CHAPITRE IV
Vie d'artistes à Brienz. — Tableaux de genre : Le quart d'heure de RabAais ; Us Commères. — Mort de la mère de l'artiste. — Nouveaux projets. — Un incendie. — Excursions alpestres. — Un livre de TœpfTer. — Les chasseurs de chamois. — Premiers succès de vente. — Mort de M. de Merveilleux. — Exposition de Paris.
Revenu de Paris en 1848, Meuron resta en Suisse toute cette année et une partie de la suivante, travaillant tantôt à Bel-Air, tantôt à Neuchâtel, où il fit un certain nombre de portraits: le plus remarquable est celui du professeur Monvert; on peut voir a la bibliothèque de Neuchâtel cette peinture exécutée avec une belle franchise et qui fut très remarquée à l'exposition posthume
des œuvres de Meuron. Il peignit aussi quelques études au Ruau de Cressier et dans les fossés du Landeron.
Comme il vivait alors au sein de sa famille, les lettres sur cette période laborieuse et paisible nous font complètement défaut. Nous avons en revanche les notes que la mère de l'artiste prenait au jour le jour; elles nous introduisent dans cette vie de famille, à la fois très intime et assez animée, va-et-vient incessant de parents et d'amis, échange de visites, courses répétées entre Bel- Air, Corcelles et le Creux de la Pey.
La santé de sa mére, déjà gravement atteinte, interdisait à Albert les absences lointaines. Cependant, après ses quatre ans d'études à Paris, il souhaitait d'entreprendre des œuvres originales. Il se sentait particulièrement attiré vers cet Oberland bernois dont son père avait, dés 18 12, découvert les chemins et interprété les sites. Qu'y trouverait-il lui-même? 11 ne le savait encore, mais il pressentait que sa destinée de peintre était Là. Dés l'automne 1849, il est établi à Brienz, tout heureux de se retrouver en présence de la naiure, dans cette saison qu'il affectionnait entre toutes pour la pureté des lignes et l'éclat des colorations. Il retournera plusieurs années de suite à Brienz, et y séjournera même
de septembre 185 1 à mars 1853 presque sans interruption.
La famille Girardet y avait élu domicile et faisait de ce charmant village le rendez-vous préféré des peintres épris des mœurs, des types, des costumes pittoresques de l'Oberland. Edouard y avait précédé Karl; celui-ci le rejoignit après la révolution de 1848, qui lui avait fait une impression terrible : ses frères disaient qu'il était abattu comme s'il avait lui-même perdu un trône. Lorsque Meuron vint s'établir à Brienz, il y trouva, outre les Girardet, avec qui il avait fait amitié à Paris, Dietler, Moritz, d'autres encore. Cette petite colonie d'artistes, qu'on pourrait presque appeler l'école de Brienz, a marqué dans l'histoire de l'art helvétique T. Elle offrait à Meuron une société simple, cordiale, qui convenait particulièrement à son tempérament à la fois sociable et casanier. Les visites du dehors, amis ou artistes en passage, n'étaient point rares; après les journées de travail, dont les heures étaient comptées, on se retrouvait avec plaisir le soir pour fumer une pipe en devisant, les pieds sur les chenets. L'auberge, suffisamment confortable,
\ Sa réputation attira d'autres artistes d'Allemagne ou de Suisse, Knaus, Vautier, le sculpteur bernois Christen, que sa simplicité et sa bonhomie prédestinaient aux charges d'atelier.
était tenue par l'excellent M. Flury, maître d'école retraité, ami des livres, dont il avait toujours une provision pour ses hôtes; il fit installer pour eux, dans la galerie, un billard qui leur fut bien précieux aux heures de loisir. L'arriére-saison se passait donc assez agréablement, et les campagnes d'automne se prolongeaient parfois jusqu'en janvier ou février; si bien qu'on se disait à Neuchâtel : « Vous savez, M. de Mouron va rester à Brienz; il veut devenir Bernois, acheter la bourgeoisie de Brienz et même épouser une Oberlandaisc « de bonne famille »....
Quand la soirée était belle, Albert aimait à flâner seul au bord de l'eau, le long de la belle route, alors récemment construite, qui s'en allait vers Interlaken sous un ciel empourpré. Il se mêlait volontiers aux enfants jouant sur la grève, s'arrêtait à causer avec les paysans assis devant leur maison, s'intéressait aux moindres détails de leurs travaux, de leurs cultures, car il aima toujours avec prédilection la vie des champs et les choses de la campagne. Ses carnets sont remplis de croquis faits, au cours de ces promenades, pour noter une attitude, un geste des enfants et des jeunes gars qu'il aimait à suivre dans leurs ébats. Il ne dédaignait pas de se dévaler avec eux dans une schlitte en bas les pentes neigeuses, non plus
que de fournir de bonnes idées pour l'érection des bonshommes de neige qui se dressent, pipe à la bouche et poings aux côtés, sur la place du village.
Influencé par le goût de ses collègues, qui tous étaient ses aînés et dont plusieurs s'étaient déjà fait un nom, le jeune artiste se voue d'abord à la peinture de genre : il compose des scènes rustiques et d'intérieur, qui lui valurent ses premiers succès et fondèrent sa renommée en Suisse. Ses plus anciens tableaux de cette époque furent le Taupier, vendu à Bâle, et le Tireur d'épine, que nous avons vu à Neuchâtel.
Puis il revient finir l'hiver au milieu des siens : il prend sa part de la vie de société, mais sans préjudice pour son travail, puisqu'il exécute alors une dizaine de portraits. Bel-Air et la Redallaz, où il fait plusieurs études, se partagent son été; et l'automne le retrouve à Brienz, retenu jusqu'à la fin de janvier par un travail dont ses sœurs ont quelque peine à comprendre l'importance. Comme nous allons le voir dans ses lettres, le Quart d'heure de Rabelais date de cette campagne, ainsi que la Cueilleuse de fraises.
Mais à ce moment, la santé de sa mère paraît avoir décliné d'une manière sensible; l'excellente femme ne se faisait guère illusion sur son état;
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scs notes de chaque jour sont touchantes de douce résignation. Elle écrit le 18 janvier 185 1 : «On trouve que je vais mieux. Je ne le pense pas. » Et le 20: ce Toujours de mauvaises nuits. Je sens bien approcher la fin. Le Seigneur est bon; il fait tout pour le mieux. » Le lendemain elle a une grande joie : Albert annonce son retour pour la fin du mois, et elle s'écrie : « Puisse-t-il arriver assez tôt!...» Enfin, le 29, il est là: «Toussé toute la nuit, écrit-elle, mais ce matin la grande joie de revoir Albert. Que Dieu soit béni d'un si grand bienfait! Il a exaucé ma prière. » Quelques jours plus tard, après avoir fait mention des soins touchants de son mari, elle ajoute, presque confuse: «Je ne parle que de moi; mais je suis entourée de tant de soins et d'affection, qu'il n'est pas possible de n'en pas parler. »
La maladie avait cependant ses intermittences; une fois encore, la crise passée, la vie reprit autour d'elle, avec ses travaux, son animation, a laquelle elle prenait part avec tant de grâce: les notes se poursuivent, et ce n'est que le Ier août que le crayon lui tombe des mains. Deux jours plus tard, tout était fini.
Nous laissons maintenant, comme nous l'avons fait jusqu'ici, la parole à Albert; il va nous conter ses séjours à Brienz.
Brien^, 16 novembre 184p. Depuis trois jours, écrit-il à son père, nous avons passablement de neige, avec un temps magnifique; mais elle part grand train. Comme je n'ai plus que pour un jour a travailler dehors, cela ne me contrarie pas. Ce qui m'a contrarié beaucoup plus cette dernière semaine, c'est la rougeole de mes deux petits modèles. Heureusement qu'ici on ne se ménage pas trois semaines et qu'après demain ils pourront sortir. En attendant, je travaille aux autres figures et au fond...
Caroline me dit qu'on ne comprend pas ce que je puis faire ici : vous savez bien, vous, qu'on ne peut pas finir quand on veut, et que d'être pressé vous retarde plus encore... Malgré tout le plaisir que j'aurais à me retrouver à Neuchâtel, qu'y ferais-je de mes études de cette année ? Tout au plus deux petits tableaux, et quelle avance y aurait-il à y rapporter deux toiles non terminées, et que je finirais Dieu sait quand, sans rien avoir pour l'exposition suisse de l'année qui vient ? Ne vaut-il donc pas beaucoup mieux terminer ce que j'ai ici ? et ma campagne m'aura au moins servi à quelque chose. Car vous savez bien que quand il s'est écoulé quelque temps et qu'on n'est plus sur les lieux, on ne peut plus faire ce que l'on voudrait ; la mémoire se perd, les impressions s'effacent ou s'affaiblissent, et va te promener! c'est une affaire finie...
... Je me réjouis de reprendre mon atelier du Gym-
nase, tout en regrettant Brienz et les Girardet, avec lesquels j'ai été toujours très agréablement. Edouard me plaît. Il compte aller faire un tour à Paris cet hiver. Karl en passera encore une partie ici ; il trouve que c'est la plus belle saison pour la couleur et pour peindre d'après nature... Il y a de quoi faire bien des tableaux, et je crois qu'en revenant une autre année, je ferai quelque chose de mieux. Du reste, ce qui est à faire parait toujours mieux que ce que l'on a derrière soi. Il en est de tout ainsi. On se trompe, mais on a l'espérance, et cela réussit quelquefois...
Brien^, décembre 1849. J'iU avancé passablement cette semaine et je commence à compter les jours... Nous avons un temps magnifique, mais froid. Heureusement que le bois ne manque pas et qu'on peut se chauffer... C'est vraiment un beau moment pour voir les montagnes, et on y trouve tout autant de sujets de tableaux qu'en été. Le paysage a beaucoup plus de vie, parce que le bétail est descendu des chalets. Le soleil sur ces montagnes beurrées est d'une couleur admirable. Karl Girardet en fait des études-pochades qu'il est parvenu à faire, assez faites, dans une séance. Il n'y a du reste pas moyen de faire autrement, le soleil pouvant vous changer tout d'un jour à l'autre, et il y a cela de bon qu'on se fait à travailler vite. En outre, une étude faite en une fois, si elle est moins étudiée comme détail, aura toujours sur une autre l'avantage d'un effet bien précis et une unité qu'il est impossible d'atteindre autrement.
... Nous réalisons quelquefois maintenant, le soir, le tableau d'Ed. Girardet, la Glissade.
Brien^, S octobre iSjo. Nous avons commencé les veillées hier... J'ai envie de faire un petit tableau de nuit avec
la lampe, et pour cet effet j'ai organisé un quinquet et une lampe hier au soir. Dietler est parti il y a quelques jours. Je pense que Pierre de Salis viendra bientôt. Paul Girardet est attendu d'un jour à l'autre.
Brien^, 26 décembre 1S50. A sa sœur. Depuis quinze jours, je me sens, comme l'année dernière, la fièvre de la fin, et je compte les jours qui me restent. Or tu sais — ou papa le saura pour toi — que rien ne se laisse moins presser que la fin d'un tableau. Je me rappelle trop bien que l'année* dernière cela m'a tordu le cou, tant soit peu. Je me disais : « Voilà que je pourrai terminer à Neuchâtel, ceci encore et cela de même. » Et, arrivé a Neuchâtel, ah ! il aurait fallu le modèle, pour ceci, et puis pour cela. Aussi faut-il que l'expérience profite. J'en ai bien encore pour la moitié de janvier pour achever mes trois œuvres. Quand je dis trois, c'est que j'ai à vous annoncer la naissance d'un petit dernier, venu au monde dans les entredeux. C'est le plus petit de tous. Pauvre petit ! Je l'ai baptisé le Quart d'heure de Rabelais. On le couvre avec les deux mains. Je vous laisse à deviner ce que c'est; j'aime mieux voir ce que vous imaginerez, cela me donnera des idées. Après ça, le titre ne permet pas bien des suppositions. Edouard Girardet m'a dit qu'il croyait que ce serait celui qui se vendrait le premier.
Ce tableau, popularisé par la lithographie, est une amusante scène d'auberge, représentant un paysan qui cherche péniblement sa bourse dans le tréfonds de sa poche, sous le regard sévère de l'aubergiste, grosse matrone en costume bernois. L'année suivante, Meuron travaille à un autre petit tableau, qui n'eut pas moins de succès et
qu'il décrit dans une lettre à son père (on reconnaîtra la scène intitulée les Bonnes commères):
Brien%j }0 septembre iSji. Ce sont trois vieilles qui devisent charitablement sur des personnes qu'on voit dans le fond du tableau. Elles sont assises sous une galerie de bois garnie de vigne L'une a son rouet à côté d'elle et moud son café ; la seconde tricote et la dernière écosse des haricots. Je ne sais encore s'il réussira; tout dépend de l'exécution et de l'intérêt que je pourrai mettre dans ces trois figures. Ce n'est pas un sujet auquel j'eusse pensé d'avance ; j'avais d'autres projets ; mais ils ont été si constamment déjoués par le temps, que j'en ai été tout à fait désorienté. Je commencerai bientôt quelque chose de plus sérieux...
Nous avons eu, il y a trois jours, la visite de MM. Zùnd et Koller, qui sont à Meiringen, contrariés par le temps comme nous le sommes, mais qui n'en ont pas moins lait de grandes études, la plupart inachevées, il est vrai. Nous avons été les voir hier, malgré la pluie, avec Girardet... Zùnd m'a prié de le rappeler à votre souvenir. Il m'a donné de bonnes nouvelles de M. Zelger et m'a beaucoup engagé à aller le voir à Lucerne ; mais pour le moment, je n'y pense pas.
Brien^, 1} octobre /<?//. ...Mon tableau est maintenant tout débrouillé, au moins il me paraît tel. Il est ébauché et assez avancé ; avant quinze jours il sera terminé, je l'espère. Il m'amuse beaucoup à faire; mais si ce beau temps se maintient, je le laisserai quelques jours pour faire une étude dans la montagne. Les Alpes sont magnifiques maintenant, et je ne renoncerai pas, si le temps se maintient, au motif que j'ai envie de faire, car c'est le moment où l'atmosphère est la plus claire et la couleur la plus belle
dans les hauteurs... Si je pouvais, ces mois d'hiver, faire quelque chose d'assez important, je pourrais peut-être l'envoyer à Paris pour l'exposition et faire en même temps ma visite au futur ingénieur1. ...En attendant, je suis bien heureux de vous sentir un peu plus en train, et que vous ayez pu reprendre vos séances d'atelier, y trouvant quelque plaisir. Cela vous aidera à remplir ou plutôt à occuper des moments où vous devez avoir bien du vide et que je voudrais bien souvent pouvoir partager avec vous, cher papa.
Ces dernières lignes font allusion à la mort récente de sa mère. Peu de temps après cet événement, Maximilien de Meuron avait accompagné son fils cadet à Paris : il s'y trouvait encore lorsque Albert lui adressait la lettre suivante, toute pleine de grands projets, et qui annonce une phase nouvelle de sa carrière, tout en nous expliquant pourquoi l'artiste remit à plus tard et différa d'année en année le plaisir de voir l'Italie.
1 Son frère Paul, qui allait poursuivre à Paris, à l'Ecole centrale, ses études d'ingénieur, commencées à Zurich l'année précédente.
Brien^, 18 novembre iSji.... J'ai lu avec beaucoup d'intérêt ce qui concerne le commencement de votre séjour, et je suis très heureux que Paul ait eu une première impression agréable. J'espère d'après cela qu'il n'aura pas d'ennui ; il n'en aura du reste guère le temps. Ce dont je m'impatiente aussi, c'est de voir ce que vous direz de ce que vous aurez vu en fait de nouvelle peinture. Nous étions justement à causer du tableau de Couture qui est au Luxembourg, comme je dînais chez Girardet, lorsqu'est arrivée votre lettre. J'ai tout de suite demandé un moment pour l'ouvrir, car j'étais impatient de savoir quelque chose de vous. M. Girardet le père, qui est ici, s'en est enquis avec beaucoup d'intérêt. Je lui ai dit que vous étiez allé voir Karl. Vous devriez aussi aller faire une visite à M. Gleyre, 86, rue du Bac; vous en auriez grand plaisir... Combien je voudrais parcourir avec vous les galeries, les musées, enfin tout ce qui pourrait vous captiver et que j'aurais moimême tant de plaisir à revoir!..
Je vous dirai une idée qui m'a poussé et qui me trotte par la tête, sans savoir encore si elle aura une suite : ce serait, dans un tout autre genre que Calame, de faire les quatre saisons en Suisse. Le sujet que j'avais envie de traiter cet été et auquel m'a fait renoncer ce mauvais temps continuel, rentrerait dans la série tout naturellement. C'était une visite aux vaches sur l'alpage, effet de soleil levant. Ce serait l'Été. Pour le Printemps, j'aurais un sujet à faire en moins grand, une noce arrivant par eau au pied d'une église. Une rive ombragée prêterait à un effet très pittoresque, mais il faudrait pour celui-là le costume et aussi les usages catholiques de l'Unterwald, pour le rendre plus pittoresque et varier un peu les effets. Quant à l'Automne et à l'Hiver, j'ai aussi mon idée, mais vous écrire tout ce que j'aurais à vous dire là-dessus m'entraînerait un peu loin, et j'aime mieux remettre à votre retour.
Ce serait, vous pensez bien, un ouvrage de longue haleine ; mais après mon long séjour ici, je sens que c'est ce qui rentrerait le plus dans ce qui me va, en me sortant du genre Girardet. Je ne crois pas d'ailleurs qu'ils se soient jamais préoccupés eux-mêmes de ce que je cherche ici et que je crois sentir : des sujets de figures combinés avec la nature suisse, ce qui rentrerait tout à fait dans ce que vous me conseilliez il y a quelques années, si vous vous en souvenez. Il faudrait auparavant me rafraîchir les idées par quelque exposition à Paris ou en Belgique, et voir de la nouvelle peinture.
Quant à un voyage à Rome, qui serait certainement, après réflexion, le premier endroit où je voudrais séjourner, il me semble qu'il ne faudrait pas y penser avant, parce que c'est un pays nouveau, qui exigerait qu'on l'étudiât d'abord et qu'on s'y fit, et ce n'est pas l'affaire d'un moment. Puis quand on se serait familiarisé avec lui, on voudrait y rester, et alors mon séjour dans ce pays-ci, bien qu'il n'eût pas été tout à fait perdu matériellement, le serait en ce sens, que je l'abandonnerais au moment où il m'aurait livré ses secrets et où j'aurais pu en tirer parti, suivant mon talent particulier.
Bricni, 31 décembre 1851.... Je regrette beaucoup de ne pas passer le Nouvel-An avec vous et d'en être réduit à ma plume pour vous souhaiter aussi heureuse qu'elle peut l'être la nouvelle année qui va commencer. La perte que nous avons tous faite pendant le courant de celle-ci nous rend à chacun plus pressant le besoin de nous rapprocher les uns des autres. Sans doute ce sera pour vous tous un moment bien pénible, et quoique de loin, c'est de tout mon cœur que je m'associe à la douleur de ne plus pouvoir souhaiter la bonne année à notre bonne mère. Certainement, si nos sens imparfaits nous permettaient de
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la voir, dans la place qu'elle occupe aujourd'hui, nos sentiments seraient autres ; mais la foi seule peut nous tenir lieu de cette vue. J'ai souvent pensé que la foi est un don que Dieu faisait aux uns plus qu'aux autres ; mais je reconnais aussi qu'elle est comme un jardin confié à chacun et qu'il faut cultiver sans cesse pour en retirer les fruits. Une épreuve comme celle que nous avons traversée nous la rend tellement nécessaire pour ne pas désespérer de tout, et même de la durée de nos affections les plus intimes, qu'on est effrayé, quand on fait un retour sur soi-même, du peu de soin et du peu d'ardeur avec lesquels nous recherchons ce bien qui nous serait si précieux. Quand je dis nous, c'est de moi que je parle, mon cher papa, car je sens bien la diiïérence réelle entre vous et moi. Mais, avec le secours de Dieu, il ne faut désespérer de rien Ce qui nous manque, c'est d'y penser plus constamment : il faudrait avoir comme un bandeau qui nous dérobât les choses du monde. Mais c'est là justement la tâche qui nous est imposée : regarder en haut, même en demeurant au milieu du monde.
Brien^, 19 janvier l8j2. A sa sœur Marie... Nous avons commencé, depuis le Nouvel-An, une académie du soir, avec Edouard Girardet ; nous dessinons de sept à dix, régulièrement, tête et figure. Nous nous en trouvons très bien; pour ma part, je m'en félicite tous les jours, et je puis dire que ce sont les heures les plus agréables de la journée, sans compter que je sens que cela me fait beaucoup de bien de me remettre au dessin. Nous y mettons notre temps et faisons des dessins aussi finis que possible. ... Nous pouvons éclairer très bien notre modèle... Nous en sommes à notre troisième dessin, qui représente un chasseur endormi ; le premier était une vieille et le second une demi-figure de femme enfilant une aiguille Enfin,
je vous assure que le temps ne me paraît plus long. Quant à mes autres travaux, le petit tableau des Commères est achevé et je suis bien aise de le sentir au sac. Il aurait pu mieux venir sans doute, mais j'ai fait ce que j'ai pu, et ce que j'aurais pu mieux faire, je le mettrai sur un autre tableau. Paul Girardet le trouve mieux peint que le Quart d'heure. Je ne sais qu'en dire ; il est plus étudié et en tout cas m'a donné beaucoup plus de peine... J'ai aussi ébauché le second tableau, dont je vous laissais deviner le sujet : c'est une vieille femme tirant les cartes à deux jeunes filles, un effet de lumière que j'ai vu dans une maison du village, provenant d'un rayon de soleil tombant dans une vieille chambre.
L'atelier que M. Flury veut me faire, pendant mon séjour à Neuchâtel, sera une affaire de 120 francs, tout compris ; tu vois que ce n'est pas cher ; et la location sera en harmonie. C'est un homme charmant à avoir comme aubergiste...
Aujourd'hui, le temps s'est remis, et le froid est revenu, avec un soleil de toute beauté. Ne t'étonne pas de m'entendre parler de la beauté du soleil toutes les fois que je parle du temps : tu ne saurais te faire une idée de la splendeur d'une journée et surtout d'une soirée ici; quand le temps est clair comme aujourd'hui, on croirait pouvoir ramasser d'ici une épingle sur les montagnes du Hasli, tant l'air est pur et transparent.
...Voici l'emploi de ma journée. Je me mets à l'ouvrage après déjeuner, vers neuf heures, jusqu'à quatre heures. Ma palette nettoyée, ainsi que mes pinceaux, je vais faire une promenade, régulièrement, le long de la nouvelle route au bord du lac, chose très bienfaisante dans ma vie sédentaire. De retour je dîne, puis reste à causer et fumer un cigare, le plus souvent avec un ingénieur de Berne qui est ici à l'hôtel. D'autres fois, je vais faire un
tour chez les paysans. L'heure de l'académie arrive ainsi, et après elle le moment de se mettre au lit ; or, tu sais que je m'acquitte fort bien de cette dernière occupation. M. Flury a une jolie bibliothèque allemande et je lis passablement aussi.
Brien^, 11 février 1852. La construction de mon atelier avance ; les planches arrivent toutes prêtes d'Interlaken ; le monter sera l'affaire de quelques jours. Vous sentez si je suis impatient de l'occuper.
Brien^, Ier juin 1852.... Nous avons eu une fameuse alerte la nuit dernière. A une heure, on a crié : Au j'en ! et quand je me suis éveillé au bruit qui se faisait dans la maison, j'ai cru un moment que le feu y était. Ma chambre était éclairée d'une manière effrayante, et pendant le peu de temps que je mis à m'habiller, Edouard Girardet arriva avec ses deux tableaux sous les bras, me disant que le feu était à la maison du docteur voisine de la sienne, mais séparée par un petit verger. Quand j'arrivai, la maison entière était en feu et faisait beaucoup craindre pour les maisons avoisinantes. Les Girardet avaient déjà tout déménagé, un peu trop vite, mais quand la peur vous prend, on ne raisonne plus. Je pris mon poste sur le toit, que j'atteignis en enfonçant une des vitres de l'atelier d'Edouard, et je me mis à asperger les bardeaux avec l'eau qu'on me passait depuis l'atelier. Peu à peu le monde venait. On couvrit le toit de linges et de couvertures mouillés, et on se borna à surveiller. Heureusement, il avait plu ces trois derniers jours et les toits étaient détrempés. Il faisait peu de vent. Autrement, Tracht y eût passé tout entier et l'auberge aussi. On parvint à force de peine à préserver la maison qui faisait vis-à-vis à celle qui brûlait, quoi qu'elle n'en fût qu'à vingt-cinq pieds tout au plus;
heureusement qu'elle était plus basse et qu'on n'avait que ce côté-là a défendre pour le moment. Au bout d'une demi-heure, le feu, qui s'était agrandi de deux granges audessus de la maison, fit écrouler les toitures et fut moins menaçant. On en fui maître un peu plus tard, et vers le matin tout était fini ; trop heureux était-on d'en avoir été quitte comme cela, les Girardet pour la peur, et moi pour une nuit sur le toit... La maison qui a brûlé (pour mettre mes sœurs au fait) est celle qui a été inondée il y a deux ans, en dessous de l'endroit où nous avons été, avec elles, voir travailler au torrent...
Brien^, 10 juin 1S52. Depuis ma dernière lettre, j'ai été à la montagne pour me rafraîchir les idées en vue de mon futur tableau r. J'étais parti à deux heures du matin, afin de me trouver là-haut au lever du soleil ; mais le temps s'est couvert tout à fait, en même temps que le vent se levait, de sorte que je n'ai pas trouvé précisément ce que je voulais. Je n'en ai pas moins fait une très jolie course, que j'ai dirigée vers une partie de la montagne que je ne connaissais pas, c'est-à-dire aux sources du Giesbach et dans les vallons qui séparent les montagnes que je vois de ma fenêtre d'avec celles qui se relient à la Scheidegg. C'est un pays sévère, surtout en ce moment, où il est complètement inhabité, l'herbe n'ayant pas encore assez poussé pour qu'on y amène le bétail. Les seuls êtres vivants que j'y ai rencontrés, ce sont des marmottes, que nous avons entendues siffler dans les rochers à mesure que nous avancions. Je suis ensuite monté au sommet d'une montagne d'où je dominais tout le lac et les montagnes moins élevées. C'était une fort belle vue. Elle est coupée à pic du côté de Brienz par une paroi de rochers de deux à trois mille pieds.
1 Les Chasseurs de chamois.
J'ai cru un moment que je n'arriverais jamais en haut. Je n'avais pu déjeuner avant de partir ; à moitié chemin j'avais cru y suppléer par du pain et du fromage arrosés d'une gorgée d'eau-de-cerise, puis sur la montagne j'avais pris une écuelle de chaud lait ; je ne sais si ce mélange était contraire à l'hygiène, mais il m'avait coupé les jarrets, de sorte qu'arrivé en haut, après avoir joui de cette grande vue et suivi avec la lunette une bande de vachers qui venaient miser l'alpage en dessous de moi, je m'étendis sous un rayon de soleil que les nuages m'accordaient par faveur, et je fis un bon somme, après lequel la fatigue avait entièrement disparu. Le temps était encore couvert le lendemain, de sorte que je suis redescendu à Brienz. Quand le temps sera remis et les vaches montées, je retournerai y faire une étude, mais ce ne sera guère que le mois prochain.
Je suis très content de mon atelier, le jour en est bon... L'aubergiste, avec lequel j'ai parlé, demande quatre francs par jour, vu le moment de l'année où vous viendriez ; vous pourriez choisir alors les chambres que vous voudriez... Si c'était avant ou après le grand passage des étrangers, il vous ferait le même prix que pour moi... Venez donc le plus tôt que vous pourrez.
Briai^, 11 juillet iSj2.... Le temps étant beau, je pense aller deux ou trois jours a la montagne, et je voudrais, sans vous gêner en rien, combiner mes arrangements avec les vôtres. M. Aurèle Robert n'est plus ici que quelques jours et serait très heureux de s'y rencontrer avec vous. Nous allons demain au Rosenlaui, Girardet et moi. M. Calame a passé ici, allant à la Handeck pour une quinzaine de jours. Nous pourrions peut-être aller le voir. Encore une chose : auriez-vous l'obligeance de me faire envoyer des fonds, ou de m'en apporter quand vous viendrez ?
Brien^, 28 septembre 1852. Vous auriez certainement déjà reçu de mes nouvelles, malgré « la répugnance à écrire » dont vous m'accusez, si je n'avais mis à exécution le projet si longtemps renvoyé d'aller à la montagne quelques jours. Bien que le temps ne fût pas des plus beaux, je suis parti lundi dernier, les vaches devant redescendre des Alpes très prochainement. Arrivé là-haut, j'ai débuté par une étude de terrains et de roses des Alpes, qui m'a pris beaucoup plus de temps que je ne l'aurais imaginé ; je me trouvais si gauche devant la nature, qu'il m'a fallu deux ou trois jours avant de voir clair. Vendredi, j'ai forcé de même ma course au Faulhorn, par un assez beau temps, mais un froid singulièrement vif, car il gelait. J'y ai vu un magnifique coucher de soleil, et ce matin, enveloppé du manteau de l'aubergiste, je me suis installé au coin de la maison, à l'abri de la bise, avec deux degrés de froid, devant un lever de soleil assez pauvre, mais qui peut m'être utile. Cela m'a d'ailleurs rafraîchi les impressions, et bien que ce que j'ai pu faire, gelé comme je l'étais, soit bien imparfait, je me tirerai de cette partie de mon tableau, d'autant que ce que j'ai vu pendant ces huit jours m'a convaincu que ce qui donnerait le caractère et l'intérêt à mon tableau seraient les terrains. Aussi soignerai-je cette partie tout particulièrement. J'y retourne demain matin pour quelques jours encore. J'ai pu faire aussi au Faulhorn, où je suis resté jusqu'à une heure, une étude de son petit lac et de ses environs, qui me servira pour les détails et pour les formes, bien que n'étant pas à l'effet. Puis surtout je me suis retrempé par ces quelques jours passés dans cette nature, et c'est là ce qui me sera le plus utile ; aussi, en redescendant, vais-je me remettre tout de suite à ce tableau avant de laisser pâlir l'impression.
Il faut dire que j'y allais dans les meilleures dispositions possibles. Je venais de recevoir un volume de Tœpffer,
traitant en grande partie du paysage alpestre et où se trouve comprise entre autres la brochure qu'il vous envoya dans le temps 1 . Ce livre m'a fait tant de plaisir à lire et m'est arrivé dans un si heureux moment, que je sais gré du meilleur de mon cœur à celui qui a eu la bonne inspiration de me l'envoyer. Je ne sais d'où il me vient. En tout cas, il me fait le plus grand plaisir, et vous en aurez autant sans doute à en faire la lecture.
Je fus ce matin à la poste réclamer la lettre que vous m'annonciez, le group et le caisson de cigares de Paul, dont je le remercie beaucoup et que le petit facteur détenait, ayant appris que j'étais absent. J'emportai le tout à la maison, très reconnaissant et satisfait. Une chose qui m'a fait plus de plaisir encore et ne vous en fera pas moins, c'est la lettre d'un Anglais, datée de Strasbourg, qui m'annonce que passant par Zurich et ayant visité l'exposition, il achète mon tableau au prix indiqué de 600 francs, payable chez Schulthess. Le nom de cet excellent homme, en mesure de bouleverser toutes mes notions sur ses compatriotes, est John Dickinson, Old Baily, 65, Londres.
Je voudrais avoir le temps de vous donner plus de détails, mais le temps magnifique que nous avons en ce moment m'engage à partir demain de bonne heure et à remettre à plus tard la suite de ma correspondance. C'est la plus belle journée que nous ayons eue depuis bien longtemps et le baromètre semble promettre. Il me faut encore, avant mon départ, répondre à cette lettre de Strasbourg et faire mes petits approvisionnements, car j'ai bien des choses à emporter, n'y trouvant que le lait' et la crème, mais avec cela un bon accueil. Il faut changer ses habitudes, se cou-
1 Les Mélanges, évidemment, qui parurent chez Cherbulicz (Paris et Genève) en 1852, et où figure l'étude Du paysage alpestre, écrite en 1843.
cher tôt parce que les gens ne veillent guère et se lèvent matin, non que je puisse aller à l'aube à mon ouvrage, la température ne le permettrait pas, car le terrain est gelé jusqu'au lever du soleil ; mais avant qu'on ait fait son déjeuner et pourvu aux besoins de la journée sur ces hauteurs, une heure ou deux sont vite passées.
Je ne puis vous donner aujourd'hui la réponse précise que vous me demandez, car la maison est sens dessus dessous pour une lutte et une grande fête qui ont lieu dans le verger et qui ont attiré de tous les environs une foule considérable. Par ce beau temps, c'était un charmant coup d'œil, et j'ai bien pensé à vous, regrettant que vous n'en ayez pas eu votre part.
J'ai passé mes derniers jours de travail ici à reprendre mes Commères. J'ai fait mes glacis et mes frottis et quelques retouches qui leur ont fait du bien. Il me faudra encore une journée pour chacune d'elles avec le modèle.
Brien^, ij octobre 1852. A sa sœur Marie. Figure-toi que j'ai reçu tantôt de Zurich un rouleau de 400 francs, et que je ne savais pas trop m'expliquer cette arrivée, en attendant 600, lorsqu'en l'ouvrant je trouve une lettre d'un M. Pestalozzi, qui m'annonçait que mon tableau du Grand-père avait été acheté par la Société de Zurich et qu'il m'en envoyait le montant. Voilà donc tous mes tableaux placés, sauf un petit de l'année dernière que j'enverrai après demain à Bâle, parce qu'il n'est pas encore tout à fait sec. Tu peux penser que je suis bien content et que je ne regrette pas le plaisir de les revoir. Je ne te donnerai pas aujourd'hui le détail de ma course au Faulhorn : ma malheureuse dent me fait assez mal ce soir ; je ne sais si en apprenant la vente de mon tableau, ce succès me serait monté à la tête subitement, ou si j'ai senti le froid dans mon atelier.
J'ai travaillé toute la semaine à mes Chasseurs. J'ai fait les fonds, qui me semblent assez réussis.
J'ai fait vos compliments aux Flury, qui y ont été fort sensibles. Tout le monde est parti, sauf Mlle Emilie, qui va partir prochainement. Il n'y a plus ici dans la maison qu'un M. Haller, de Berne, architecte, avec ses trois garçons, qui tirent des écureuils et font d'ailleurs un tapage d'enfer.
Citons une dernière lettre de cette époque; il y est question de la mort de M. Guillaume de Merveilleux, qui était un peintre de talent, et surtout un ami et un collaborateur très dévoué de Maximilien de Meuron :
BrieiK(j dimanche 20 mars iSjj. J'ai été bien peiné en lisant les tristes nouvelles que me donne votre lettre et surtout la mort si inattendue de notre pauvre cousin. Vous pouvez vous représenter combien j'en ai été frappé. Cela m'a poursuivi toute la semaine devant mon ouvrage, qui semblait perdre beaucoup de l'intérêt que j'aurais a vous l'envoyer en pensant que le pauvre cousin n'y serait plus. Il était la seule personne, avec vous, qui s'intéressât réellement a la peinture, et sous ce rapport comme sous tous les autres, je le regrette et le regretterai toujours. C'est un vide qu'on ne pourra combler dans la Société des Arts. Qui remplira son rôle dorénavant avec le même intérêt ? Personne.
Au printemps 1853, Meuron se rendit à Paris, où l'attirait le Salon. Nous l'y suivrons tout à l'heure. Mais il convient auparavant de résumer cette « phase de Brienz » qui va finir, car s'il y séjourna encore, ce ne fut qu'en passage et parce que Brienz se trouvait sur le chemin de la Bettenalp. Les lettres qui précédent font assez pressentir que l'artiste ne se contentera plus longtemps de ce qu'il trouve au village : il aspire, comme il disait déjà en 185 1, à « sortir du genre Girardet », pour devenir le peintre de la montagne, des hauts pâturages, des troupeaux, des chasseurs de chamois et des petits lacs solitaires. Il réalisera enfin son réve déjà ancien de faire du paysage alpestre avec figures.
Cependant, le séjour de Brienz n'a pas été inutile au développement de son talent ; ces années furent laborieuses et fécondes. Parmi les principaux ouvrages qu'il peignit alors, nous avons cité déjà le Tireur d'épine, gracieuse idylle, datée de
1850, où les deux figures, un jeune garçon et une jeune fille, sont bien posées et bien dessinées, mais dont le sujet anecdotique semblait commander un format plus réduit. En 185 1 et 1852, l'artiste peignit, dans de petites dimensions, ces scènes de genre, le Quart d'heure de Rabelais, les Commères, mentionnées plus haut, et le Fils mourant, conservé au Musée de Soleure. C'était la peinture mise à la mode par les Girardet : une anecdote, une scène d'intérieur, un épisode de vie rustique et domestique, notés d'une touche spirituelle et fine, avec l'indispensable assaisonnement d'une pointe d'humour. Meuron ne devait pas s'attarder longtemps à ce genre agréable et un peu menu; il s'élèvera bientôt à une vision plus générale et plus ample; les qualités d'invention et d'imagination nécessaires à la peinture anecdotique n'étaient d'ailleurs pas celles qui dominaient en lui. Il faut néanmoins reconnaître que dans les scènes qu'il peignit à cette époque, de solides qualités de dessin et de composition s'allient à une observation pleine de finesse et de bonhomie; et il n'est pas oiseux de constater que si Meuron est devenu un des premiers paysagistes suisses, il a commencé par être un peintre de figures d'une science consommée.
Nous l'avons vu monter fréquemment sur les
hauteurs, explorer les solitudes de la montagne, y faire des études. C'est en 1852 déjà qu'il peignit ces deux Chasseurs de chamois guettant au matin, appartenant au Musée de Berne, où le sentiment de la nature alpestre se combine avec l'observation des mœurs propre au peintre de genre. Il a finement noté l'expression du chasseur couché, cet œil mi-clos, mais perçant, du montagnard à l'affût, dans la fraîcheur humide et crue de l'aube naissante. On sent bien que la Bettenalp, ses troupeaux et ses pâtres, l'attirent irrésistiblement. Nous l'y trouverons installé dès l'été 1853. Auparavant, il passa quelques semaines à Paris, où il avait exposé deux ouvrages :
Paris, j juin 1S53. ...Mes tableaux m'ont paru noirs; il est vrai que les Chasseurs sont très haut et trop inclinés, hors de la lumière, ce qui fait qu'on ne les remarque pas. S'ils ne sont pas déplacés le 14, je n'en attends rien. Le petit, mieux éclairé, est immédiatement à côté du tableau capital de l'exposition, qu'on regarde à distance ; il passe inaperçu, bien que dans la salle principale. Je ne compte sur aucun succès et crois encore que Girardet s'est un peu avancé en me le promettant. En échange, en voyant avec quoi on peut faire un tableau remarqué, j'ai repris complètement courage. La majorité n'a que des qualités de peinture et de couleur, uniquement. L'idée est fort pauvre et traitée sans respect... Le tableau capital et que l'on veut imposer pour la médaille est celui de Rosa Bonheur : Un marché de chevaux. C'est de la belle peinture traitée en maître, quoique par place assez lâchée...
Paris, 26 juin iSjj. ...Je suis maintenant bien convaincu de ce qu'il faut à ma peinture pour se soutenir à côté des voisines : de la couleur à tout prix. Je me trompe encore : des tableaux qui n'en ont pas se font remarquer par d'autres qualités qui font qu'on en parle... Et par dessus tout il y a là une espèce d'intrigue de journalistes, dont je ne devine pas bien le dessous, mais que j'estime fort peu... Il se peut que j'aie quelque succès, je n'y compte pas du tout, mais enfin je comprends que cela puisse arriver. La chance y est pour beaucoup. L'essentiel est que j'ai vu ce qu'il faut chercher : une exécution plus vigoureuse, moins anxieuse, moins prête à tomber dans le détail. Et je sais que je puis y venir. Quoi qu'il arrive, je suis content d'en avoir fait l'épreuve et d'en avoir jugé par moi-même. Il me tarde d'être à l'ouvrage.
C'est dans ces excellentes dispositions que l'artiste regagna, au commencement de juillet, son cher Brienz.