‹ Le peintre Albert de MeuronChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'atelier et l'enseignement de Gleyre. — Walthard. — Salon de 1845. — L'Exposition de Neuchâtel en 1846. — Mort soudaine du peintre Lory. — Entrée aux Beaux-Arts; voyage au Havre. — Premières compositions; séjour à Fontainebleau. — Juste Olivier. — Les événements politiques: révolution de 1848, à Paris et à Neuchâtel.

Le 17 octobre 1845, Albert de Meuron débarquait à Paris. Il y trouvait quelques amis et compatriotes qui lui firent un accueil empressé, M. Aug. de Meuron, le fondateur de l'hospice de Préfargier, la famille Coulon, MM. Fritz et George Berthoud, de Fleurier, tous deux banquiers, la famille Girardet : Charles, le graveur, et ses trois fils, Édouard, Paul et Karl.

Le jeune peintre trouva à louer à très bon

compte, au quai des Grands-Augustins, un petit appartement, où il était confortablement installé peu de jours après son arrivée.

11 entra à l'atelier Gleyre, qui avait succédé à l'atelier de Paul Delaroche, à la suite d'un fâcheux accident dont nous devons le récit à M. Albert Anker. Comme dans la plupart des ateliers, les nouveaux venus devaient subir des « brimades » parfois cruelles; il y en eut une qui dépassa toute mesure et eut des conséquences tragiques: on attacha l'élève sur une échelle, on le porta en triomphe, puis on posa l'échelle contre le mur avec le « nouveau » la tête en bas; le malheureux eut une congestion cérébrale dont il mourut. Grande colère de Paul Delaroche, qui déclara vouloir fermer son atelier. Quelques élèves allèrent en députation chez lui et lui demandèrent à quel peintre ils devaient s'adresser: il leur désigna et leur recommanda chaudement Charles Gleyre, qui avait alors environ quarante ans et n'avait guère encore exposé que les Illusions perdues et la Séparation des Apôtres.

Albert de Mcuron arrivait à l'atelier peu après ce changement de maître; il y trouva des élèves qui avaient encore suivi renseignement de Delaroche, tels Gérômc et Hamon. Il y retrouvait aussi un de ses camarades de Dusseldorl, un

IIO ALBERT DE MEUtiON

Américain nommé Smith, pour qui il avait de l'amitié, puis un compatriote à qui il porta un affectueux intérêt et dont il parlait toujours avec un certain attendrissement. C'était un Bernois nommé Walthard, qui passa plusieurs années à Paris et y exécuta un charmant tableau, heureusement conservé au Musée de Berne : Faust recevant les directions de Méphistophélès. Ce début brillant fit naître de belles espérances ; mais, revenu dans sa ville natale, Walthard n'y trouva pas les encouragements dont il avait besoin : il chercha des consolations dans l'alcool et finit ses jours à la Waldau.1

Parmi les camarades d'atelier de Meuron, nous pouvons citer encore Toulmouche, Schutzenberger, et Nazon. Ce dernier n'était plus tout à fait jeune à son arrivée; on lui demanda ce qu'il avait

1 Ce jeune artiste n'était pas un malade ordinaire: le directeur l'avait pris en amitié, il continua de s'intéresser à lui lorsqu'il quitta l'établissement après un premier séjour, et toutes les fois que Walthard « se dérangeait» de nouveau, le médecin le rappelait et le faisait travailler dans l'atelier qu'il lui tenait toujours prêt. C'est là que Walthard exécuta plusieurs tableaux, notamment une œuvre de longue haleine, la Bataille du Grauhol\. Mais ce qu'il fit de plus remarquable à la Waldau, ce fut une série de portraits de malades : il cherchait à les faire causer, observait leur physionomie, leurs gestes, leurs allures, écoutait leurs plaintes, le refrain de leur idée fixe, et rentré chez lui, il faisait un dessin auquel il donnait pour légende les paroles drôles, amères ou folles qu'il venait d'entendre.

fait avant de se vouer à la peinture; il répondit qu'il avait été au séminaire, avec l'intention de devenir curé. « Hé bien, nouveau, crièrent en chœur les camarades, tu vas prêcher. Fais-nous un sermon!» Nazon obéit; il parle, parle, les périodes se déroulent avec ampleur:

— Mais, nouveau, c'est très bien ce que tu nous dis-là !

— Je crois bien, réplique Nazon, c'est du Bossuet.

Meuron fut d'abord un peu ahuri par le vacarme de l'atelier:

Ces malheureux Français, écrit-il, ont le talent de travailler en Élisant un train d'enfer, du moins le grand nombre. L'un chante, l'autre rit d'un camarade; on s'insulte, on crie, on applaudit. C'est un vacarme étourdissant par moments, surtout maintenant que les élèves reviennent et que l'atelier se remplit. Ce matin il y en avait deux qu'on chicanait pour leur accent gascon, ce qui donna presque une petite émeute et menaça d'amener une bataille. Heureusement l'un d'eux eut l'idée de produire une chanson nouvelle, et il ne fallut que cela pour que chacun se joignît au refrain et fit sa part du concert. C'était se calmer pour retomber dans un autre genre de vacarme. C'est assez impatientant par moments, surtout quand le perturbateur n'a pas d'esprit ; mais souvent aussi c'est assez amusant. Et puis on s'y fait et on finit par n'y plus faire attention. Ils laissent d'ailleurs parfaitement tranquilles ceux qui ne se mêlent de rien.

Gleyre venait tous les jours pour la correction:

C'est un homme excessivement bon et doux, qui paraît fort aimé à l'atelier. Il corrige bien. Il parle beaucoup de simplicité, de larges plans, de tranquillité C'est une chose très bonne, je le sens. Mais je ne saisis pas encore très bien la façon d'y arriver et à quel point cela manque dans mes ouvrages... Je suis très content de la manière dont on étudie ; on suit une marche très sérieuse, et, autant que j'en puis juger, l'école française est sur une très bonne voie. Il y a beaucoup, beaucoup de talents. C'est presque effrayant de voir la masse de gens qui ont du talent, et même un talent au-dessus de l'ordinaire, et qui cependant ne font point de bruit. M Gleyre m'a questionné sur le temps que j'avais passe en Allemagne et le détail de mes études. Il m'a demandé si j'avais étudié l'antique et conseillé de le reprendre encore. Le peu d'importance qu'on lui donne en Allemagne est une des choses qui l'ont frappé quand il y fut. Il dit que je tourmente trop mes lignes, que je ne vois pas assez les formes principales, et que ce qui devrait y être subordonné est précisément ce que j'exprime avec le plus de soin. En Allemagne, dit-il, on cherche davantage à apprendre le corps humain partie par partie, comme anatomie et structure, qu'à trouver l'aspect vrai et toujours nouveau de l'ensemble de chaque corps et de chaque pose...

Une chose qui m'a frappé et à laquelle je ne m'attendais pas ici, c'est d'entendre parler continuellement de simplicité et de naïveté : copier la nature comme si on ne savait encore rien.

Pour M. Gleyre, le point capital est de saisir avant tout le caractère et la nature du modèle, et une fois ceci compris, travailler tout le reste dans ce sentiment-là. A Dusseldorf, on ne nous en parlait pas. C'eût été difficile, du

reste, d'étudier les différents types avec deux seuls modèles alternant d'une semaine à l'autre... M. Gleyre nous faisait remarquer comment cela se retrouve partout dans les antiques : quand ils trouvaient une beauté dans un corps, ils se plaisaient à l'accuser et à y subordonner le reste. De là cette admirable harmonie de l'ensemble et aussi cette variété toujours attrayante, bien que ce fût toujours le même corps humain... Faute de suivre cette marche, on tombe dans le défaut des écoles allemandes, de multiplier dans une grande composition des corps qui se ressemblent tous, des mains toujours les mêmes, quoique bien dessinées, d'un ensemble froid et monotone.

A côté de l'enseignement de Gleyre, notre jeune artiste recherchait avidement celui des vieux maîtres et devint bien vite un des hôtes familiers du Louvre. Il note avec soin pour son père ses impressions, qui d'ailleurs se modifient en se précisant. Ccst Véronése qui d'abord le saisit par la magie de sa couleur et de son style décoratif; s'il aime Raphaël, il préfère encore Léonard ; il est conquis par les paysagistes hollandais, Ruysdaël, Cuyp, Van Berghem. Puis c'est Claude Lorrain, et surtout Poussin, qui l'enchantent. Et, parmi les nouveaux, Léopold Robert lui parait le seul qui soit arrivé « au niveau des anciens, parce qu'il est complet en lui-même. » Horace Vernet l'avait d'abord frappé vivement, mais « pour y revenir souvent, ce n'est plus cela. » Et sa précoce sagesse ajoute cette jolie réflexion: « Au Louvre,

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