Rois, le Carnaval; et comme la lettre où il en parle est adressée à Paul, son jeune frère, elle se termine par le récit d'une mascarade composée de trente chars, depuis celui qu'a prêté le prince jusqu'à un tilbury à deux roues :

Tout le monde croit devoir, ajoute-t-il, se vêtir d'une façon grotesque, et le spectacle se renouvelle tous les jours. Jusqu'ici, ce qui m'a plu davantage est celui que j'ai vu hier au soir : toute la mascarade se promenant par la ville, flambeaux en main, rangée en deux files, précédée d'une musique et suivie d'un carrosse plein de monde et de trois cavaliers porteurs de drapeaux. Cela me faisait plaisir de les voir arriver de loin, les maisons s'éclairant l'une après l'autre, comme lorsque les Armourins vont déboucher dans une rue, et quand l'odeur résineuse des torches m'arrivait, je croyais te voir dans le cortège, mon petit

Paul, portant ton flambeau. Quoique la musique fût meilleure, cela ne valait pas nos Armourins.

Notons aussi la visite de Frédéric-Guillaume IV, qu'il raconte avec détails, s'associant à l'élan de la population. Enfin, une soirée de charades chez son professeur, qu'il décrit à sa sœur avec entrain et une gaîté communicative :

Je vais vous raconter une des plus jolies soirées que j'aie passées. Dimanche soir, j'étais en petite société chez M. Stilke avec M. et Mme Schadow, le Dr Friedrich, M. et Mme Hildebrand, un officier avec sa sœur, une jolie demoiselle avec laquelle j'avais dansé le cotillon cet hiver, les Américains que vous savez, enfin Mmc et M1,c Anke, ma compagne d'étude. C'était un peu froid d'abord, lorsque M. Stilke eut l'idée de proposer des charades; et, à commencer par lui, chacun fournit la sienne. M. Hildebrand choisit un proverbe allemand, et tint un rôle de barbier de la façon la plus divertissante; de tous les professeurs, il a le plus de gaîté et de drôlerie. De charade en charade, on en vint à celle de M. Schadow. Il parut en vieux Hollandais qui a fait fortune et veut faire faire son portrait par l'artiste le plus habile qu'il pourra trouver. Coiffé à la mode ancienne, avec un ventre si volumineux qu'à peine peut-il rejoindre ses mains par dessus pour tenir sa longue pipe, il a convoqué des artistes de nations diverses. M. Stilke, comme peintre français, contrefaisait à ravir le Parisien aimable et qui ne doute de rien. Un des Américains rendit au naturel la morgue et le sang-froid britanniques. Venait enfin l'Allemand, M. Hildebrand, gauche, étriqué, prenant à s'asseoir deux et trois minutes, taillant et retail-

lant ses crayons, maladroit à mourir de rire ; quand tout est prêt, la table se trouve mal placée... Cela n'en finissait pas. Il n'en demeura pas moins le plus habile des trois, comme il convient devant un public allemand. Le souper vint ensuite, puis le maitrank dégusté entre hommes et arrosant de grandes discussions sur l'art. Après quoi nous revînmes tranquillement à la maison, le long des étangs, au clair de la lune.

Je continue à être très bien, ajoute-t-il, avec M. et Mme Pepers, et pour un premier séjour hors de la maison, cela me va tout à fait, si j'en excepte quelques petits détails... Maman peut se rassurer sur mon air de jeunesse ; ma fameuse robe de chambre me donne un certain aplomb qui fait très bien. Sa bonne chaleur aide au travail, ainsi qu'une excellente lampe cédée par Mrae Pepers. Mon allemand marche bien aussi. Je parle beaucoup avec mes camarades, et souvent avec animation. L'autre soir, j'étais à souper à côté de Mllc Schadow, et dus soutenir une conversation suivie : à part quelques expressions impropres, je m'en tirai assez lestement et pus comprendre presque tout ce qui se disait autour de moi, quoiqu'il y eût passablement de monde, et jusqu'aux anecdotes de M. Hildebrand, qui sont toujours fort gaies.

Hier, lui écrit sa sœur Marie quelques jours plus tard, hier, en entrant dans la salle à manger pour le dîner, papa avait une main derrière le dos et dit à maman : « Que me donnes-tu pour ce que je tiens ? » On a vite mis la soupe dans la cavette, et papa a fait la lecture de ta lettre, qui nous a beaucoup intéressés, tu peux penser. . . D'abord après-dîner, j'ai été porter sa lettre à grand'maman, et lui lire la nôtre. Elle en a été très touchée. C'est tout rose, quand on est loin: on ne parle de vous qu'avec émotion...

La bonne aïeule fondait naturellement les plus brillantes espérances sur le jeune peintre de Dusseldorf, comme le lui écrivait avec grâce sa tante Uranie : « Ta grand'maman est déjà parfaitement assurée que tu deviendras un grand peintre. Elle te voit un Raphaël, et, de fait, tu en seras toujours un pour elle. »

Tu comprends, très cher, lui écrit son père, quel agréable moment pour nous tous, quand nous lisons que tu es bien et content et que nous en avons la confirmation par le ton de ta lettre et ton style. Cette dernière fois surtout il m'a paru plus gai et plus animé. L'expression de gefiiblsvoll dans la bouche de M. Stilke m'a particulièrement réjoui. Car c'est l'essentiel d'une production quelconque, et c'est à cela que doit arriver l'artiste. La correction du dessin, la sagesse et la richesse de la composition, sont des qualités qu'il faut nécessairement acquérir, mais ce qui touche et émeut le spectateur et Le captive, c'est le sentiment que l'artiste réveille en lui, c'est-à-dire celui qu'il éprouve lui-même et dont il s'est inspiré. . .

A mon tour, je bâtis bien des châteaux en Espagne. On me parlait de M. Alfred de Pourtalès, qui est revenu d'Italie et de la Sicile, dont il parle avec enthousiasme. Je me transporte déjà avec toi dans ces beaux sites et les parcours en imagination, malgré mes cheveux blancs, qui m'avertissent que de tous les voyages, le seul certain pour moi est celui de l'éternité...

J'étais bien heureux ces derniers jours. Je pouvais travailler mes huit heures sans fatigue, quand j'ai été troublé et désagréablement distrait par les tracasseries de nos domestiques, qui ont pris un caractère assez grave pour

m'engager à en congédier quelques-uns, et peut-être tous. Tu peux en faire ton profit en appréciant l'avantage que tu as de pouvoir suivre tes études sans être distrait par d'autres soucis que celui de mieux ou moins bien réussir. Encore tes soucis à ce sujet ne doivent-ils pas aller au delà de l'accomplissement régulier et consciencieux du travail qui est à ta portée, t'en tenirlà, et demeurer en paix comme le journalier qui, après un travail fidèle, se repose en paix le soir et jouit du fruit de ses peines. C'est Dieu, mon cher enfant, qui donne la bénédiction à tout travail quelconque, et sa plus grande bénédiction est la paix de l'âme.

Nous finissons avec Léon un tableau des Alpes. Il viendra bien et trouvera, je l'espère, un amateur. Tout à l'heure, pour me distraire de mes tribulations, j'ai été lui faire ma visite. Je l'ai trouvé chantant, et élevé jusqu'au sommet de l'Eiger. Il participait de l'élasticité de ces régions éthérées, et il ne s'y perdra pas, j'espère. Son compagnon M. Guillaume de Merveilleux labourait avec son calme ordinaire le Moléson, qui ne s'élèvera pas sans peine derrière le château de Neuchâtel.

Figurez-vous, écrit Albert à cette époque, que le Rhin a tellement monté, que le quai de l'Hôtel Bellevue est sous l'eau. La barrière qui était devant vos fenêtres a presque entièrement disparu et un petit pont de planches conduit au péage. Plus question d'aller se promener là où débarquent les bateaux à vapeur. Il doit fondre fameusement de neige à l'Eiger et au Chasserai pour nous envoyer une pareille masse d'eau. Le Rhin court plus vite qu'une chaise de poste et semble vouloir tout emporter. Pour peu qu'il monte encore de deux ou trois pieds, la place du Marché formera une île et on ira en bateau au théâtre et à l'Hôtel de Ville. Les rues qui s'en vont aux quais sont

peuplées de canots. Tout le pays à l'autre bord est sous l'eau ; les villages forment des îlots. Cela doit nuire aux cultures, mais personne n'a l'air de s'en préoccuper. Du reste, je trouve cela très amusant jusqu'ici.

Le pére écrit le 27 mars:

J'étais à peindre, quand maman a ouvert la porte avec vivacité et d'un air rayonnant m'a dit : « Nous avons une lettre d'Albert, et il y en a une pour toi de M. Stilke. » Tu juges avec quel empressement j'ai posé palette et pinceaux pour suivre maman au salon, où Marie, Caroline et Paul partageaient la joie de la surprise. Dès que l'on m'eût dit que tu te portais bien, je laissai la famille parcourir ta lettre pour ouvrir celle de ton maître. C'est avec une satisfaction bien réelle que je l'ai parcourue, puis étudiée, car, comme je ne doute pas de la sincérité franche de M. Stilke, je ne puis que me réjouir de ce qu'il m'apprend de ton zèle et de ton application, comme aussi de l'intérêt que prennent à toi et lui et madame, dont tu parais avoir gagné l'amitié.

Albert répond le 4 avril :

J'en étais aux derniers moments de Gœtz de Berlichingen, lorsque le facteur frappa à ma porte, et vous pouvez penser ma joie et ma surprise, car je n'attendais point encore vos lettres... J'ai commencé aujourd'hui à peindre d'après le plâtre. C'était l'avis de M. Stilke, et je crois qu'il a raison : on n'en dessine pas moins pour cela, car il veut que tout marche ensemble, et que, tout en continuant à dessiner, je n'arrive pas trop novice dans le maniement du pinceau au moment où il me faudra peindre d'après nature. Pour mon coup d'essai, j'avais une main qui

m'a donné une peine énorme. Il y voyait des tons que je n'y vois pas moi-même ; cependant, l'après-dîner, cela allait mieux. Je l'ai mise au frais pour qu'elle ne sèche pas, et demain je recommencerai de plus belle...

Stilke a eu tellement à faire avec son carton et le bal des artistes, dont il est l'ordonnateur, que je n'avais pu lui faire encore votre message. J'ai voulu le voir aujourd'hui et l'ai trouve à dîner. Il me proposa une promenade à une demi-heure de la ville pour prendre le café dans une maison où Ton se réunit souvent à cet effet. Nous trouvâmes au rendez-vous M. et Mme Schadow et le professeur Friedrich, auquel je fis vos compliments et qui m'invita à lui porter mes dessins un de ces jours. Nous y restâmes jusqu'à la tombée de la nuit et revînmes tranquillement chacun chez soi...

Nous avons aujourd'hui un temps de véritable printemps. Presque tous les arbustes et le^ buissons des jardins du Prince ont une teinte vert tendre. Les marronniers ont déjà des feuilles, petites, il est vrai, et on respire un air qui renouvelle. Je vais m'acheter un carnet de poche et tâcher de me faire une collection de croquis. M. Stilke dit que c'est très utile de s'habituer à dessiner vite ce que l'on voit. Il y aura le long du port et partout assez de petits sujets, et je m'en réjouis déjà.

J'ai déjà fait deux promenades avec M. de Reutern. Il est si bon et si jeune d'esprit, que je ne suis point gêné avec lui et en ai un grand plaisir. Il a été ravi d'apprendre que le tableau promis est en ouvrage. Il travaille en ce moment à une petite toile qu'il pense offrir à son empereur pour ses vingt-cinq ans de mariage.

Les jardins du Prince sont remplis de merles et de rossignols qui chantent tant que le jour est long. Les arbres sont en pleine floraison. En voyant les platanes commen-

cer à se développer, je me suis dit : Voilà la vigne qui pousse à Neuchâtel ! car ces deux plantes vont de pair. La famille de cygnes dont je vous parlais a depuis hier sept petits qui barbottent avec leur mère.

Albert raconte aussi, à quelques jours de là, une joyeuse partie de campagne, pour fêter Mmc Schadow, dans un vallon verdoyant, avec un bout de montagnes, au milieu de plaines hollandaises. C'était sa première excursion hors de ville, et il prend plaisir à décrire le repas sur un vert gazon, entre la forêt et le ruisseau, ainsi que les jeux de toute espèce auxquels jeunes et vieux prenaient part. Inutile de dire qu'il se distingua sans effort dans les exercices d'adresse et d'agilité.

Je faisais le Suisse à ravir, écrit-il à ses sœurs, pardonnez ce grain de vanité, et passai pour un grimpeur intrépide. Je n'en fus pas moins fortement courbaturé le lendemain, ce qui n'est pas surprenant après quatre ou cinq mois de vie sédentaire. D'ailleurs le plaisir en valait la peine, et je m'y suis parfaitement amusé. Je jouissais de revoir des bois, des rochers, une pittoresque chute d'eau, des grottes. Ce n'est pas grandiose si l'on veut, mais tout ce qu'on peut de plus accidenté et de plus joli. A Dusseldorf, qui n'a pas vu les rochers, n'a rien vu.

Et c'est pour toi un avantage réel, lui écrit son père à ta lecture de ce récit, de te trouver dans la société familière de ces messieurs. Leur gaîté n'est plus connue ici que de tes contemporains, ... et encore !

Dans un grand nombre de ses lettres, Max. de Meuron entretient son fils du tableau du Soracte, qu'il peignait alors et qui est une des œuvres importantes qu'il ait signées. 11 lui fait part avec une modestie touchante de ses mécomptes et de ses expériences d'artiste plus avancé dans la carrière:

... Il ne faut point oublier, ni toi ni moi, que dans le pays des aveugles les borgnes sont rois. Autre chose est de voir un tableau dans l'atelier, et sans voisin, ou de le voir au milieu d'une exposition. J'ai eu beaucoup de peine à me remettre en selle, et ce n'est que depuis quelques semaines que les pratiques et les ficelles me reviennent. Mais enfin elles reviennent, et c'est déjà beaucoup. Surtout, je suis tout heureux de pouvoir m'appliquer assez longtemps et de suite sans en être incommodé. Je me réjouis beaucoup de pouvoir commencer ma grande page. L'esquisse en a pu sécher convenablement, et j'ai pu étudier le sujet minutieusement avec le premier tableau. Je suis entré en lui.

Ta lettre à ta mère est venue nous réjouir comme nous finissions de dîner. C'est d'habitude à cette heure que nous arrivent tes lettres, et nous attendions depuis deux jours la bienheureuse sonnette; ces jours -là, Paul est en l'air

SÉJOUR A DUSSE LDORF

à tous les coups, et quand il tient la lettre, nous l'entendons revenir avec des éclats de voix qui redoublent encore depuis que Rosette est avec lui et partage sa joie, car elle est aussi contente que nous, cette brave Rosette. Paul avait eu ce matin une première alerte et était revenu tout chagrin. Cinq minutes plus tard, nouveau coup de sonnette, et mon Paul de recourir de plus belle, et de reparaître triomphant, ta lettre à la main.

Que je n'oublie pas de te dire que j'ai obtenu de M. de Roulet qu'il achetât le tableau de Léon. Il l'avait paré d'une magnifique bordure. Le sujet paraissait bien sévère à M. de Roulet ; mais je lui ai fait observer tant de parties qui annonçaient du talent et si bien fait valoir le mérite d'un encouragement donné à propos, que le tableau a été acheté 25 louis avec le cadre. Puis sont venues deux demandes de sujets mignons pour le cousin Frédéric Tribolet, dont Léon s'occupe actuellement, de façon qu'il travaille pour l'heure avec courage.

Et une des sœurs d'Albert d'ajouter avec quelque malice: «Depuis la vente de son tableau, Léon Berthoud a pris la mine toute joyeuse; il s'est acheté chapeau gris, gants clairs, pantalon gris-pâle. »

Nous venons de prendre sur le fait le mécène neuchâtelois, qui déjà, on se le rappelle, avait aidé Lèopold Robert à ses débuts, en intéressant à lui M. Roulet de Mézerac, lequel fournit au jeune artiste les moyens de se rendre à Rome. Ici, nous le retrouvons plaidant avec une chaleur

communicative « le mérite d'un encouragement donné à propos». Touchante habileté, paternelle diplomatie, que M. de Meuron a cent fois exercées au profit des débutants, et dont son fils Albert devait user à son tour avec tant de succès. Puis M. de Meuron ajoute qu'il est une heure du matin, et qu'il a passé sa soirée à corriger une version de son fils Paul, « travail, dit-il, qui n'est pas des plus faciles pour moi. » Tous ces traits nous semblent rendre singulièrement vivante la physionomie morale de ce grand homme de bien.

Nous avons forme une petite société de jeunes gens, écrit Albert le 3 mai, pour dessiner des draperies le matin de six à huit. Je suis sûr que vous approuverez cette mesure, d'abord parce qu'elle m'oblige a être debout à six heures, et que dans cette saison on ne peut travailler le soir comme on le fait en hiver. Chacun successivement doit poser pendant une heure, et comme nous sommes assez nombreux, cela ne revient que tous les quinze jours. Autant qu'il m'en souvient, c'est ce que vous faisiez à Rome. Ici comme ailleurs, sur une centaine de jeunes gens, les talents distingués se comptent ; et combien qui n'en ont point du tout croient en avoir et jugent les autres avec un aplomb qui fait rire.

Cela me fait donc deux heures de travail avant déjeuner, quatre dans la matinée et quatre l'après-dîner; total: dix bonnes heures ; il me semble que cela ne va pas mal. Aussi ma paroi commence à se garnir : quelques têtes d'étude, des gravures de Raphaël et d'Overbeck que m'a données M. Jukowski, votre gravure du Wetterhorn. Dans la

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niche d'où l'on a enlevé le poêle, j'ai placé une petite table ornée de mes plâtres et de mes livres.

Pour changer de sujet, j'ai à vous parler de l'exposition, où l'on voit bon nombre de beaux tableaux, entre autres un portrait de M. Jukowski par Hildebrand, et son tableau du cardinal Wolsey, puis le fameux tableau de Lessing, qu'il faudrait voir plutôt que de l'entendre décrire. Il semble qu'on a vu de ses yeux cette assemblée et entendu les paroles de Jean Huss. Doeger l'a qualifié de tableau hérétique, tant il est éloquent *.

Depuis que M. Deschwanden est ici, poursuit-il le 5 juin, j'ai pris un nouveau zèle, tellement que, malgré la chaleur, je me suis remis de plus belle à composer le soir. J'ai en train la mort de Gessler et l'enlèvement d'Hénoch par trois anges. Je ne puis assez vous remercier des neuf mois que j'aurai passés avec M. Stilke. Il m'a été bien utile. Je serai bien fâché de le quitter; mais d'un autre côté, vous ne sauriez croire combien je me réjouis d'entrer à la classe des antiques, où l'on peut faire les progrès les plus sérieux. De temps en temps on vous donne une semaine où vous pouvez peindre chez vous d'après le modèle vivant pour n'en pas perdre l'habitude. M. Stilke me pousse beaucoup à faire maintenant le Probestïick que je dois présenter à mon retour de Suisse pour mon entrée à l'Académie, et cela me donne bien à travailler.

Les journaux artistiques sont ici bien sévères et très mordants pour une madone de M. Schadow, qu'ils disent indigne de lui.

Il ne faut pas t'attendre, lui écrit son père en réponse à ses sollicitations, à voir mon tableau à Dusseldorf. Malgré

1 Ce tableau est au Musée de Francfort, et fut payé 32,000 francs.

toute mon envie d'y figurer honorablement, je vois qu'il faut y renoncer : c'est aller trop loin pour me faire juger comme ce bon M. Schadow, mon contemporain. Encore si j'étais sur place ! mais ce serait me faire allonger de trop loin un soufflet. La volonté a du ressort ; la main et la tête ne la secondent plus comme il le faudrait. Il faut en prendre mon parti. Je ne le dis pas ici, mais je le sens. C'est autre chose de faire de la peinture dans un centre d'activité comme Dusseldorf, ou d'être isolé dans un petit recoin, quelque douce qu'y soit la vie. Pendant ma longue inaction de sept ans, j'ai perdu de vue les expositions suisses. Il me semble, quand je me retrouve sous l'influence de la fièvre d'artiste, que je sorte d'un long sommeil ou que je revienne au monde une seconde fois. Pendant ce repos, j'ai oublié que j'avais été peintre, et il n'est pas étonnant que je n'aie pas ouï parler du peintre zougois dont tu te félicites d'avoir fait la connaissance. Ce que tu me disais de lui m'a donné envie de voir l'exposition de Berne. J'en suis revenu moins satisfait en général que je ne le présumais. J'excepte cependant le tableau allégorique de la vie du chrétien de Deschwanden ; c'est, de tout, ce qui m'a paru le mieux par l'élévation, le style et le sentiment. Il a non seulement un grand talent, mais il doit avoir surtout l'âme religieuse et élevée. L'expression de ses têtes est pure et sereine, l'entente du sujet bien sentie. Ses saints se perdent bien dans un monde de lumière, où ils jouissent avec extase de la vue de Dieu. Mais pourquoi donne-t-il aux séraphins qui jouent de leurs harpes d'or ces figures si allongées, si raides, ces draperies blanches si lourdes?... Vogel figurait avec un Winkelried, chef-d'œuvre de mauvais goût, d'exagération, de mauvais style. Il prouve dans quel excès peut tomber un artiste qui n'étudie ni l'antique, ni la nature, quoique d'ailleurs doué d'imagination et d'invention. Une chose dont je me réjouis, c'est de voir l'impression

que fera sur toi mon tableau. J'ai cru quelque temps que je n'en sortirais pas, mais voici quinze jours qu'il a changé. J'attends Prince un de ces jours avec le cadre. Je lui dis qu'il sera mon sauveur. Car souvent l'encadrement du tableau en fait mieux ressortir l'effet ; l'esprit est rafraîchi de cette vue, et on donne la dernière touche avec plus d'assurance et de courage. J'espère le tenir prêt dans 10 à 12 jours, si rien ne vient à la traverse. Je pourrai alors donner tout mon temps à l'arrangement de notre exposition, qui va se rencontrer avec les vendanges, air les raisins avancent beaucoup et seront très bons: tu pourras t'en faire plaisir à ton arrivée.

Je voudrais que vous vissiez, écrit Albert le 13 août 1842, la fourmilière de soldats qui se remue dans cette ville. On ne fait pas vingt pas sans en rencontrer une bande. Beaucoup de troupes sont déjà au camp, à deux petites lieues d'ici. On a établi un pont sur le Rhin et un service de diligence d'ici là, et la Compagnie de Dusseldort fera partir pendant les manœuvres un bateau à vapeur toutes les deux heures. Le roi y sera le 28. Des troupes arrivent de tous côtés. Toute la landwehr est sur pied ; M. Pepers luimême a dû endosser la casaque. Le camp de Dusseldorf contiendra 30,000 hommes, qui manœuvreront et se rejoindront avec 30,000 autres entre Coblenz et Cologne. Ils se battront et feront les cent coups sous les yeux des souverains, qui vont bientôt nous arriver. Tous les matins un peloton de uhlands et de hussards défile devant mes fenêtres, puis sous celles de M. Stilke, aussi je les connais bientôt tous par cœur.

M. Stilke a été malade. Il est un peu comme vous : il se fatigue trop, et quand je lui dis de se soigner, il répond : oui, oui ! et n'en fait rien.

... J'ai été il y a quelques jours porter mes dessins à M. de Reutern, qui m'a reçu comme de coutume. Il est vraiment de plus en plus aimable. C'est une famille que j'aime tous les jours un peu plus. Je crois que, fût-on malheureux, on ne pourrait s'empêcher d'être heureux pendant qu'on est au milieu d'eux. Il me charge d'un million de choses pour vous, s'enquérant toujours de vous avec un intérêt particulier.

Albert, attendu par sa famille pour les vacances d'automne, passa à Neuchâtel les mois de septembre et d'octobre. Il put voir notre première exposition de peinture et assister à la mémorable visite du roi de Prusse dans sa Principauté. A son retour a Dusseldorf, notre jeune artiste fut admis à l'Académie. Son pére lui écrit le 12 novembre:

Depuis ton départ, je n'ai cessé d'être occupé de la liquidation de notre exposition. Tout a été plus long que je ne m'y attendais : rassembler le comité pour le choix des tableaux, arrangement des billets, tirage au sort des lots, enfin, réexpédition des tableaux, correspondance, soucis dont je suis heureux d'être quitte pour le moment, mais qui m'effraient pour l'avenir. Nous avons définitivement

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acheté le tableau de Calame, et M. Tribolet, auquel il est échu, l'a donné à la ville. M. de Pfuel a eu celui d'Aurèle Robert. M. Guillaume de Merveilleux m'a beaucoup aidé cette semaine pour l'emballage des tableaux, mais j'ai eu passablement de correspondance à cause de l'absence de M. Berthoud r.

Je me réjouis d'apprendre comment tu vas te trouver à l'Académie. Choisis avec discernement tes relations ; n'en forme de particulières que très difficilement. Sois obligeant, mais réservé avec chacun. Ne te livre pas aisément, surtout en parlant des peintres, de leur talent, de leurs ouvrages. Tu ne regretteras jamais de t'ètre tu, mais tu regretterais souvent d'avoir parlé.

Je suis très content de l'Académie, répond Albert, et content de Sohn, qui paraît me voir de bon œil. Mes dessins ont été trouvés bons et mon admission n'a pas fait un pli. Ce n'est qu'hier que j'ai pu aller voir M. de Reutern: il m'a reçu à bras ouverts, c'est le mot, puisqu'il m'a embrassé par deux fois. Quand je lui ai dit que le tableau que vous lui aviez promis était à Dusseldorf, il me dit : « Mon cher, partez au plus vite et vous reviendrez le plus tôt que vous pourrez. » Le domestique vint avec moi et rapporta le tableau. Il s'est enquis de votre santé avec les détails les plus affectueux. Je dîne maintenant à la table dont je vous parlais. On y a au moins de la conversation, et l'on ne risque pas d'y voir entrer des gens désagréables. On peut encore y aller le soir, et sous prétexte d'un verre de bière, entrer en conversation avec les artistes. Sohn et Stilke y vont souvent.

1 Charles Berthoud, qui fut le premier secrétaire de la Société des Amis des Arts.

A propos des étranges susceptibilités qu'Albert avait remarquées parmi les peintres, son père lui écrivait :

La réflexion que tu fais sur la manière d'être des artistes entre eux n'est que trop fondée, et l'expérience que j'en ai faite à Rome était la même. J'y trouvais les artistes plus exclusifs et plus prévenus que les autres nationaux. Leurs critiques sont souvent trop sévères, et il faut être bien sur ses gardes pour ne pas les imiter ; aussi je t'exhorte à être toujours très circonspect dans tes propres jugements. Étends-toi en éloges de ce que tu approuves, mais réprime le mouvement critique. Observe et médite, puis garde pour toi tes observations, et décharge-t'en avec moi...

Ceux qui ont connu Albert de Meuron savent à quel point il mit en pratique ces sages avis, combien il était mesuré et circonspect dans les jugements qu'il portait sur ses confrères, et comme il excellait à concilier la sincérité et la bienveillance.

C'est à ce moment que Léon Berthoud partait pour Paris. Albert l'avait plusieurs fois engagé à le rejoindre à Dusseldorf, pour y faire des études méthodiques et suivies qu'il ne pouvait faire à Neuchâtel; il rêvait une bonne vie à deux avec son ami; et maintenant qu'il le voit prendre un autre parti, il semble l'envier un peu. Sans doute il continue à travailler assidûment, sous la direc-

SÉJOUR A DUSSELDO R F

tion de Sohn, mais il commence à trouver un peu monotones les études qu'il fait a l'Académie. Plusieurs passages de ses lettres à son père traduisent cette impression :

L'émulation n'est pas grande, écrit-il. C'est un peu une vie de famille, c'est-à-dire séquestrée. Les peintres s'y endorment sur leurs lauriers. Un homme jeune et de beaucoup de talent se présente-t-il, on lui oppose que tout est occupé, et qu'on ne peut renvoyer les anciens pour faire place aux jeunes, tandis qu'il serait plus naturel au fond que ceux qui ont une position acquise s'établissent pour leur compte, et que non seulement on reçût, mais qu'on pût attirer ceux qui peuvent donner de la réputation à l'Académie. Qu'arrive-t-il ? Les jeunes, rebutés, se retirent, s'en vont à Munich, où l'on sait mettre à profit leurs talents, et Dusseldorf garde ses anciens, qui s'endorment tout doucement.

... La classe où je me trouve est misérablement composée : en première ligne un petit bossu, bon homme du reste, qui n'y vient à peu près que pour fumer sa pipe près du fourneau; deux ou trois autres ont plus de talent, mais paressent et bavardent à plaisir. Il n'y en a qu'un qui soit vraiment artiste, aussi va-t-il sortir dans quelques jours. J'aurais bien plus de plaisir à l'ouvrage si je n'étais entouré de cette façon et assourdi de leurs niaiseries. Je passerai à une autre classe dans un mois ou six semaines. Malgré la reconnaissance que je dois à Dusseldorf, je ne serai pas fâché de prendre mon vol et de m'en aller ailleurs, car, à dire vrai, je ne me sens pas fait pour Dusseldorf.

C'est beau, dit-il encore à propos d'une Jeanne d'Arc de

son ancien professeur Stilke, c'est beau, mais cette façon de comprendre l'art me laisse froid comme glace. Je ne le dis qu'à vous. Comme homme, je l'aime beaucoup ; comme artiste, je n'ai pas la moindre sympathie pour ce qu'il peint. Tout me semble si fait, que ça me laissefroid.

En attendant de passer dans la classe de peinture, il s'était mis à peindre son propre portrait, auquel il travailla longtemps, bien qu'il déclarât « assez ennuyeux de voir toujours sa propre figure, » et il le réussit fort joliment.

Le bruit du carnaval et la piteuse figure des masques défilant sous une pluie implacable semblent le disposeràla tristesse. Il traverse des heures de travail stérile et de découragement, mais il ne perd jamais son admirable équilibre et son calme bon sens:

Il y a, dit-il, des moments où, quelque effort qu'on fasse, on ne fait rien qui vaille. C'est assez curieux: plus on fait, moins on réussit... Il faut prendre patience; au bout de quelques jours, cela passe. Je me dis que si mauvais que soit ce qu'on a fait, on y a pourtant appris quelque chose. Il ne me semble pas qu'on puisse travailler sérieusement à une chose pendant plusieurs journées sans en retirer pourtant quelque profit, quand ce ne serait déjà que d'avoir eu la nature constamment sous les yeux. Ensuite viennent des moments où l'on fait trois fois mieux en trois fois moins de temps.

Malgré mes déboires, je continue ma petite vie régu-

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lière et uniforme. Uniforme, mais très intéressante et très heureuse. Je sens bien que j'étais né pour être artiste ; il faudra bien que je donne quelque chose un jour. Je vis d'espérance, et travaille à ne pas espérer en vain.

Son père lui répond par une lettre bien propre à le réconforter par l'exemple qu'il lui donne :

Samedi 18 mars, à 5 heures, j'ai enfin mis mon nom au côté droit du tableau, ce qui veut dire que je l'envisage comme achevé, si j'en excepte quelques petites choses que je découvrirai à la longue et reprendrai à mesure, — des caresses paternelles... Te le dirai-je, ce n'est pas sans un peu de mélancolie et de tristesse que je m'en sépare. Et puis, il faut le dire, on s'attend toujours à quelque chose de mieux que ce qu'on a produit ; de là un peu de désappointement, un peu de désenchantement, accompagnant les jouissances de la paternité.

M. de Meuron ajoutait que le Soracte allait être exposé à Bâle et pourrait être réexpédié de là à Dusseldorf. Il éprouvait le désir de savoir comment son œuvre serait jugée par les peintres d'aujourd'hui. «Ce n'est, disait-il, que dans une exposition qu'on sait à quoi s'en tenir. Dans l'atelier, sans point de comparaison, les tableaux paraissent toujours à leur avantage. » Il s'excusait enfin du retard de sa lettre, dont sa femme lui faisait chaque jour des reproches, en lui disant: «Si Albert se néglige, ce sera ta faute.» Mais le

moyen, quand on est peintre, de quitter le pinceau pour la plume !

La chère maman ne se représente pas la tension d'esprit qu'on éprouve quand on est presse par un ouvrage qui attache, qui passionne môme, et qu'il faut interrompre pour écrire. Je m'en suis donné comme un jeune homme, du matin au soir; autrement, je n'aurais pas fini. Tout en labourant ma toile, je bâtissais avec toi des châteaux en Espagne. Nous faisions des courses pittoresques, tantôt dans les glaciers de la Suisse, tantôt dans le pays de Salzbourg après avoir visité Munich. Nous avons même été jusqu'en Italie, jusqu'en Sicile, dont je me suis épris en parcourant un charmant album... Je relis la fin de ta lettre, où tu te promets des succès pour l'avenir. J'avoue que cet élan m'a fait plaisir.

Sohn s'est fait bâtir une superbe maison, écrit Albert le 3 mai; il y entre ces jours. En général, ces messieurs savent faire leurs affaires. M Stilke, entre autres, a la renommée de bien mener sa barque. Je continue à être extrêmement content de l'enseignement du premier : avec lui on travaille pour l'avenir; c'est l'heure des semailles, un peu laborieuses; et je crois que Dusseldorf est l'endroit le plus propice à ce travail-là. En outre, on y a la facilité unique, je crois, en ce monde, de se trouver en relation familière avec les plus grands artistes et de connaître presque journellement ce qu'ils font. Chacun s'intéresse assez pour vous donner des conseils, ce qui, pour un novice, est précieux. Si je mène à bien ce que j'ai dans la tête, je serai reconnaissant envers Dusseldorf; mais cela ne me fâchera pas de m'en aller ailleurs quand le moment en sera venu.

SÉ JOUR A D USSELDO R F

A midi, j'ai été chez M. de Reutern et l'ai trouvé déjeunant dans son atelier, et tout en causant j'y suis resté près de trois heures. J'en suis à prendre dix fois mon chapeau; la conversation se poursuit et se renouvelle, et l'on est toujours Là, sans s'en apercevoir. Il parle avec tant de verve et d'une façon si attachante, qu'on ne peut s'en arracher... Ma lettre est un peu décousue, mais je suis absolument abasourdi par d'impitoyables clarinettes; les Juifs, vous vous en souvenez, ont leur synagogue, leur café, leur salle de danse tout ensemble dans la maison qui fait face à la mienne. Il parait qu'ils sont en fête à ce moment, car il y a bal tous les soirs. La moitié des fenêtres sont grandes ouvertes, de sorte que c'est comme si j'y étais. A travers les rideaux, je vois les couples s'agiter. Que n'ont-ils au moins de meilleurs instruments !

Le Soracte va partir, lui mande à son tour son père. Je te remets ce cher enfant, tant pour les soins du déballage et du remballage, que pour que tu me communiques les critiques qui en seront faites et pourront nous éclairer sur sa valeur.

Le tableau est arrivé, répond Albert. Ce que je ne puis vous dépeindre, c'est l'impression que je reçus en reconnaissant du premier coup d'oeil la caisse décrite. Malheureusement, j'ai dû me contenir, parce que rien ne devait être déballé avant le lendemain. Vous comprenez ce que je ressentais, n'est-ce pas, en présence de cette caisse qui me tient de si près et me semblait devoir s'ouvrir d'elle-même pour moi, au milieu de tout ce monde qui ne savait pas encore ce qu'elle renfermait. J'ai bien entendu que l'éveil était donné et que plusieurs paysagistes s'en étaient informés et paraissaient curieux.

Il annonce le lendemain que le tableau, en parfait état, est placé, et décrit l'émotion qu'il a ressentie en le voyant :

J'eusse bien voulu congédier tout le monde, piqué que j'étais presque de partager cette première impression avec le public. L'effet en est saisissant. Vous l'avez changé considérablement, autant que je puis me rappeler, depuis cet automne. Je trouve la ruine frappante de vérité et de vie. Un paysagiste qui se trouvait là et qui s'était réjoui de voir ce tableau parce qu'il se rappelait en avoir vu d'autres à Berlin, me disait que ce qui le frappait, c'était la profondeur des horizons, et il s'accompagnait d'un geste de la main pour marquer combien les fonds reculaient indéfiniment... Voilà, disait-il, un pavsage qui rompt la monotonie de ceux qu'on voit ici et qui sont presque toujours dans la même gamme. Comme vous avez bien fait de vous décider à l'envoyer ! Cela me fait un immense plaisir.

L'auteur du tableau réplique:

L'intérêt filial que tu prends à mon Soracie te donne une idée du piquant qu'acquièrent les expositions publiques, quand nous y figurons par nos œuvres. Sûr est-il que j'ai cherché à faire ce travail le plus consciencieusement possible. Tu sais que je n'avais aucune étude peinte d'après nature; un simple trait au crayon. Voilà surtout pourquoi je tiens à connaître une opinion impartiale, parce que, si ce que j'ai fait par mon propre sentiment de la nature est trouvé vrai, cela me donnera plus de confiance en moi-même pour autre chose... L'étude comme tu la suis aujourd'hui m'a manqué et me manquera tou-

jours. Et pourtant, avec de la persévérance, je me suis sorti de la classe des amateurs. J'ai été bien longtemps avant de me rendre compte des choses. Que de labeurs ! Que d'heures inutilement employées!

Si Dieu me conserve encore quelques années de vie, tu pourras profiter de mes expériences. Tu sourirais quand tu verrais toutes les pensées qui me traversent la tête, lorsque, anticipant sur l'avenir, je travaille avec toi, mon cher Albert.

Toute une lettre de son fils est consacrée â résumer les impressions des éminents professeurs de Dusseldorf sur le Soracte. Certains de leurs jugements, fondés sur les canons académiques, paraissent aujourd'hui d'un pédantisme qui frise le ridicule. Mais le tableau fut très remarqué et vivement goûté. Albert lui-même redit à son pére combien il revient avec plaisir à cette œuvre, où il découvre toujours quelque chose de nouveau, lit il ajoute :

Souvent je me dis : « Il faut mettre de côté tout préjugé filial. » Mais, fils ou pas fils, c'est toujours la même sympathie pour tout ce que j'y trouve ; c'est une page ouverte, où pour moi sont réunies beaucoup plus de pensées que chez beaucoup d'autres ensemble. Sohn expose cette année un véritable chef-d'œuvre, qui peut servir de modèle à qui veut taire du portrait ; c'est plus qu'un portrait, c'est un tableau. Il s'est surpassé lui-même. C'est Mllc Anke qui s'est fait peindre. Peste ! elle n'est pas dégoûtée!... La ressemblance est frappante; c'est la naïveté

de la nature, et cependant c'est tout une autre personne; c'est la plus charmante créature qu'on puisse voir, et c'est Mlle Anke. Quel style, quel dessin, et quelle couleur dans cette tête, ce cou, ces épaules! Et quelles mains! Ces mains sont merveilleuses. Ce n'est plus le coloris ivoire qu'on lui reproche quelquefois. C'est une couleur si belle, si idéale, pour dire le mot, et pourtant c'est bien le coloris de Mlle Anke ! Vraiment, c'est amirable, et quand on voit le môme homme venir corriger dans la classe, je vous réponds que les élèves doivent avoir du respect pour un homme arrivé si haut.

La description que tu me lais, lui répond son père, des tableaux exposés, me donne une envie bien grande de les voir et me fait aussi apprécier la manière dont ton goût se forme. Je suis très heureux de la haute estime que tu lais de ton professeur. Vois quel bonheur d'être pour tes débuts sous la direction d'un homme de cette valeur, et, dans les rapports entre maîtres et élèves, quelle différence avec les ateliers de Paris, où le maître ne vient que de loin en loin !

Le succès qu'il avait eu à Dusseldorf stimula l'ardeur du vieux maître; il commença une nouvelle œuvre, et quelques semaines plus tard, une lettre de sa fille aînée nous le montre « enfoncé dans son tableau d'une manière soignée. C'est, dit-elle plaisamment, un jour de crise décisive, a cause d'une colline a gauche qu'il s'agit de boiser. Ces jours-là, la porte de l'atelier est fermée. Je te quitte pour aller faire un tour à la cave, où

il y a des maçons que papa ne peut surveiller, vu ht crise. » Et elle ajoute : « J'allais fermer ma lettre quand en est arrivée une de M. Montagu, qui nous a fait le plus grand plaisir par les bonnes nouvelles qu'elle nous donne cL toi sous Unis les points de vue. 11 paraît que ta propriétaire, Mnic Pepers, lui a dit de toi un bien inimaginable. On n'a jamais vu un si charmant jeune homme, si appliqué, si rangé; puis Lu as fait la conquête detoutes ces dames, nous dit-il; la louange est unanime... Tu juges combien nous en jouissons. »

Le nouveau tableau de Maxi milieu de Meuron fut acheté sur l'initiative des professeurs de l'Académie de Neuchâtel et avec le concours du gouvernement. Ce fut une grande joie pour l'artiste, qui écrit :

On ne pourra plus dire que nul n'est prophète dans son pays. Cet honneur, car c'en est un pour moi, me coûtera les deux tiers de mon tableau, car voulant conserver ici toute mon indépendance à l'égard de la partie matérielle et lucrative, je consacrerai la majeure partie du quantum à la fondation d'un musée spécial. Ce sera reconnaître d'une manière utile le bon vouloir de nos amateurs, et qui sait si cette première pierre posée pour ce bâtiment n'en accélérera pas la construction. Je te prépare au moins par là des ressources utiles pour ton avenir.

Cette sollicitude qu'il témoigne pour la carrière de son fils, elle s'étend à tous les artistes neuchâtelois, et nous trouvons dans cette correspondance intime nombre de renseignements qui appartiennent à l'histoire des beaux-arts dans notre pays. Au risque d'allonger beaucoup ce chapitre, nous tenons à les recueillir chemin faisant. C'est ainsi que Maximilien de Meuron note maints détails relatifs à la famille Girardet. 11 tenait en particulière estime Charles, père d'Edouard et de Karl, fixé depuis longtemps à Paris, mais qui, à cette époque même, séjournait chez lui et employait ses dernières forces à graver les tableaux de ses fils :

Je voudrais que tu fusses comme moi le témoin de l'application admirable de M. Girardet. Il a retrouvé tout l'élan et l'énergie de la jeunesse, et poursuit son œuvre avec l'ardeur d'un homme de vingt-cinq ans 1 . Il réussit ad-

1 Charles-Samuel Girardet ctatt né en 1780.

SÉJOUR A DUSSELDOR F

mirablement, et en suivant ainsi son travail d'un jour à l'autre, j'apprécie toujours davantage le mérite des originaux et l'art remarquable de composition et d'exécution du tableau des Huguenots; je ne m'étonne pas du grand succès qu'il a eu à Paris. Le tableau d'Edouard, qui n'exige pas autant de connaissances, est peut-être plus remarquable par la profondeur et la diversité des expressions. La Bénédiction paternelle est terminée, et il espère achever en dix à douze jours les Huguenots, dont la reproduction sur acier, si elle réussit comme ses admirables dessins, terminera ou couronnera glorieusement sa carrière artistique. Ces deux jeunes gens sont encore en Egypte. On est sans nouvelles d'eux depuis trois mois. A ce moment, l'aîné partait pour Thèbes, devant faire pour Louis-Philippe un tableau de la prise de Nicopolis par les croisés; Edouard, la défense d'un pont par un chevalier français, seul contre une armée ennemie J, deux tableaux destinés à Versailles.. .

Quelques semaines plus tard, il ajoute:

Ils ont eu des vicissitudes de différents genres. Mais comme ils ont de l'énergie et de l'activité, ils ont tiré un grand parti de leur voyage; bien différents du pauvre M...., qui n'a rien fait à Alger et revient chantant misère. Les Girardet rapportent costumes, vieilles armures, études sérieuses, nombre de croquis, quelques tableaux faits, et ils sont pleins de courage et d'ardeur. Les dessins que M. Girardet (le père) a terminés ont parfaitement réussi, surtout celui des Protestants. Combien de fois j'aurais désiré que tu pusses voir l'application et la sévérité de son dessin ; il était obligé de se servir de la loupe, car

1 Un sujet de famille, comme on voit.

j6 ALBERT DE MEURON

dans ces petites mains et ces petites têtes, impossible eût été sans ce secours de conserver le détail et la finesse du travail. Avec cela le dessin a de l'empâtement, beaucoup d'effet et point de sécheresse. Après avoir arrêté son trait, il mettait l'ensemble de l'effet au moyen d'une légère préparation à l'encre de Chine, puis il dessinait au crayon Conté, employant l'estompe et la pointe...

Je l'ai vu travailler avec une suite et une promptitude remarquables. Il a dû élever sa famille au jour le jour. Peu d'hommes ont eu à combattre plus de difficultés matérielles. Eh bien, il n'a jamais travaillé le dimanche : son exemple peut servir à tous les artistes.

M. Girardet est parti, écrit à son tour Mme de Meuron à son fils. Il nous a été d'une tout agréable société; il a une humeur égale, douce et gaie en même temps. Il travaillait beaucoup, et tous les soirs il faisait force parties de dames avec ton père, qui en a la passion.

Maximilien de Meuron avait une amitié particulière pour Auréle Robert, frère cadet de Léopold, et entretint avec lui une correspondance active pendant de longues années. Il réussit à faire acheter par la ville l'Intérieur de Saint-Marc de Venise et il signale cà son fils l'arrivée à Neuchâtel, en 1843, de ce beau tableau :

Rien de plus riche en détails, dit-il, que ces voûtes imposantes couvertes d'antiques mosaïques des nuances les plus harmonieuses. Tous les accessoires, lampes, candélabres, figurines, sont rendus de main de maître. Partout on sent avec quelle conscience et quelle jouissance d'ar-

tiste il s'est complu dans ces détails. Ce tableau appartiendra à notre musée naissant et figurera admirablement à côté des Girardet.

J'ai pour cette lettre plusieurs choses à vous raconter, écrit Albert le 26 juin 1843, qui sont venues interrompre bien agréablement ma vie laborieuse. Mercredi a eu lieu cette fête champêtre si longtemps renvoyée et qui a été très gaie. Une fête où tant d'artistes se trouvent réunis, et avec tant de bonhomie, a toujours beaucoup de piquant et une véritable utilité par les rapprochements qu'elle amène. Nous étions à peu près cent vingt, tant professeurs qu'artistes et élèves, et Ton avait eu le temps de combiner beaucoup d'amusements. Les jeunes gens étaient partis de bonne heure le matin pour tout préparer dans le vallon où se faisait la fête, disposer drapeaux et draperies prêtés par la ville, dresser les tables et la tribune garnie de feuillage. Puis, à midi, un corps de gens d'armes du moyen âge, dont je faisais partie, en grands feutres verts, s'était rendu à la gare pour recevoir le corps des artistes et, musique en tête, les amener au lieu de la fête. Le capitaine était un artiste de Cologne, Kiederich, une de mes bonnes connaissances, à cheval et dans la tenue d'un homme de la guerre de trente ans; l'adjudant, un Danois à la mine féroce, un hussard du dernier siècle. Enfin, Schirmann, le peintre, en porte-enseigne, tenait la bannière, une bannière composée et peinte exprès pour la circonstance.

On devine aisément l'emploi de ces heures joyeuses : excursions pittoresques, repas champêtre assaisonné de la plus franche gaîté. Chacun avait préparé un discours de sa façon, accueilli

par les acclamations de la foule. Après les toasts et les rasades, venaient les chœurs des artistes musiciens, dirigés par un maître de chapelle, tantôt accompagnant la marche, tantôt égayant les haltes dans les endroits pittoresques :

Hildebrand, qui se met facilement en verve, chantait à gorge déployée; Sohn faisait la basse-taille, et l'un de mes camarades de classe étonnait tout le monde par la puissance et la beauté de sa voix de ténor; je n'en ai jamais entendu de pareille.

Au retour, un repas rustique attendait les promeneurs. Le vin, qu'on avait fait en sorte d'avoir bon, était contenu dans six petits tonneaux de jolie apparence, groupés au pied d'un arbre; les santés et les discours recommencèrent de plus belle; la gaîté devenait plus bruyante. Celle de Sohn ressemblait à un tonnerre prolongé ; insensiblement les voix se confondaient dans la gaîté générale. La nuit vint, on alluma des torches ; plus tard, on fit partir de petits feux d'artifice; on tira même de deux canons empruntés à un bateau à vapeur et que les modèles avaient lait tonner toute l'après-dîner. A minuit et demi, on leva la séance sans que, dans cette espèce de tumulte, aucun eût été trop loin. Le vin avait cessé à propos, et à part cinq ou six qui avaient séjourné plus près du robinet, chacun était en bon état. De grands omnibus nous ramenèrent en ville pour quatre heures ; et à neuf heures, le lendemain, nous nous retrouvions à l'Académie.

Ma chambre, écrit-il un peu plus tard, continue à se garnir, car j'accroche à mesure à la muraille toutes mes études, et chaque jour j'examine le tout, trouvant toujours beaucoup d'intérêt à comparer avec les autres mon der-

nier morceau, surtout s'il marque quelque progrès. Espérons que le prochain fera encore pâlir ses devanciers. Alors viendra une semaine où rien ne réussira. Cela aussi passera, et souvent les mauvais jours amènent quelque changement favorable. Ainsi va la vie, ballottage continuel, au travers duquel il faut se guider de son mieux, portant son regard au delà, jusqu'au moment où brisant sa coquille l'artiste commence à sentir ses forces et à se faire une individualité. Alors, si tout ne réussit pas à satisfaire, au moins ce que l'on Fait porte l'empreinte de quelqu'un qui peut quelque chose. Plus on avance, plus on aperçoit les difficutés sans nombre que dans son inexpérience l'œil n'avait point aperçues. Une bonne dose de résolution n'est pas de trop dans ce moment-là.

La suite de la correspondance entre père et fils nous ramène à Neuchâtel, où Maximilien de Meuron poursuivait son réve de créer un mouvement artistique. Parmi les jeunes peintres dont il encouragea les débuts, il faut mentionner Zuberbûhlcr, qui fit précisément alors un séjour à Neuchâtel. Désireux de se faire connaître, il sollicita la faveur de faire le portrait de M. de Meuron, qui s'y prêta avec sa bonté coutumière, non sans observer du coin de l'œil, avec une pointe de malice, le petit peintre devant lequel il posait : « Représente-toi, écrit -il, une miniature d'homme : on le prendrait sur ses bras pour le porter sur les fonts. Il n'a que vingt ans, mais il est déjà très habile. » Et il donne de longs détails sur l'adroite

cuisine de Zuberbùhler, dont il se propose d'utiliser dans un prochain tableau certains procédés « expéditifs et séduisants ». Les sœurs d'Albert observaient de leur côté ce nouveau venu, accueilli par leur père avec une parfaite bienveillance ; l'une d'elles trace son portrait en quelques lignes pleines d'humour et de clairvoyance :

Il peint très bien, paraît-il, mais je ne lui crois pas un génie consumant. Sa « demoiselle aux yeux mourants » 1 donne parfaitement l'idée de ce qu'il est. Il est d'une petitesse ridicule, mince, maigre; c'est à peine si on peut le voir. Et il a encore une chose qui me crispe : il mange on ne peut plus lentement et n'est jamais prêt; du reste « charmant jeune homme », teint de lys et de rose. Je souhaite pour toi qu'il n'aille pas à Dûsseldorf, il ne t'irait pas du tout. Mais ne souffle mot de ce que je te dis. Papa, que cela ennuie horriblement de poser, l'a pourtant fort à gré. Je n'ai pas encore vu son chef-d'œuvre; papa le trouve bon.

M. de Meuron discernait cependant fort bien les points faibles du jeune peintre : il lui trouve surtout du métier, plus que de Y élévation, et se demande s'il a de X imagination. 11 lui sait gré d'être « très modeste, très moral, d'un caractère doux et tranquille, grand travailleur, doué de beaucoup

' Quelque tête d'étude, exposée sans doute à Neuchâtel l'année précédente.

SÉJOUR A DUSSELDORF 8l

d'esprit d'observation et de patience ». Zuberbùhler cherchait à obtenir quelques commandes de portraits, qui devaient lui permettre de poursuivre ses études en Allemagne ou en Italie. C'est pourquoi M. de Meuron se résignait à poser: « Si mon portrait en vaut d'autres à son auteur, mon temps aura été bien employé, » écrivait-il avec simplicité. C'est ce qui arriva en effet : peu de temps après, le peintre loclois fut chargé de faire le portrait d'Agassiz, qui était, paraît-il, un excellent modèle : « M. Agassiz tient beaucoup à la ressemblance : il pose admirablement l. »

Maximilien de Meuron avait bien d'autres occupations que de se faire peindre. Cet artiste était doublé d'un père de famille qui ne pouvait négliger ses affaires et d'un magistrat dévoué à la chose publique. Jugez-en plutôt :

1 Ce portrait de l'illustre savant, en pied, grandeur naturelle, s'enlève sur un fond de glacier qui, au dire de Bachelin (Iconographie neucbàlehise, p. 177), fut peint par Maximilien de Meuron. Il figura à l'Exposition neuchâteloise de 1844.

J'ai été dans les caves ces derniers temps, occupé des transvasages, et tu peux te faire une idée de l'ennui que cela me causait, car il faisait bien beau, et j'aurais aimé peindre. Demain, je livrerai du vin et entamerai le Bacchus 1 . Je dois faire un effort pour vider les caves, car on annonce une montre énorme, qui influera sur les prix déjà en baisse... Si j'étais assuré de pouvoir m'absenter quelques semaines, j'aimerais a me rapprocher de toi, afin que nous puissions faire en commun une course pittoresque. Je sens un besoin extrême de peindre d'après nature...

Les séances de Zuberbùhler et mes autres occupations m'ont, ces derniers temps, empêché de travailler comme je l'aurais voulu faire. Si tu es désappointé quand quelques jours de chômage surviennent, tu peux te représenter ce que j'éprouve quand les citations du Conseil ou les commissions viennent me surprendre, — car le temps, à mon âge, passe encore plus vite qu'au tien, mon cher ami. Puis viendront les souscriptions des Amis des Arts, qu'il faut faire rentrer, avant de songer à reprendre la palette. J'y mets d'autant plus d'importance en ce moment que cette espèce de recensement m'aide à apprécier l'état de l'opinion et quelle espérance on peut avoir dans l'avenir de la Société. Avant de presser les artistes pour notre exposition, il faut que je m'assure du secours que me donneront les souscripteurs. En tout état de cause, j'espère que tu nous enverras quelque chose de ton travail : ce sera pour le mois de juin 1844.

C'est en vue de s'assurer le concours de quelques artistes qu'il fit un voyage à Genève vers la fin de 1843. Il visita le musée Rath, y admira la

1 Nom de la plus grande tonne de ses caves.

Handeck, de Calame, « superbe de verve et d'exécution, manquant un peu par la couleur, » le Calvin mourant, de Hornung, « qui n'est pas heureusement composé, mais dont les têtes, presque toutes des portraits, sont d'une expression et d'un dessin très soignés, » le Melchihul, de Lugardon ; puis il fit la tournée des ateliers :

Calame m'a accueilli avec beaucoup d'amitié et m'a fait voir toutes ses études, ses dessins, ses tableaux commencés. Dans ce nombre est une vue de toutes hautes Alpes, le thème de M. Tœpfîer, réalisé avec le plus heureux succès dans une dimension moyenne. Il voudrait le traiter en grand et nous le destiner; il croit qu'il en ferait un tableau de réputation. J'en ai écrit à nos Messieurs pour savoir si la ville entrerait pour une somme dans la souscription que nous mettrions en train à cet effet. Cousin Auguste (de Meuron), qui n'est pas artiste, mais qui a du goût, veut y entrer pour 500 francs. Calame en demanderait le prix, réduit pour nous, de 200 louis. Le sujet en est le soleil couchant éclairant une chaîne de montagnes de neige et de rochers, le ciel parfaitement pur, tout le paysage dans l'ombre, avec un petit lac bordé d'éboulis de granit. On y respire la solitude et l'air vif des hautes Alpes. Diday n'avait rien de bien neuf dans son atelier : ce sont toujours des sapins, des torrents, des granits, sans nouveauté de pensée. J'ai passé des moments bien agréables avec Calame. Il m'a conduit chez Tœpffer et dans la galerie Duval, qui est très précieuse.

Dans la description qui précède, le lecteur a reconnu le Mont-Rose, qui est aujourd'hui une des

œuvres les plus connues du Musée de Neuchâtel et une page capitale dans l'histoire de la peinture alpestre. On voit avec quelle ténacité M. de Meuron poursuivait son rêve de doter sa ville natale d'une collection de tableaux peints par ses compatriotes neuchâtelois. N'est-ce point dans ce séjour de Genève qu'il eut avec Lugardon père une conversation que celui-ci racontait longtemps après à Albert de Meuron?

Oh! disait Lugardon à ce dernier, que de discussions nous avons eues, votre père et moi! Je lui disais: ce Faites donc, vous Neuchâtelois, cause commune avec nous et le Kunstverein : faites vos expositions avec nous les Suisses : vous aurez plus de tableaux. Seuls, vous ne ferez rien d'intéressant; vous aurez trop peu de chose à exposer. » Mais le maître neuchâtelois, s'obstinant dans son intelligent cantonalisme, répondait : « Non, laissez-nous faire : les tableaux que nous exposerons plairont à notre public; ils ne seront peut-être pas nombreux, mais espérons qu'ils seront de bonne qualité. Vos grandes expositions suisses ne nous intéresseraient pas, tandis que nous ferons des efforts inouïs pour soutenir les nôtres.» Nous nous sommes presque fâchés, ajoutait le père Lugardon, mais plus tard j'ai bien dû reconnaître qu'il avait raison et que Neuchâtel avait choisi la bonne part.

Albert Anker, qui nous communique cette anecdote, l'avait aussi entendue de la bouche du vieux peintre genevois. Maximilicn de Meuron, diplomate très avisé, préférait doter Neuchâtel d'un mouvement artistique modeste, mais indépendant, né pour ainsi dire du sol même et qui s'y soutînt par l'initiative locale, plutôt que d'y importer artificiellement les expositions du Kunstverein, qui n'auraient jamais éveillé le même intérêt ni suscité d'aussi généreux sacrifices. Si Neuchâtel tient une place à part dans l'histoire de l'art helvétique, c'est à la clairvoyance et à l'énergique résolution de M. de Meuron que nous en sommes redevables.

A la première séance du Conseil où il assista après son retour de Genève, il réussit à faire voter, pour l'achat du tableau promis par Calame, une somme de cent louis. Il obtint en outre du président de Chambrier l'assurance du concours du gouvernement : « Il me tarde, dit-il à son fils, de mander tout cela â Calame. J'espère qu'il en sera électrisé et se montrera digne de notre confiance. Tâche de nous envoyer à ton tour une tête d'étude de ton sentiment particulier; qu'on y sente la mâle vigueur de la jeunesse! »

« La grande page de Calame », comme il l'appelait, brilla à l'Exposition de 1844; et, toujours

modeste, il ajoute : « Si j'avais eu quelque prétention à faire effet avec mon tableau, je serais vraiment accablé de la comparaison. Celui de Calame me semble un vin pur et le mien un vin trempé d'eau. »

Il n'en faisait pas moins des projets, auxquels il associait en imagination son fils ; il rêvait de peindre avec lui les belles forets de chênes des environs de Châtillon, et le futur peintre de la Redallaz répondait : « Un intérieur de forêt avec de grands chênes séculaires me plairait infiniment, et je me suis souvent dit que si j'étais paysagiste un jour, je voudrais essuyer une fois de cette nature du Jura, qui, ce me semble, a quelque chose de si personnel. » Et il trace une description de paysage jurassien, servant de cadre à une scène du moyen âge (les gens du seigneur de Rochefort revenant d'une expédition) ; il en est encore à chercher l'anecdote qui mettra en valeur le paysage. Bientôt il apprendra dans les Alpes que le site a son intérêt en lui-même et peut se passer des réminiscences romantiques.

Précisément alors, son père lui annonçait qu'il se proposait de faire avec lui, à la fin de l'été, un séjour dans les Petits-Cantons :

J'ai, dit-il, un besoin extrême de revoir la nature. Je ne sais trop cependant comment je me tirerai d'affaire

SÉJOUR A DUSSKLDORF 87

avec ma vue... S'il était question de l'Italie, je me sentirais plus de courage, car c'est toujours le pays qui me sourit le plus et celui surtout que j'aimerais à revoir avec toi. Je pourrais t'être particulièrement utile dans ta première excursion et t'éviter bien des expériences infructueuses faites par moi faute de bonnes directions.

On pense avec quels sentiments Albert accueillit cette proposition : « J'en ai fait un saut de joie qui a failli renverser ma table... Chaque fois que je parle de la Suisse, j'ai le regret de la si peu connaître, et nous allons avoir le bonheur d'en visiter le sol classique. »

Rendez-vous fut pris à Wesen pour le commencement de septembre :

Quel beau moment, écrit le père, que celui où je te verrai paraître, et où nous pourrons communiquer, raconter, admirer ensemble! En attendant le plaisir bien grand de te serrer comme je t'aime, quitte à te faire mal aux côtes, croismoi ton bien affectionné et bien tendre père.

Dés le 29 août, l'excellent homme est installé à Wesen, au bord du lac de Wallenstadt, « en train et content, cherchant des sujets d'étude comme un chasseur du gibier. » Il attend son lils pour son jour anniversaire 1 :

Je regrette , écrit-il à sa femme, que tu ne sois pas présente à l'entrevue. Peut-être sera-t-elle originale ; car, comme la poste passe non loin de ma station et à l'heure où je m'y trouve, je vais aposter mon gamin sur la grande route avec le nom d'Albert et un billet qui l'invite à descendre vers moi. Peut-être même irai-je moi-même : cela dépendra de l'heure et de l'effet. Tu auras les détails de toute la fête.

Les détails, c'est le fils qui se chargea de les donner à sa mére dans cette lettre amusante et touchante :

Vous dire tout le plaisir que j'éprouvai en sentant la diligence se rapprocher du lac de Wallenstadt, c'est ce que j'aurais par trop de peine à vous décrire.. . Le jeudi soir, j'arri-

1 Maximilien de Meuron est né le 8 septembre 1785.

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vai à Zurich, où je passai la nuit. Je nie levai de bonne heure le lendemain pour parcourir un peu la ville avant de m'embarquer à 8 heures sur le bateau à vapeur, par le plus beau temps du monde, pour longer le lac de Zurich. Arrivé à L'extrémité, je débarque vers midi et prends la diligence jusqu'à Wesen. Il n'y avait plus que deux heures de route. Je pensais descendre au village, puis aller surprendre papa à son ouvrage. Les choses ont tourné tout autrement. Nous trottions dans une poussière et par un soleil bien faits pour endormir, quand tout d'un coup et au moment où je me croyais encore à toute distance de Wesen, je sens l'omnibus s'arrêter, et j'entends une voix : « N'y a-t-il pas un jeune homme qui vient...?» Cette voix fut comme l'étincelle électrique ; je ne fis qu'un bond, pilant une dame campagnarde et marchant sur les pieds d'un monsieur... Bref, tout l'omnibus s'en est ressenti, car j'étais au fond, et nous étions dix. Je tombai dans les bras de papa. Pendant ce temps, la voiture n'attendait pas. Papa avait crié au conducteur de déposer mes eifets au village. Enfin, après le premier moment de reconnaissance et d'embrassade, nous grimpons la côte pour aller trouver l'endroit où papa était à peindre. Vous comprenez qu'on faisait souvent étapes, et qu'on riait, et qu'on s'embrassait... Cela menaçait de n'en jamais finir, quand nous atteignîmes le haut. Alors vint la part des projets d'études : « Cet endroit ! . . Celui-ci!.. Cette pierre !.. Ce chêne!)) Je ne saurais vous dire combien j'étais content. Seulement je ne savais encore bien où j'en étais ; tout était un peu confus dans ma tête; quand on sent plus qu'on ne peut dire, au premier moment c'est un peu comme une secousse électrique, on est comme étourdi. Ajoutez à cela une nature que je voyais pour la première fois, des montagnes auxquelles j'avais tourné le dos en voiture et que je découvrais tout d'un coup. Vous comprenez qu'on puisse être saisi !

Au bout de deux heures, nous revenons à l'hôtel pour dîner et demandons ma malle. Mais point de malle! Elle était allée plus loin avec l'omnibus. . Vous comprenez que nous ne fûmes pas longtemps à discourir... Nous prîmes deux bateliers pour nous conduire à Wallenstadt, dans l'espoir que le conducteur se serait aperçu de son erreur. Nous voilà donc traversant le lac à 7 heures du soir, au clair de la lune, entourés de ces rochers grandioses. Il y avait là quelque chose de poétique, s'il ne s'était pas agi de retrouver des effets perdus. Papa avait passé à la poste à tout événement, quoiqu'il ne m'attendît guère par ce moyen, et à peine sorti du char, je n'avais plus pensé au reste, en quoi j'avais agi avec peu de circonspection ; mais dans ces moments-là, quelque cas qu'on en fasse, cette circonspection est rarement sous la main. Nous arrivâmes à Wallenstadt à dix heures, mais on n'avait rien déposé, rien vu. Voilà qui devenait plus sérieux... Nous avons pris une chambre et attendu le lendemain et ce qu'il amènerait. Et en effet tout revint par la poste le lendemain. Le conducteur avait pris soin des bagages et les ramenait à Wesen. Il ne nous restait qu'à reprendre notre bateau et revenir à Wesen par un beau soleil. Cet épisode nous a valu une très jolie course, sans laquelle nous n'aurions très probablement pas traversé le lac ni vu de près ces énormes masses de rochers... Demain, nous allons nous installer à l'ouvrage dès le matin. Papa continue deux sujets commencés, et moi je verrai ce que je pourrai entreprendre... Je me réjouis déjà de demain pour commencer à travailler, mais je m'attends à me trouver bien emprunté.

Ces heureuses vacances prirent fin, et en novembre Albert regagna Dusseldorf pour y passer une troisième année. Cette année ressembla beau-

coup aux deux premières, avec un surcroît de travail et de soucis causés par le tableau d'épreuve qu'il préparait et qu'il tenait à achever à son honneur avant de quitter Dusseldorf. A cette préoccupation s'en joignit une autre : dans les lettres qu'il lui écrivait de Paris, Léon Berthoud revenait avec insistance sur la question d'un changement d'école, lui parlait de Paris, lui ouvrait d'autres horizons, au moment où Albert avait besoin de toutes ses facultés et surtout de paix et de confiance pour men*er à bien une entreprise déjà un peu au-dessus de ses forces. Mais avant d'aborder cette dernière période, nous donnerons encore quelques fragments de lettres — les dernières — qui feront diversion aux pages consacrées à son travail et achèveront d'évoquer la physionomie particulière de Dusseldorf à cette époque :

Pourquoi ma lettre est si fort en retard cette semaine, écrit-il le 26 février 1844, c est cc 4ue 1e ViUS vous raconter. Je vous ai parlé de la Société des artistes, qui se cotise chaque année pour donner deux ou trois bals durant l'hiver. Le dernier, qui avait lieu ces jours et qui devait être costumé, promettait d'être brillant, et j'étais d'autant plus tenu d'y assister, qu'il devait y avoir plusieurs tableaux vivants et qu'on me demandait d'y figurer. Il y eut à s'occuper des décors, puis des répétitions. Nous en eûmes deux complètes, dont la dernière réussit à merveille et fut vivement applaudie par le nombreux public auquel

on avait ouvert la salle. Il fallut aussi m'occuper en détail de mon costume, qui me donna beaucoup à faire, d'autant que je devais le composer moi-même d'après une gravure peinte, avec l'aide des demoiselles du sellier qui habitent la maison, et se montrèrent d'une grande obligeance. On m'avait donné l'idée d'un costume de gentilhomme français du XIIIe siècle, très exact, très caractéristique, et « convenant à ma figure », comme on disait : juste-aucorps mi-partie orange, mi-partie blanc, orné de fleurs de lys et bordé d'un galon d'or, semé de pierreries...

Suit une description minutieuse de ce costume, qui existe encore. Il continue :

Le bal a eu lieu samedi, et l'on peut dire qu'il a été grandiose. Je crois qu'il serait difficile de trouver ailleurs un milieu où tant d'artistes unissent leurs ressources pour organiser quelque chose de pareil. On n'y voyait que des costumes authentiques et historiques, ce qui a sa valeur. Le prince Frédéric, le prince Alexandre, et autres princes de familles régnantes, y grossissaient le nombre des invités La soirée avait commencé par un concert. Les tableaux furent magnifiques : L'ange et Tobie, de Raphaël, un tableau de Rembrandt, les Enfants d'Edouard, d'Hildebrand, Roméo et Juliette, de Cornélius, enfin le Titelblatt des Niebelungen, tout à fait grandiose. Je doute qu'on puisse aller plus loin dans la perfection du rendu; au moins le répétait-on de tous côtés; figurant dans l'un des groupes, je ne pouvais moi-même en juger. On trépignait; il fallut cinq fois relever la toile. Ce tableau représentait plusieurs scènes du poème. On ne peut bien le décrire : c'était pompeux... Le souvenir que j'en garde ne s'effacera pas. On dansa ensuite jusqu'au matin. Le souper fut très gai. Mon

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costume a eu grand succès; Sohn en était ravi. Bref, la fête a réussi d'un bout à l'autre, et quand on a pris tant de peine et donné tant de temps à une affaire, on est bien heureux de la voir réussir comme elle l'a fait. La semaine dernière, je ne pouvais penser à autre chose.

Le lendemain, M. Stilke nous invita à prendre le café pour passer un peu en revue le tout. Je ne vous dirai pas qui y était ; il faudrait plutôt vous dire qui n'y était pas. J'y trouvai M. de Reutern, qui me dit avoir appris sur moi des choses qui l'avaient réjoui pour vous : Sohn travaillant à un portrait chez lui, il l'avait questionné sur ce qu'il pensait de moi ; il lui a répondu qu'il était très content, que je faisais des progrès et étais très appliqué ; qu'en somme, je lui donnais des espérances. Je vous transmets ce message tel qu'il me l'a donné. Pour moi, je savais déjà dans quels rapports nous sommes : il me plaît tant, qu'il faut bien que je ne lui sois pas tout à fait indifférent.

Il ne faut pas que j'oublie de vous dire que j'ai eu l'occasion de voir toutes les compositions de Lessing, qui m'ont beaucoup intéressé, comme vous le pensez II dessine admirablement le paysage, et vous seriez frappé combien chaque page « fait pays », comme vous dites, et combien, dans chacun de ces dessins faits de tète, le caractère du pays est énergiquement et finement rendu. C'est en parcourant ces portefeuilles, où se trouve réuni presque tout ce qu'il a fait, qu'on mesure la somme de talent et de connaissances qu'il faut avoir pour produire tant de choses diverses, originales et qui ne se répètent jamais.

Ta lettre, reçue hier, lui répond sa sœur Marie, quelques jours plus tard, nous a bien amusés. Ton bal a dû être charmant, ainsi que ton costume exécuté par les demoiselles du sellier, qui sont de bien aimables personnes.

Nous nous demandons si elles sont jeunes et jolies. Tu nous le diras.

Nous nous sommes aussi lancées dans les apprêts d'un bal qui sera loin d'être aussi brillant que le tien ; aussi nous contentons-nous très modestement de la petite salle du Concert. Notre rôle, à nous autres dames et demoiselles, est de veiller sur les pâtés, les langues et les salades, ensorte que cela ne prête à aucun récit amusant. Mais on n'est pas blasé cet hiver et on se contente très facilement. Nous avons deux fois par semaine un cours de M. Agassiz sur la botanique, qui est très intéressant; il y va beaucoup de monde.

Nous avons un M. Pradel, improvisateur, qui donne quelques soirées. Le premier venu lui donne un thème historique ou autre, et il improvise une pièce de vers, tragique ou drôle, grave ou gracieuse, en quelques minutes. Il distribue aussi aux jeunes personnes de rassemblée de jolies pièces de vers, qui se trouvent presque toujours bien adaptées. On en est généralement enchanté, et voilà ce qui occupe le plus à cette heure notre public, avec la disparition d'un enfant de sept ans, fils unique d'un menuisier de la rue des Moulins.

Les arts n'étaient pas encore très goûtés à Neuchâtel, et Maximilien de Meuron n'était pas seul à lutter pour inculquer aux Neuchâtelois des goûts dont ils s'étaient jusque-là fort bien passés. Sa sœur Caroline écrit à Albert, le 25 février 1844 :

Je crois que bien des gens trouvent que c'est de l'argent jeté par les fenêtres que de les encourager. Il faut que le brave M. Kurz soit bien passionné pour la musique pour

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se donner autant de mal; car je crois qu'il y met souvent du sien. Il est vraiment pour la musique ce que papa est pour la peinture. Il s'est donné une peine extrême pour les concerts, qui finalement ont été très jolis.

La nouvelle du jour, écrit alors son père, est la crue énorme du Seyon. La trouée offre un coup d'œil effrayant: les trois chutes n'en font qu'une, et l'on ne peut tenir sur le pont sans être à l'instant inondé par La vapeur d'eau. Chacun y court pour voir, se faire tremper, et revenir se changer. La montagne est chargée de neige, qui fond à grands flots. La trouée fait son épreuve à cette heure.

Le Seyon venait, en effet, d'être détourné, ce qui amenait dans notre ville d'importantes transformations : « Le canal dans l'intérieur de la ville 1 est commencé, écrit à Albert une de ses sœurs; à la fin de l'année il sera terminé et toutes les maisons restaurées. On défera les ponts, on comblera la rue ; on ne reconnaîtra plus Neuchâtel. »

1 Canal-égoùt souterrain remplaçant le torrent.

Revenons maintenant à la lutte sérieuse qu'allait soutenir notre jeune artiste. Mis en fermentation par les lettres de son ami Berthoud, son esprit, jusqu'alors si paisible et si confiant, ne trouvait plus autour de lui les lumières qu'il lui aurait fallu :

On vit ici, écrit-il à son père, dans un air toujours le même. Tout ce que vous me dites est en contraste avec ce que j'entends; de là la confusion où je me trouve. Hors d'ici, je penserai plus librement et tout autrement. M. Wintergest1 est bien le meilleur homme qui existe; c'est à regretter qu'il soit toujours si satisfait de mes académies et qu'il n'ose pas se hasarder à les corriger. Il loue, il loue, et souvent je détourne la tête pour lui cacher mon envie de rire. Heureusement que je sais à quoi m'en tenir.

Ce doute pénible, ce mécontentement secret s'aggravèrent bientôt par suite d'un incident inattendu. Dans les premiers jours d'avril, un élève

1 Qui à ce moment remplaçait Sohn.

de Delaroche, nommé Berthelli, ami de Léon Berthoud, passant par Dusseldorf, vint faire visite à Meuron : les études qu'il lui fit voir furent pour le jeune élève toute une révélation :

Je ne puis vous dire, écrit-il à son père, combien j'ai été frappé de ses études, et surtout du modelé et de la solidité de ton qui y règne, sans viser à de jolis tons comme ici. Je suis maintenant convaincu d'une chose, c'est qu'aucun artiste ici n'atteint une vigueur de modelé semblable, sans en excepter Sohn et Lessing, et qu'on n'y arrivera jamais à cette manière large. Je ne vous dirai pas mon désappointement en revoyant mes études, pauvres, maigres, sèches, où je suis sans cesse à la recherche de la couleur, en négligeant l'essentiel. Je fais la part de l'âge, de l'étude, du talent; il reste la manière d'étudier. On ne nous tient pas ici assez serré, je le sens, sur le modelé, Panatomie et la forme, non plus que sur l'étude de l'antique, qui doit nous aider à saisir la nature dans sa plus belle expression. Ce fut un coup de tonnerre dans le calme plat d'ici, que la vue de ces études, et maintenant que voici trois semaines d'écoulées, que j'ai eu le temps de me remettre de ce premier choc, il résonne encore. A côté de ces têtes, toute la peinture d'ici a une apparence plate ; elle ne se modèle pas... Tenez, mon cher papa, je voudrais que vous les eussiez vues; car elles m'ont fait une impression qui ne s'effacera plus. C'est dans ce sentiment que je voudrais peindre un jour, et c'est ce que je n'apprendrai jamais ici, malgré les talents incontestables que Dusseldorf renferme. On y apprend à dessiner, mais là aussi on peut pousser la chose bien autrement sérieusement.

Je vous dis ceci pour en venir à examiner si le moment ne serait pas bientôt là de changer de milieu d'étude ? Il

faut naturellement peser le pour et le contre. C'est pour cela que je voudrais une fois vous dire tout ce que je pense, afin que vous puissiez aussi là-dessus me dire ce que vous en penserez. Comme je vous l'ai dit d'autres fois, on travaille ici trop en famille ; on en prend trop à son aise ; on ne travaille pas autant qu'on le pourrait : le nombre des études de Berthelli et ce qu'il me disait de la distribution de son temps me l'a bien fait voir...

Vous me demandez si on nous donne des sujets à traiter: pas du tout. On n'y songe pas plus que si nous n'étions pas là. Sohn, auquel je suis d'ailleurs très attaché, est làdessus d'une extrême indifférence, au lieu de presser et de stimuler les élèves; et cette nonchalance, il l'a pour luimême. Et si Sohn, l'homme principal, se montre ainsi, tous les autres professeurs perdent de plus en plus la considération. Hildebrand survit à son nom. Le professeur d'anatomie a décampé cet hiver à cause d'une aventure qu'on a voulu étouffer, et on n'a pas encore songé à le remplacer. Tout ceci est pour vous dire que je suis convaincu que j'avancerai plus en allant à Paris, mes trois ans révolus, ou du moins mon tableau achevé. Je le sens. Un des motifs qui vous ont détourné de Paris pour moi, c'est que j'étais trop jeune, n'est-ce pas ? Mais cette crainte ne doit plus vous troubler, si je puis apprendre davantage. Cette manière plus large et en même temps plus sévère d'étudier la nature me semble la vraie. Je me féliciterai toujours d'avoir commencé ici, mais je ne crois pas qu'il me faille y rester encore longtemps.

Huit jours après, il recevait la réponse de son père, qui est remarquablement bienveillante et pondérée :

La vue des études de M. Berthelli a donc opéré un changement complet dans ta manière de juger renseignement et la marche académique de Dusseldorf, et, avec la vivacité d'impressions de ton âge, à l'état paisible d'étudiant marchant avec confiance a succédé brusquement celui du doute et même de l'ennui Je comprends la chose, ou plutôt je me l'explique, et comme dans cette disposition d'esprit tu ne travaillerais plus avec confiance, je ne t'imposerai pas l'obligation de demeurer à Dusseldorf au delà du temps nécessaire pour clore honorablement ta première période d'études vis-à-vis de tes professeurs. Je consens donc à ce que tu me demandes ; non que je m'y sente vivement poussé par tes observations, mais parce que l'ennui t'empêcherait désormais de marcher avec élan, et par suite avec avantage... Peut-être seras-tu un peu déçu par le séjour de Paris, dont tu ne vois aujourd'hui que Le beau côté. L'école allemande, me disait hier M. Aurèle Robert, recherche la pureté des contours ; l'école française veut le relief ; l'une agit sous l'impression du raisonnement, l'autre sous celle de la vue ; et chacune a son côté fort et son côté faible. En France, on tombe dans le chic et l'exagération ; en Allemagne, dans le sec.

A Paris comme à Dusseldorf tout n'ira pas à tes souhaits, et tu éprouveras qu'il faut partout beaucoup d'énergie et d'effort sur soi-même pour surmonter les inconvénients qui se rencontrent partout et les moments de découragement qui vous prennent à la vue des travaux des autres, qu'on est toujours disposé à préférer aux siens.

A son ami Berthoud, Meuron parlait avec plus de liberté encore. La crise fut décisive :

Ce que j'avais toujours soupçonné m'est apparu tout à coup. Dès lors, plus de repos. Je n'entreprendrai pas de

te raconter tout ce qui se passe en moi Pendant quinze jours, à la lettre, je ne pouvais regarder mes études sans serrement de cœur. Chaque soir, en rentrant, je me disais : Il faut partir, tu t'enfonces ici ! Que de tours de chambre, que de discours brisés ! Je crois que j'y passai même plusieurs fois une partie de la nuit. J'étais trop monté pour pouvoir réfléchir avec calme, monté comme tu ne peux pas te le représenter, et en même temps découragé au delà de ce que je puis dire. La première chose à faire était d'écrire à papa, qui fut, je pense, assez surpris. Il me répondit tout de suite que du moment où je ne pourrais plus travailler tranquillement et avec confiance à Dusseldorf, il faudrait me décider à aller à Paris, quoiqu'il ne lût qu'imparfaitement convaincu, ce que je comprends très bien aujourd'hui. J'avais réfléchi de mon côté et étais arrivé à cette conclusion, qui était la sienne, qu'il s'agissait de terminer d'abord honorablement mes études, ici, par un tableau qui en résume l'enseignement, et je me sens le courage de le faire.

« Il me semble convenable, lui avait dit son père, que tu boucles tes trois années par un ouvrage fait avec élan. » Malheureusement, c'était l'élan qui précisément lui manquait désormais. Le sujet qu'il avait choisi et dont il commençait la première esquisse au mois de mai : David cherchant à calmer Saûl par ses chants, paraît lui avoir causé plus de tourment que de satisfaction. Il en est beaucoup question dans les lettres du père et du fils : ils dissertent à perte de vue sur l'attitude des personnages, leur expression et l'ordonnance

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générale de la composition. A force de changer et de recommencer la tête de David, de multiplier les dessins, les mois s'écoulent; ses sœurs s'en désolent; impossible de songer à un retour définitif aux vacances d'été à cause de ce Saûl et de ce David ! « Enfin, lui écrit sa sœur Marie, pour des majestés aussi célèbres, il faut savoir faire quelques sacrifices. Puissent-elles faire rejaillir sur toi un peu de leur immortalité ! »

Un séjour prolongé en Suisse vint faire une utile diversion à ce souci croissant et affermir ses nouvelles impressions, sans le détourner pourtant de la marche qu'il s'était tracée. Le retour à Dusseldorf s'imposait pour exécuter l'œuvre commencée, et le 1 6 décembre 1844 l'y retrouve, attaquant pour la première fois sa toile proprement dite.

Mais tout, à Dusseldorf, était changé pour lui. Les familles de Reutern et Jukowski s'étaient transportées à Francfort; Schadow avait été appelé à Berlin. Bosshardt, un Suisse, la plus intime de ses relations, poursuivait ses études à Munich.

Et surtout, Sohn, qu'il avait tant aimé, n'était plus le même pour lui : leurs relations jusque-là si cordiales et si pleines de confiance avaient changé insensiblement. Le maître avait sans doute discerné l'influence, si vite acquise sur le jeune artiste, des tendances nouvelles de l'école française, incarnée pour Meuron en Berthelli ; et chaque dissidence, chaque velléité d'indépendance de son élève favori le piquait au vif. On ne saurait expliquer que par ce froissement très naturel le changement si sensible survenu dans les dispositions du professeur :

Sohn avait l'air de faire grise mine à mes essais, écrit Albert, et me fit une admonition si raide que je ne savais que me dire. Cela me fit un singulier effet que je ne saurais vous décrire... Souvent je me prends à penser: « Si seulement je pouvais travailler une fois quinze jours seul, quitte à revenir ensuite à l'atelier ! » Ces tiraillements continuels cassent les bras et vous éteignent, de manière à ne pas laisser la moindre étincelle d'inspiration. Cela donne froid à l'âme de se sentir si peu de liberté. C'est en faisant quelques faux pas de droite et de gauche qu'on apprend à connaître son chemin.

Depuis son dernier séjour en Suisse, il se sentait porté vers la couleur, et Sohn lui reprochait d'en avoir rapporté « de fâcheuses velléités », de vouloir marcher « en dehors de la voie tracée ». ce Ces messieurs croient qu'il n'y a qu'un étroit

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sentier qui mène au but ! » Et son maître le traitait durement, « sabrait » son tableau sans miséricorde : « Je vous avais dit de faire cela, et vous avez fait ceci ! » Heureusement, raconte Albert, je ne lui ai pas répondu un seul mot. Sûr est-il que s'il recommençait sur ce pied, je quitterais aussitôt sa classe. Plutôt tout planter là que de foire un tableau dans de pareilles conditions!

Son pére l'exhorte au calme, à la patience, l'engage à faire effort pour entrer dans la pensée de son maître :

Cette lutte même, ajoute-t-il, aura été un profit, si tu la termines en vaillant homme. Tu feras l'expérience que c'est une étude tout à part que celle de finir. Il y va toujours plus de temps qu'on ne le supposait. La peinture de premier jet des commencements est autrement facile que le côté matériel de l'art chargé de réaliser le rêve. C'est ici qu'il faut du courage et de la fermeté de caractère, pour ne pas lâcher la besogne par lassitude ou découragement ; et c'est ce dernier travail qui distingue l'homme capable du peintre ordinaire.

Les nouvelles qu'il recevait de Neuchâtel n'étaient pas gaies non plus. La Suisse traversait une période agitée : l'invasion des corps francs, la guerre du Sonderbund prés d'éclater...

Je ne reviendrai pas sur les événements, lui écrit son père. Mieux vaudrait peut-être les ignorer, car on en est

à la longue si assombri, si accablé, que cela vous ôte la faculté de travailler avec suite. Je te félicite d'être éloigne. Profite de ton privilège, mon cher ami, pendant qu'il dure. Tu as bien fait de nous rassurer au sujet de vos inondations, car nous étions en peine. Voilà comme chaque pays a ses tribulations ; mais celles de vos contrées passeront plus vite que celles de la Suisse, où la confiance mutuelle et le rapprochement des partis sont lents à revenir.

La lettre à laquelle Maximilien de Meuron faisait allusion, racontait les dévastations causées par la fonte soudaine des neiges et nous semble assez caractéristique pour que nous la transcrivions encore :

L'inondation prévue s'est effectuée, écrit Albert le icr avril 1845, et avec une si grande rapidité et une si grande affluence d'eau que toutes les communications sont interrompues. Les rues basses ont jusqu'à quatre ou cinq pieds d'eau ; l'Académie est bloquée, l'eau pénètre jusqu'au milieu de la cour; les charbons sont noyés, ainsi plus de chauffage. Les premiers jours, c'est amusant de voir la masse de canots qui circulent ; mais quand on songe à la foule de gens qui sont aux abois, cela rend triste. Toutes les campagnes sont sous l'eau, les chaussées rompues, les maisons de paysans submergées, une grande partie du bétail noyée dans plusieurs localités où l'eau est arrivée tout à coup par la rupture des digues, sans parler des récoltes perdues et de l'air malsain qui en résulte quand les eaux se retirent. Hier était le jour critique pour la ville ellemême, que la rupture des mêmes digues en amont a sauvée. L'eau ici dépassait déjà d'un pouce le haut de la digue, qui, il y a trois semaines, était encore de dix-huit à vingt

pieds au-dessus des eaux. On éleva en hâte une muraille de fascines, qui n'auraient pu tenir longtemps si l'eau eût continué à monter. Heureusement, elle baissa de deux pouces, et aujourd'hui un soleil magnifique va en absorber beaucoup. La ville cependant n'en sera pas débarrassée avant cinq à six jours. J'ai réussi avant-hier à gagner l'Académie — non sans péril, en enjambant les balustrades au risque de m'y empaler — pour déposer mon tableau sur une chaise, afin que si l'eau s'avisait de monter encore, il ne pût en être atteint. C'est la partie la plus animée de la ville qui est submergée. Mon ami Smith en est fort gêné.

Peu de temps auparavant, d'autres alarmes, également nouvelles pour le jeune Neuchâtelois, qu'elles intéressaient fort, avaient ému la population : le Rhin, pris depuis trois semaines, était comme une mer de glace en tourmente : les blocs, entassés les uns sur les autres, atteignaient jusqu'à quinze pieds de hauteur.

On attend à chaque instant la débâcle, écrivait-il. On prétend qu'il y a des endroits où la glace atteint à une trentaine de pieds d'épaisseur. Le Rhin grossit d'un pied par vingt-quatre heures. Des sentinelles sont en faction, et sitôt que l'événement se fait pressentir, on tire du canon pour avertir plus bas que la glace arrive. Si l'eau monte comme l'année passée, cela peut devenir dangereux, vu qu'un seul de ces glaçons énormes peut renverser une douzaine de ces maisons de paysans faites en gâchis.

Le moment du départ approchait. Nous laisserons de côté le récit des fêtes artistiques de cet

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hiver-là, ainsi que des concerts splendides qui eurent lieu vers le printemps. Ces solennités musicales alternaient de trois en trois ans avec Aixla-Chapelle et Cologne ; des chœurs hors ligne étaient soutenus par un orchestre de quatre cents musiciens. Le Josué, de Haendel, impressionna fortement Meuron, qui avait trouvé ainsi à Dusseldorf tant d'occasions d'enrichir son esprit et d'élargir son horizon. « Il m'en coûtera toujours un peu, écrit-il, de quitter Dusseldorf; mais je me réjouis plus que jamais de revenir au pays et de vous revoir tous. »

Enfin, au commencement de juin 1845, il donnait à sa toile le dernier coup de pinceau, et disait adieu à Dusseldorf, non sans avoir échangé quelques explications affectueuses avec son professeur et pris congé de beaucoup de bons amis. Schadow, de retour depuis quelques semaines, s'était montré très bienveillant: « Personnellement, écrit Albert, je me suis séparé de tous deux en bonne amitié. Je n'ai rien négligé pour cela avec Sohn, qui m'a donné des conseils très paternels, dont je l'ai remercié. »

Avant de rentrer en Suisse, il fit, avec un ou deux camarades, un charmant voyage, et visita tour à tour Munich, Heidelberg, Augsbourg...

Le tableau de David et Saùl est l'œuvre d'un

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bon élève, qui a tiré d'un enseignement trop étroitement académique tout le profit qu'il fallait en prendre, qui a appris à dessiner correctement les figures, à donner de nobles plis aux draperies. Plus tard, il se demandait s'il n'avait point séjourné trop longtemps dans l'atmosphère un peu renfermée de la célèbre école allemande. Nous allons le voir, dans l'air plus libre de Paris, prendre son essor et conquérir sa personnalité.

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