‹ Le peintre Albert de MeuronChapitre 15 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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Installation dans le chalet. — Les Chasseurs de chamois au Musée de Berne. — La Halte de chasseurs. — Le Salon de 1855 ; les artistes suisses. — Le Soir dans les Alpes. — Épisode du chamois. — Mort tragique d'un batelier. — Un nouvel ami : Auguste-Henri Berthoud. — Tribulations d'un paysagiste. — Souvenir de la Bettenalp; Pâturage d'Iseltwaîd. — Joseph Zelger. — Chez Wintcrhaltcr. — Corot et Troyon. — Le Salon de 1857. — Dernier été à la Bettenalp.

Le tableau des Chasseurs ne passa pourtant pas inaperçu au Salon de Paris : il valut à l'artiste une mention honorable; l'Illustration en parla en termes propres à le réjouir; aussi reprit-il avec courage le chemin de l'Oberland, en juillet 1853.

Meuron était un peintre doublé d'un chasseur et d'un montagnard ; taillé pour la marche, pour l'ascension des pentes rudes, il aimait la vie libre

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dans les hautes solitudes. Il ne montait point à la Bettenalp en artiste citadin allant à la découverte de motifs nouveaux : il savait ce qu'il y trouverait, les émotions qui l'attendaient là-haut, les sites dont il tenterait d exprimer la poésie. 11 savait aussi la vie frugale et primitive qu'il lui faudrait mener, dans un de ces chalets momentanément abandonnés par les bergers pour de plus hauts alpages, très pittoresques sans doute aux regards des passants, mais bien inconfortables pour qui essaie de dormir et de travailler sous lu toit qui laisse passer les vents et la pluie. Saison après saison, il y endura sans se plaindre de longues et glaciales journées de pluie et de tempête, seul avec son fidèle Abegglen, vaillant chasseur qu'il s'attachait pour ses semaines de campagne alpestre ; cet omnis homo portait son bagage, faisait la soupe ou la grillade au fromage, descendait aux provisions une fois la semaine, rapportait les lettres, et quelquefois de bonnes surprises envoyées par un ami.

C'est ainsi que Meuron reçut un jour le Port- Royal de Sainte-Beuve, qui venait de paraître, sans qu'il ait jamais pu savoir à qui adresser l'expression de sa vive reconnaissance.

Souvent, il n'avait d'autre ressource pour se réchauffer que de s'étendre sur sa paillasse im-

provisée et de s'y endormir en lisant un journal vieux de huit jours, ou en s'amusant à surveiller les perce-oreilles qui, dégourdis par la chaleur de l'âtre, se laissaient choir un à un sur la couverture.

Un jour qu'il n'avait point ouvert de journal depuis une quinzaine, il tomba sur un article du Buud, annonçant en termes flatteurs l'achat par le gouvernement bernois de ses Chasseurs à raffut, destinés au Musée de Berne.

Cette vie d'endurance et de privations, Meuron l'a menée joyeusement pendant une période de cinq années, soit de 185 3 à 1857 ; il en av<ut gardé un souvenir précieux entre tous ses souvenirs de jeunesse. C'est qu'alors il dépensait sans compter le trésor des énergies fécondes, qu'il vivait par le travail, dans la joie de créer. Il va nous conter lui-même quelques épisodes de ces rudes campagnes.

Bettenalp, 24 juillet 1853. [Écrit au crayon.] J'ai plusieurs études en train : une de lever de soleil, que j'aurais bien voulu avoir six mois plus tôt ; une autre de rochers, et quelques dessins; puis j'aurai des études de figure au soleil, et une étude de premier plan. Il fait un temps assez beau, avec passablement de nuages. Les effets n'en sont que plus intéressants, mais désespérants par leur fugacité. Je tâche de faire quelques pochades, et cherche moins, en général, l'étude serrée que le ton. Un dessin au crayon du même site me donne le dessin exact ; autrement, il y fau-

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drait un temps infini. Je pense en avoir pour trois semaines. Cette atmosphère de montagne allège les idées, donne de l'entrain, et cette lanterne magique d'effets est bien propre à réveiller l'imagination. Mon seul regret, en train comme je le suis, est de ne pouvoir arrêter le temps et la saison pour faire sur place mes tableaux, qui viendraient bien mieux. J'en ai trouvé un aujourd'hui qui serait charmant : tout en travaillant, je surveillais une armée de gamins que j'avais engagés à lutter ensemble pour quelques centimes. Si j'avais eu un daguerréotype (sic), le tableau était fait. Il a fallu se borner à une pochade pour l'effet du fond et à des croquis de mouvements. Peut-être en ferai-je quelque chose.

Je suis sur Palpe d'Iseltwald, et j'ai l'avantage d'y avoir autour de moi beaucoup de gens qui peuvent me poser, et de tout ce qui fait « la montagne»... Si le temps reste beau, j'avancerai ferme, car les jours sont rudement longs sur mon tabouret. J'en ai parfois les jambes plus fatiguées que si j'avais fait une grande course. Je vais vous envoyer ces lignes par un paysan qui descend demain à Iseltwald, d'où on les portera à Bœnigen, où la mère des Flury y mettra l'adresse, car j'ai oublié ma bouteille d'encre.

7 août 1S53. ...J'ai voulu plusieurs fois vous écrire, mais les occasions sont rares et peu sûres, et la dernière fois que je suis descendu à Brienz, j'ai été tellement fatigué d'être allé et venu dans la même journée, que j'ai cru que je ne pourrais gagner le chalet.

... Plus je vis dans les Alpes, plus je trouve de choses à faire ; seulement, le paysage tendrait à dominer plus qu'il ne faudrait, et il faut se retenir. Ce que je désirerais avoir sous les yeux avant de quitter les hauteurs serait une vue de montagnes dans le genre de celle de Calame, mais d'un effet différent.

Dans une lettre du 16 septembre, écrite de Brienz, il résume le travail de la saison, qu'il juge insuffisant, et se dit prêt à recommencer dans de meilleures conditions. Il ajoute cet aphorisme curieux : « Oser plus qu'on ne voit. »

Briem^ septembre i8jj. J'ai bien employé mon temps depuis mon retour ici. J'ai fiait les études d'un tableau dont j'ai fait une ébauche assez avancée. Le sujet en est fort simple: ce sont des Vachers couches sur le gazpn, comme ils ont coutume de faire en se réunissant d'un chalet à un autre, quand le temps est beau. J'ai vu cela bien souvent, et l'idée d'en faire un tableau date de loin. Je l'ai ébauché sur une toile de la grandeur de mes chasseurs ; les poses sont données; j'ai aussi observe l'effet et espère m'en tirer sans trop de peine... J'ai mis en train deux paysages dont j'ai les études et qui me souriraient beaucoup à faire, bien que ce soit une entreprise, mais je ne sais pas pourquoi l'idée d'un paysage me donne beaucoup moins de souci qu'un tableau de figures. Ils auraient l'avantage de ne point ressembler aux paysages suisses tels qu'on les voit d'habitude. Le premier est un éboulis de gros blocs, dont j'ai une étude serrée, et, pour animer la scène, une famille de marmottes. — J'en ai tiré plusieurs. — L'autre est un pâturage comme on n'en voit pas partout, et que j'avais, sans m'en douter, derrière moi, pendant l'étude d'un petit vallon bien moins intéressant. J'en fis de suite un dessin, et, tout en le faisant, il me semblait que c'était ce que j'avais encore vu de plus beau en fait de lignes. Un effet de nuage non moins beau vint à passer, et comme j'avais par bonheur ma boîte à côté de moi, je le fixai aussitôt sur un bout de toile. L'herbe était fraîche et longue, et là-dedans tout le troupeau qui y arrivait pour la première fois fai-

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sait un effet charmant. Le souvenir que j'en ai gardé est très vif, et peut-être faudrait-il m'y mettre sans tarder ; mais je tiens pourtant à suivre mes projets. A mesure que je revois mes études, j'en suis plus content qu'auparavant, et je sens qu'elles m'ont meublé la tête d'une foule de choses qu'elles ne représentent pas en réalité, effet sans doute d'un séjour prolongé dans une même localité, ce qui, je crois, est la bonne méthode.

BrtetKÇj ij juillet 1854. •••Encore une semaine de pluie... Je suis bien impatient de pouvoir peindre d'après nature. La saison avance ; mais que faire ? Prendre patience et ne plus taper le baromètre, qui radote de plus en plus.

Betlenalp, 2 y juillet. Je suis parti vendredi de Brienz par un temps magnifique et j'ai commencé deux études, dont une très grande : c'est ce pâturage dont j'avais une ébauche à Neuchàtel cet hiver, où il y avait un certain premier plan vert qui vous choquait...

Mon chalet de cette année est plus commode que celui de Tannée dernière, mais c'est encore un chalet. J'y suis seul avec mon omnis fjonuj. Il y manque bien des choses, surtout si l'on veut écrire. Une table serait bien utile. J'ai exécuté mon projet de fenêtre. J'en avais préparé une à Brienz, et voilà-t-il pas que je l'ai oubliée au milieu des préparatifs de départ ! Notre ancienne Lisbeth, à laquelle j'ai fait vos compliments, m'a prêté une double fenêtre,

que j'ai adaptée au toit de l'écurie, qui est grande et me fait ainsi un atelier très sortable pour les jours de mauvais temps. Il y a bien quelques légers inconvénients, tels que courant d'air quand il vente, et pour nous défendre de la grêle, nous sommes obligés de prendre la porte d'un chalet voisin pour couvrir la fenêtre et protéger les vitres. Nous y avons eu recours deux fois déjà.

Bcllcnalp, ) août 1S54. Voici trois jours de pluie consécutifs assez démoralisants, d'autant plus qu'ils ont été précédés de journées fort variables. C'est contrariant, mais que faire ? J'avais prié M. Flury de demander à M. Michel le journal du jour pour voir où en étaient les Russes et les Turcs, car je n'entends guère parler de rien dans ma solitude, et dans le même journal, je trouve aux articles divers, ceci : « Le gouvernement [de Berne] vient d'acheter le beau tableau (Deux chasseurs de chamois à l'affût) de Meuron pour la collection du Musée. » C'est une chance assez curieuse que je l'apprenne par le seul numéro du Bund que j'aie eu depuis quinze jours. La caisse de vin est arrivée ; il est très bon, et je vous en remercie beaucoup ; je le ménage pour les occasions.

Bettenalp, i) septembre 1854. Vous serez sans doute surpris que je sois encore ici, mais le beau temps survenu depuis quinze jours n'a été pendant dix jours ici que brouillard épais et froidure la plus grande partie du temps, et depuis dimanche il fait un temps magnifique, dont je veux encore profiter, quoi qu'il fasse déjà bien froid le matin et le soir, et à l'ombre en tout temps.

Brien^, iy novembre 1854. ...Quant au tableau que j'ai commencé, c'est la donnée de mon petit chasseur de chamois, modifiée pour le paysage par une étude faite sur place. Bien que je n'y sois allé que deux fois, je crois que

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cela suffira. Mes séances là-haut me prenaient toute la journée, car de mon chalet c'était une course comme de Corcelles à la Redallaz1, et retour, avec un chemin beaucoup plus rapide. J'ai introduit trois chasseurs dans le tableau, l'un qui boit dans une mare, les deux autres devisant sur le chamois étendu devant eux ; l'un d'eux est un vieillard qui bourre sa pipe, l'autre un jeune garçon debout et appuyé sur son bâton. Ils viennent de terminer un rustique repas, dont les restes sont à côté d'eux. Mon premier plan est très arrêté et entièrement dans la lumière. L'effet du fond, je crois le sentir ; et si je le réussis, cela fera certainement bien. En tous cas, ce sera un tableau clair.

Plusieurs lecteurs ont reconnu, à cette description, la Halte de chasseurs de chamois, dont l'esquisse est une des plus charmantes et des plus fraîches peintures de Meuron. Le tableau, qui a été reproduit par la lithographie, fut exposé à Paris le printemps suivant (Salon de 1855) et valut a l'artiste une première mention. C'est une des pages où il a le plus fortement résumé la poésie des hautes régions alpestres, de ces « prés déserts » dont parle le poète vaudois, et de ces petits lacs silencieux qui ne reflètent plus que d'âpres rivages dépouillés de toute végétation. Meuron a plusieurs fois traité ce thème, et toujours avec une grande vérité d'expression. Il lui appartient bien en propre, et l'on ne saurait faire une bonne his-

1 Deux bonnes heures et demie!

toire de la peinture alpestre sans consulter les études où il a fixé l'aspect particulier de ces solitudes.

Brien^, 7 février i8jj. ...Je suis bien aise que le tableau des Marmottes vous ait fait une impression aussi favorable; c'est plus que je n'attendais... Malgré les jours désespérément sombres, j'ai assez avancé mon tableau [les Chasseurs] pour en voir la fin. Les figures sont hors de cause, elles n'ont plus besoin que de quelques retouches quand le paysage sera terminé. Elles ont gagné. Je viens de repeindre l'eau, et il ne me reste plus de travail considérable à faire. Si j'avais un chamois, je serais de Berne '. Mais ces jours pluvieux me donnent des inquiétudes, et à moins d'un retour de froid, je ne puis guère en espérer. Il me serait bien nécessaire maintenant, car ce qui me reste à faire au premier plan et aux figures dépend beaucoup de la bête, à laquelle j'ai ménagé la place la plus claire de mon devant, et quoique j'en aie fait la charge sur un papier découpé, ce n'est point la même chose. Je ne vois pas jusqu'à quel point je puis éteindre aux alentours. Pour le moment je n'y ferai rien. En outre, le sac ouvert et la pitance étalée en partie sur la bête, ainsi que le fusil, ne peuvent se placer avant.

Brien^, 14 février 18 Il s'est fait un changement! M. Flury m'a réveillé ce matin en m'annonçant l'arrivée d'un chamois, que je demandais à tous les échos de la montagne et dont je désespérais complètement depuis quelques jours. Maintenant que j'ai ma bête, je vais tâcher d'en finir aussi bien que possible...

1 Expression populaire à Neuchâtel et aussi dans le canton de Vaud. Être de Berne, c'est être dans une situation favorable.

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Brien^, 2) février. Enfin, je vous envoie mon tableau !..

Le tableau partit quelques semaines plus tard pour Paris, d'où le peintre envoie à son père ses impressions sur le Salon de l'Exposition universelle :

Paris y 8 juillet i8jj. ...Mon impression première est que le mérite de chaque œuvre est noyé dans l'ensemble.*.. Une chose m'a cependant frappé dès l'abord, c'est qu'après l'école française, naturellement la plus nombreuse et la mieux représentée, il faut placer de suite l'école anglaise, tant pour le mérite que pour le nombre des ouvrages. L'école belge, qui est aussi assez considérable, ne tranche point avec l'école française et ne se distingue réellement par aucun côté saillant de la première. L'école allemande est peu représentée ou plutôt médiocrement représentée. Ce qu'il y a se prête cependant à la comparaison ; ainsi, par exemple, les grands cartons de Cornélius font fiasco complet et ne se recommandent par aucun mérite particulier : aspect nu, grêle, absence de nature et composition inextricable même a l'aide du livret. Il y a un grand carton de Kaulbach qui pèche par les mêmes défauts, mais qui n'en est pas moins une fort belle chose, assez difficile à comprendre, c'est vrai, mais qui a cependant une certaine tournure... L'école suisse est fort pauvre, et vraiment cela me fait de la peine a voir. Elle a peu de tableaux et aurait pu être mieux représentée. Le Calame est beau, sans être remarquable... Les deux grands Diday sont affreux, malgré l'habileté qu'il y a, et me font mal a voir, ainsi qu'à bien d'autres. Le tableau de Girardet est un de ses plus fatigués et n'a point d'aspect, malgré son mérite que vous connaissez et que je n'attaque point. Grosclaude,

zéro, quoiqu'il ait une masse de tableaux. Le meilleur des tableaux de la Suisse est à mon avis celui de van Muyden ; je regrette seulement qu'il soit si petit. Quant au mien, assez bien placé, quoique un peu à contre-jour, il paraît un peu sec, mais il se soutient assez et je suis fort content d'avoir fait l'expérience, qui me sera bien utile, je l'espère. Certainement, dans les tableaux suisses, après celui de van Muyden, c'est un des mieux. Malheureusement, ce n'est pas beaucoup dire, et c'est ce qui me peine, plus pour l'école suisse que pour moi.

je ne vous parle pas de mes Marmottes, qui sont au paradis depuis qu'on a remanié le salon ; c'est comme si elles n'y étaient pas, et si la chance ne les ramène en bas, on ne les verra pas du tout. Je regrette que Léon n'ait rien envoyé ; et si vous aviez envoyé votre Wallenstadt et YEiger et le Chêne, sans vouloir vous faire un compliment, vous auriez eu la palme.

Visite à M. Fritz Berthoud dans une charmante maison, qu'il a achetée et fait arranger. Il a un magnifique atelier et un grand jardin ; mais c'est aux Batignolles. Il m'a fait un charmant accueil et m'a invité à dîner. J'y ai donc passé la soirée fort agréablement, dans son jardin, avec un artiste de ses amis. Il me conduisit le lendemain chez Ricard et Brascassat ; nous n'avons pas trouvé le premier, mais le second, qui m'a fort bien reçu et fait voir toutes ses études et plusieurs tableaux, dont l'un est fort beau.

. . . J'ai retrouvé ici David 1 , un de mes amis, ce qui me procure de la société de temps cà autre... Dites à Henri Coulon que j'ai Fait sa commande, et que, bien qu'il en doute, je serai fidèle au rendez-vous. La vue de toutes ces peintures ouvre les idées, et je suis pressé de revoir les

1 Le peintre vaudois Émile David (1824- 1891).

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montagnes. Mais j'éprouve bien le stimulant que donne au travail le séjour de Paris.

Paris, i) juillet i8$j. Je suis allé avec Karl Girardet chez Français et Baron, deux artistes de ses amis, et distingués. J'ai vu chez le premier une foule de beaux dessins d'Italie, et ma matinée a passé à feuilleter ses portefeuilles et à le voir peindre. Karl Girardet veut me faire un dessin du Quart d'heure de Rabelais dans le Magasin pittoresque... L'Illustration m'a aussi demandé un dessin ou une photographie. L'envie m'a pris de faire lithographier mon tableau du Salon. Cela me coûterait 200 francs si j'en charge Français, qui fait les meilleures planches de l'ouvrage dit : Les Artistes contemporains ; ce ne serait pas une mauvaise affaire, d'abord parce que je rentrerais facilement dans mes frais, et qu'ensuite ce serait un moyen de me faire connaître, cette collection étant fort connue ici des artistes et du public.

A peine rentré en Suisse, Meurotl repart pour l'Oberland, où il lui tardait de se retrouver :

Champion, août iS$$. Je ne m'attendais pas à vous donner déjà de mes nouvelles dès Champion. J'y ai trouvé Vouga qui m'attendait Après avoir laissé passer La

1 Sans doute le peintre Albert Vouga, de Cortaillod.

forte chaleur, nous nous sommes acheminés à Cerlier, à une petite lieue d'ici, pour aller voir Simon 1 , que nous avons trouvé revenant de la Thielle, où il a trouvé un charmant tableau, qu'il peint entièrement sur place. L'arrangement en est très heureux : c'est une vue sur la Thielle, avec un premier plan de chevaux qui remorquent une barque. Il a fort bien tiré parti du pays, à ce qu'il me paraît. De là nous sommes allés les trois trouver Jacot- Guillarmod à Neuhaus. Il a eu l'air très content de nous voir, et bien qu'il fît déjà nuit, nous avons pu voir deux tableaux qui viendront très bien et où il y a déjà de bonnes choses. Je crois que c'est un garçon qui réussira. Nous nous sommes ensuite acheminés au clair de lune, au travers de Jolimont, pour regagner Champion, nous étant attardés jusqu'à minuit chez Guillarmod ; mais la nuit était si belle, que la promenade était charmante...

Bettamlp, 6 septembre 18 jf. Après quelques jours de brouillard, où je n'ai pu faire grand'chose, vient la pluie, et une pluie continuelle, qui me contrarie d'autant plus que j'avais commencé une étude de figure au soleil couchant pour mon tableau du Soir. Et elle est là qui attend!.. En somme, j'ai fait peu pendant ces quinze jours, quoique j'aie eu en commençant cinq ou six études; mais j'ai bien regardé, et il me semble qu'il se fait en moi une espèce de décrochade dont je ne me rends pas encore bien compte... J'ai été très contrarié de même dans mes études d'animaux, mais j'espère pouvoir y suppléer à Brienz par une ou deux études. Plus je vois le coin de pays où je suis, et plus il me plaît.

Brieu-, 24 septembre 1855. Me voici redescendu après dixhuit jours de brouillards ou de pluie presque constants. A

1 Le peintre bernois.

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peine ai-je eu le temps de faire une ou deux courses pour me remettre en mémoire le site de mon dernier tableau ; je vais essayer de faire une ou deux études au soleil, que je puis faire ici. Malgré l'ennui qui m'a visité quelquefois et ces contrariétés, je ne crois pas que mon séjour ait été inutile. J'ai trouvé bien des nouvelles choses à faire, et j'éprouve plutôt le désir d'y retourner que de l'abandonner. Je tâcherai seulement d'avoir un gîte mieux fermé.

Brien^, ij octobre 1855. J'ai été fort contrarié ces derniers jours par le retard de toiles que j'avais demandées. Elles ne sont arrivées que ce matin, et en les attendant, j'ai Fait le portrait de Mme Flury, qui me le demandait depuis longtemps, profitant en même temps d'une absence de grossesse qui rendait la chose plus faisable... M. Flury a fait l'acquisition d'un billard. C'est une ressource, et j'ai déjà fait plusieurs parties avec Ed. Girardet, qui est très fort.

Vous me demandez ce que je pouvais faire à la Bcttenalp pendant les mauvais jours. Je suis vraiment embarrassé de vous le dire. J'ai peint quelquefois, quand je n'avais pas trop froid. Je faisais prendre les journaux à Intcrlaken, et épluchais consciencieusement Y Indépendance belge et les Débats, à la manière de l'oncle le châtelain, et comme le hasard me servait par la visite de la reine d'Angleterre et l'approche de la prise de Sébastopol, j'en avais pour un moment... J'ai eu aussi l'aubaine d'une visite de trois jours d'Ed. Girardet, précisément dans ces mauvais jours.

Quant à la chasse, si je n'en ai pas encore parlé, c'est que j'y étais allé fort peu et n'avais pas été aussi heureux que précédemment. J'y suis pourtant allé quelquefois, mais le district où je me trouvais était à ban jusqu'en oc-

tobre, et il fallait s'éloigner de deux lieues pour chasser, ce qui rendait la chose fort rare. J'ai tiré quelques perdrix blanches, et rien du reste que deux marmottes et un lièvre. Il y a huit jours, pourtant, je fis une belle chasse, à laquelle je ne m'attendais pas. J'étais allé avec mon domestique d'Iseltwald pour chasser dans le district, et je n'avais rien tué. Nous étions à quelque distance l'un de l'autre lorsque je l'entends qui me crie qu'il aperçoit un chamois et de rester patiemment à mon poste pendant qu'il essaiera de me le chasser. Au bout d'une heure, j'entends un coup de fusil, et tôt après je vois arriver en bas les rochers un chamois qui me venait dessus, bride abattue. Je rentre mon émotion, j'arme mon fusil, il arrive à quarante pas, j'ajuste, je tire, mais l'émoi me le fait manquer. J'ajuste une seconde fois, et je l'étends par terre. C'était un beau bouc, dont les cornes et la tête ornent déjà mon atelier. Je me suis abstenu de vous en envoyer, d'abord parce que je crois me souvenir que vous n'avez point trouvé bon celui que je vous ai envoyé il y a deux ou trois ans ; ensuite et surtout parce que mon permis ne me permet pas de tirer le chamois. Mais le moyen de résister quand ils vous passent au bout du fusil ! Je l'ai fait apporter bien en secret ici, et comme Mme Flury en avait acheté un, peu de jours auparavant, le nouveau a passé sur le compte du premier. Sauf un gigot que j'ai donné à Girardet, nous l'avons expédié entre nous. Aussi je n'en mange plus!

Brienfj 29 avril i8j6. J'ai des projets pour la montagne et voudrais y faire un tableau entièrement au soleil, cette étude de vacher avec son attirail. J'ai le fond et tout ce qu'il faut.

Brien^, i) juin 1856. Sans la pensée que vous auriez de mes nouvelles par les visites que j'ai eues la semaine

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dernière, je vous aurais écrit il y a déjà quelques jours. J'ai eu particulièrement de plaisir à voir Charles Coulon. Quant aux autres, leur séjour a été gâté par un affreux accident arrivé au retour d'une course à Bônigen, où nous l'avions reconduit. Un de nos bateliers s'est noyé en route. Voici comment cela s'est passé. En quittant Bônigen il faisait un bon vent. Nos bateliers mirent la voile et ne ramèrent plus. Au bout d'une demi-heure, un violent coup de vent descendu de la montagne prit notre voile de flanc et imprima une forte secousse au bateau, qui pencha assez bas pour que l'eau entrât un instant par dessus bord. Le malheureux assis à l'arrière du bateau sera sans doute tombé à l'eau au moment de la secousse et pendant que nous étions tous occupés à descendre la voile ; car ce fut Pierre de Salis qui l'aperçut le premier se débattant dans l'eau et déjà à quelque distance. Il n'avait poussé aucun cri, et a dû tomber la tête la première ; du reste, il ne savait pas nager. Je me hâtai de couper avec mon couteau la corde de la voile, mais malgré nos efforts nous ne pûmes arriver à temps, car le bateau cheminait avec une rapidité extrême. Vous pouvez vous figurer quel affreux moment nous avons tous passé, et sous quelle impression nous revînmes à la maison. Aussitôt après l'accident, nous dûmes nous réfugier à Iseltwald, où le vent nous portait, et nous y mettre à l'abri d'une pluie terrible. Vous aurez sans doute eu par de Salis les détails de cette malheureuse course, et vous serez doublement peiné d'apprendre que le pauvre noyé n'était autre que notre Hans Ludi, que vous avez revu encore, je crois, à votre dernière visite. Vous pouvez vous figurer la scène qui se passa à notre arrivée : on ne se doutait de rien ici, et c'est nous qui dûmes l'apprendre à la famille. Pour moi, j'en ai été malade plusieurs jours, et j'aurais été incapable de tout travail même sans la société de Salis. Ce Hans était un brave gar-

çon, et à l'inverse de presque tous les jeunes gens, ne buvait jamais et donnait tout ce qu'il gagnait à ses parents. C'est une grande perte pour eux; nous nous sommes cotisés pour leur donner quelque chose.

C'est pendant l'été 1856 que Meuron fit la connaissance d'Auguste-Henri Berthoud. Celuici aimait à évoquer le souvenir de cette rencontre, qui eut lieu a l'auberge de Brienz. « J'avais, disait-il à son ami F. Landry, qui nous l'a conté à son tour, j'avais remarqué Meuron depuis plusieurs jours; son amabilité m'attirait, sa tournure me faisait deviner un peintre; un soir, après souper, la conversation s'engagea sur l'art et sur la peinture alpestre en particulier ; je dis à Meuron que mon intention était de faire quelques études sur la montagne, mais que je ne savais comment m'y loger et m'organiser pour le travail. Il me répondit qu'il était venu avec la même intention, qu'il avait fait aménager un modeste chalet sur la Bettenalp, et m'offrit cordialement de partager son logis: j'acceptai avec reconnaissance. Ah! que de

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beaux moments passés sur l'Alpe avec ce brave ami! Quelles belles parties de chasse, avant ou après l'étude ! Une fois la journée terminée, on soupait, et bien vite on « tapait de l'œil ». Notre couche était plus pittoresque que confortable : c'était une espèce de plancher incliné, recouvert de foin ou de paille, avec une simple couverture pour les deux. La couverture n'était pas bien grande; aussi l'ami Meuron avait-il trouvé, inconsciemment sans doute, un truc pour s'en assurer la bonne part : il se couchait le premier, se plaçait au bord du lit, puis engageait sans en avoir l'air la couverture sous lui, ce qui lui permettait, en tournant insensiblement, de l'enrouler autour de son corps, en laissant le mien au frais... »

Ajoutons que lorsque, plus tard, on plaisantait Meuron à ce sujet, il niait avec énergie et candeur.

Maintenant, il va nous raconter lui-même sa liaison avec A. -H. Berthoud :

Bricn^, 12 juillet iSj6. J'ai été interrompu samedi soir par l'arrivée ou plutôt le retour de M. Godet avec qui j'ai passé la soirée, et le lendemain je partais de bonne heure pour la montagne afin de voir à quoi en est le chalet qu'on me Fait, ou que nous faisons ensemble avec mon omnis fjomo. J'y suis monté avec M. Berthoud. Il me sou-

1 Le botaniste Charles Godet, qui faisait chaque été des excursions dans les Alpes.

vient que je ne vous ai rien dit encore de ce personnage apparu dans mes lettres : ce nouveau Berthoud est donc un jeune homme, cousin de ceux de Paris et qui habite Paris. Il est peintre, élève de Corot, et très gentil garçon, de quelques années plus jeune que moi. Il est venu ici en passant. Le pays l'a séduit ; il s'y est fixé. Nous avons fait bonne connaissance, et nous nous"allons assez ; aussi ironsnous probablement ensemble à la Bettenalp. Je suis bien impatient d'y être et de commencer quelque chose de nouveau et qui sente un peu la nature, car voici longtemps que je moisis sur le travail d'atelier... Je serai organisé cette année de façon à pouvoir travailler par le mauvais temps. J'aurai une fenêtre et un petit coin bien fermé aux courants d'air ; je me réjouis d'en prendre possession, ayant surtout si bonne compagnie. Je suis certain que l'entrain au travail n'en sera que meilleur. Je pourrai toujours m'occuper, particulièrement d'études de figures, même d'un tableau fait entièrement d'après la nature, si possible quelques bonnes pochades et études de vaches, et voila.

Brien^, 20 juillet i8j6. Nous avons remis le départ à demain, au grand matin. Le chalet est terminé, tout est prêt. Je suis content d'y monter en bonne compagnie; j'espère que nous travaillerons ferme.

Bettenalp, 2j juillet 1856. Nous voici donc installés ici, et bien mieux que les autres années, à l'abri du froid et des courants d'air. J'aimerais bien vous y avoir quelques jours. C'est dommage que la course soit longue pour y arriver et le lit un peu dur. A part cela, c'est charmant par le beau temps. Par la pluie, nous avons une petite fenêtre qui nous donne assez de lumière pour que nous puissions nous occuper; bref, nous sommes bien. J'ai déjà mis en

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train une grande étude de vacher avec tout son attirail; il faut profiter du temps, qui s'est remis au beau tout en restant froid, car il a gelé cette nuit. J'emploierai le premier retour de pluie, — qui ne peut tarder, à voir les allures du temps cette année, - à vous décrire notre genre de vie et à vous raconter ce que j'ai de commencé. Je suis impatient de savoir l'impression que vous auront produite mes Chasseurs. Ils sont extrêmement embus, mais je crois qu'en les lavant à plusieurs reprises avec l'éponge et de l'eau fraîche, cela disparaîtrait un peu...

Bettenalp, dimanche j août iSj6. Nous avons eu déjà quelques belles journées, dont nous avons bien profité, après deux jours de pluie au débotté. Nous avons fait de la figure presque exclusivement. J'ai commencé une grande étude de vacher, toile de trois pieds sur deux, dont l'ébauche est assez avancée. Une douzaine de bonnes séances, et elle serait près d'être terminée ; mais une douzaine de belles séances veulent dire quelque chose ici, aussi serai-je content si je l'amène à bien, car je veux l'étudier à fond... Nous avons aussi une figure de jeune fille sur un fond, moins importante du reste. Les entre-deux sont remplis par des pochades faites en une fois. Je profite de la société de Berthoud pour apprendre à saisir en une fois l'effet général et la couleur. Cela me sera très utile et donne bien des idées de tableaux. Chaque jour de beau temps on en accroche une à la muraille. Je vous aurais écrit plus tôt sans cela, mais par le beau, je n'écris pas ; nous n'en avons pas le temps. Nous nous levons de bonne heure et déjeunons ; après cela, étude de ligure jusqu'au diner d'onze heures, puis nouvelle séance de une heure à cinq. Le soir, une pochade, puis on revient souper à la nuit, invariablement d'une potée de macaroni, et l'on est fatigué, comme vous le pensez. Nous sommes beaucoup mieux installés

que je ne l'étais les autres années, plus à l'abri de l'air et avec meilleur jour pour les heures sombres.

J'ai le projet de faire en outre quelques pochades de figure, faites d'une fois sur des fonds, revoir les sites de mes deux tableaux de paysages projetés pour cet hiver, et quand les vaches redescendront dans trois semaines, deux ou trois études de vaches pour les mêmes tableaux. Si je fais cela, je serai content. Je suis enchanté de la société de Berthoud, qui a du talent, et qui est bon garçon, gai et travailleur. Si mon tableau se vend à Berlin, j'aimerais bien aller faire mes deux ou trois tableaux à Paris. Cela me donnerait un élan que Neuchâtel ou Brienz ne peuvent me donner. J'en ai besoin, je le sens.

Bettenalp, iy août 1S56. Nous sommes descendus à Brienz l'autre jour. J'ai refait mes provisions de toiles et de couleurs. Une autre année, je ferai provision de toiles tendues de dimensions un peu grandes. Plus je vais, plus je me sens porté à peindre grand. Le travail est moins ingrat et rend davantage, sans prendre proportionnellement plus de temps.

Bcltcnalp, 2 septembre iSj6. Après trois journées magnifiques, les plus belles que nous ayons encore eues, nous avons une pluie battante, accompagnée d'un brouillard épais qui change bien l'aspect des choses. S'il ne dure pas, nous ne nous en plaindrons qu'à moitié, car nous commencions à nous fatiguer et à ne plus travailler aussi bien ; un jour de relâche complet vous remet en veine. Quoique nous ne soyons point en droit de nous plaindre et ayons eu, en somme, un beau temps, il a été si fréquemment accompagné de nuages et de vent, que nous en avons été bien souvent contrariés pour nos études. Celle du vacher, malgré ces trois beaux jours qui nous ont avancés, en a

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souffert particulièrement; il nous faudrait encore plusieurs séances, et de bonnes, pour en faire quelque chose qui ait quelque signification.

Les études de vaches, commencées depuis quelques jours, nous intéressent. J'espère en rapporter un bon nombre, pour la plupart des pochades, il est vrai, mais pour les animaux c'est bien l'essentiel, je crois. J'ai commencé un grand taureau noir et blanc qui a déjà deux séances1 ; Berthoud l'a fait en une fois de la même dimension, moins étudié, mais mieux de ton, de sorte que je m'en vais m'appliquer à les faire à l'avenir en une seule fois. L'essentiel pour moi dans ce moment est d'en avoir l'aspect, et de la variété pour pouvoir meubler mes tableaux. Avec de grandes brosses et la volonté d'en sortir d'une fois, on en vient à bout.

Je vous écris au coin du feu et au bruit d'une pluie agaçante par sa continuité. Après trois journées aussi magnifiques, et sans autre transition qu'une nuit de sommeil, cela vous semble un peu sévère.

Bellenalp, mercredi malin 10 septembre iSj6. Trois pouces de neige ! Et cela continue ! Quelle tuile sur la tète! Nous attendons jusqu'à midi, pour voir si les vaches partiront. Nous irions alors trois ou quatre jours à Brienz, car le moyen de faire quelque chose ici ! Si cela s'arrête, ce sera bientôt disparu, et le mal ne sera pas grand; mais, en attendant, tout est compromis, et l'incertitude est désagréable. Singulier climat ! Avant-hier, une des journées les plus chaudes de l'année, même la nuit. Aujourd'hui, tout est blanc ; et demain, peut-être, le beau temps. Pour le quart d'heure nous restons au coin du feu, à écrire et à nous chauffer. S'il nous fallait partir maintenant, nous

1 Cette étude, qui est au Musée de Neuchàtel, ainsi que celle du Vacher, passe pour un des meilleurs morceaux de Mcuron.

n'emporterions à peu près rien de fini, et ce serait vexant; mais j'espère toujours, car j'ai déjà vu cela, il y a deux ans, le 17 août.

Bettcna/p, 14 septembre 18 jé. Il pleut aujourd'hui toute la journée sans interruption; la neige est à un quart d'heure d'ici. Si cela continue cette nuit, nous l'aurons demain matin. Alors il faudra plier bagage. Il faut convenir qu'il faut une bonne dose de persévérance pour faire du paysage quand le temps est aussi inconstant qu'il l'est cet automne. Nous avons fait ce que nous avons pu... Quant à faire ce que nous avions voulu, il n'en est plus question et il faut savoir en prendre son parti.

Brien^j 18 septembre i8$6. Nous passâmes cette affreuse journée à décrocher nos études et à emballer celles qui n'étaient point encore assez sèches. Le soir, la neige arriva et tomba si bien pendant la nuit, que le lendemain il y en avait un bon demi-pied. Mais le temps avait l'air de s'éclaircir et les porteurs arrivèrent de bon matin. Nous descendîmes à Iseltwald, et de là sommes venus en bateau ici, où nous étions rendus à quatre heures avec tout notre bataclan. Voilà donc une campagne finie! Je regrette de ne pas avoir une petite série de belles études faites pendant ce beau mois de septembre, car depuis la première neige du mois d'août, le paysage avait pris un ton magnifique et devenait chaque jour plus beau. Cela nous aurait permis d'achever nos études; mais nous n'avons rien à nous reprocher à ce sujet... C'est le véritable moment de la montagne, et des Alpes en général, où le vert a disparu pour faire place aux plus brillantes couleurs, et à des tons gris et fuyants comme on n'en a point en été. Du reste, c'est en y allant chaque année qu'on peut saisir au vol un bel automne... Moritz est encore ici.

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Il parle de partir; mais comme il ne cesse de dire cela, je n'y compte pas; du reste, comme j'ai Berthoud pour société, je ne le vois qu'aux repas. J'ai écrit à Léon Berthoud pour lui demander de passer par ici à son retour.

Au mois de novembre suivant, Albert de Meuron se retrouve à Paris, où il a loué un atelier avec Pierre de Salis. Il travaille à son Souvenir de la Betlemtlf) et à ce Pâturage sur le chemin d'Iseltwahl, qui demeure une de ses œuvres capitales1. Parmi les peintres qu'il voit le plus fréquemment, il tant nommer son plus ancien camarade, Léon Berthoud, et Joseph Zelger, le paysagiste lucernois, dont Meuron goûtait le caractère affable, la modestie et le commerce facile. Ils se lièrent d une amitié solide et durable, et nous aurons plus d'une fois l'occasion de faire des emprunts à leur correspondance.

Nous allons cueillir dans les lettres de Meuron à son pére les quelques détails saillants de ce séjour à Paris :

' Ces deux tableaux sont au Musée de Neucliàtel .

Paris, 30 décembre. 1856. J'ai oublié de vous dire que Winterhalter, que je vois quelquefois avec Landerer et Zelger, m'a engagé, il y a trois semaines, à passer la soirée chez lui. Tous les samedis, il a dans son atelier une réunion d'artistes, des Allemands pour la plupart, et des musiciens. On y fait de très bonne musique, et derrière un paravant est un petit tonneau de bière pour les amateurs. J'ai vu beaucoup de portraits chez lui, ceux de l'Impératrice, de la Reine d'Espagne, et d'autres grandes dames, tous très habilement peints. C'est de la peinture pour le monde officiel, et peu sérieuse, mais fort habile, brillante et avec beaucoup d'allure. Il est maître dans son genre.

...Une connaissance que j'ai eu beaucoup de plaisir à faire, c'est celle de Corot, où Auguste Berthoud m'a conduit et où j'ai été deux fois. C'est un homme que vous aurez grand plaisir à voir quand vous viendrez; il est rare de voir un homme dans les soixante aussi jeune d'impressions et travaillant comme lui. J'y ai vu une foule de choses charmantes; vous aurez du plaisir à voir ses arbres. C'est l'idéal de l'arbre, plutôt que l'arbre réalistement fait. Il en a la forme et l'élégance tellement dans la tète, qu'il les varie à l'infini, et toujours avec bonheur. J'ai vu chez lui de belles études, et je me réjouis de vous y conduire. Il aime beaucoup qu'on aille le voir, surtout les jeunes gens, et a grand plaisir à voir apprécier ce qu'il fait. Il en est même très original. Je ne suis point encore allé chez Troyon : Léon m'y conduira après le Nouvel-An... A. Berthoud vient nous voir tous les soirs. Sa mère se couche de bonne heure, et il arrive ! C'est le moment des bonnes causettes.

... Caroline me dit que Diamant [son chien] devient voleur et qu'on a dû recourir aux grands moyens. J'espère qu'ils auront réussi et qu'il ne vous donnera plus de sujet de plaintes. L'autre jour, j'ai vu sur le boulevard un chien qui lui ressemblait si fort, que cela m'a donné un

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coup et que je n'ai pu m'empêcher de l'appeler; mais il ne répondait pas au même nom.

J'ai bien avance mon tableau, peint les vaches et préparé les devants. Je travaille beaucoup plus ici qu'à Brienz; je suis beaucoup plus en verve. Ce que je vois autour de moi tous les jours me stimule, et les distractions sont nulles. Rien ne m'intéresse ici que la peinture; cela excepté, j'aime mieux, et de beaucoup, la campagne. Mais je sens maintenant combien le séjour de Paris me devenait nécessaire, tant il est vrai qu'on ne travaille nulle part ailleurs avec autant de fruit.

Paris, 7 janvier îSjy. Je suis retourné une fois chez Winterhalter, qui m'a demandé à venir voir mes tableaux, dont on lui a dit du bien. Quand ils seront un peu plus avancés, Aug. Berthoud, qui aura une visite de Corot, veut me l'amener. Je pense y aller d'ici là pour le lui demander, parce qu'il met beaucoup de complaisance à ces choses-là. Il a du plaisir à voir les jeunes gens lui demander des conseils.

J'ai vu hier un magnifique tableau de Troyon. Nous sommes entrés avec Léon chez le marchand pour l'examiner; c'est de la belle peinture et de la belle couleur. Le dessin des animaux n'est point irréprochable, tant s'en faut, mais il y a tant de charme de couleur et d'exécution, et les animaux sont si bien traités, qu'on n'y pense pour ainsi dire pas. Ils ont beaucoup d'allure et une incroyable puissance de relief. Moi, j'y voudrais plus de finesse, mais on ne peut pas tout demander à la fois.

Paris, Ier février iSjj. Je suis enfin allé chez Troyon il y a huit jours, et n'ai rien perdu pour avoir attendu, car, prévenu par Léon, il a fait passer sous nos yeux toutes ses études d'après nature, qui sont ce qu'il fait de

mieux. C'est une peinture savoureuse et d'un ton qui fait plaisir à l'œil, de la peinture de maître! J'ai été étourdi de tout ce que j'ai vu ; il y en a à n'en plus finir, vaches, chevaux, chèvres, moutons, sur des toiles de la grandeur de la moitié de mon tableau, d'une étude consciencieuse, et cependant crânement peintes. Il en est devant lesquelles je me demandais s'il était réellement possible de peindre ainsi devant la nature, avec tous les ennuis et toutes les difficultés que je sais. Il arrive, avec une grande simplicité de moyens, à une puissance de relief extraordinaire. J'ai regretté de voir cela si vite, mais si vous venez, Léon nous procurera une seconde visite, dont je me réjouis d'avance. Je vous garantis du plaisir. Il y a dans le nombre une grande étude de chèvres lâchées dans un massif de passeroses, d'une verve incroyable et étourdissante de couleur.

... J'ai fait visite avec Léon à Ricard, chez lequel j'ai vu de beaux portraits. Je n'ai point encore vu Edouard Girardet, ni Gleyre, qui sont bien loin de mon quartier.

Paris, 20 février 18 ; 7. J'ai eu dimanche dernier la visite de Winterhalter, qui a paru enchanté de mon tableau et m'a fort complimenté, recommençant même le lendemain au café. Il avait l'air de le faire sérieusement, et j'ai su qu'il en avait parlé à d'autres de la même manière. Bien que je fasse peut-être moins de cas de ses avis comme artiste que de tel autre que je pourrais nommer, ceci n'est pas à dédaigner, car il me témoigne beaucoup de bon vouloir, et par sa position il peut m'être utile. C'est lui qui a poussé Knaus à Paris; il est vrai que son talent tout seul le recommandait, mais je vois davantage tous les jours combien l'art sérieux et le succès mondain ont peu de rapports entre eux. Knaus vend sa peinture fort cher maintenant, et cela m'irait assez d'en arriver là, ce qui avec certaines protections peut arriver d'un moment à

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l'autre. Je vis sur cet espoir, non que je tienne à l'argent pour lui-même et pour la notoriété qu'il vous donne, mais je voudrais en avoir assez pour travailler et faire des études largement sans y regarder.

Le même jour est venu un bien brave homme, artiste de talent, le baron Triqueti, sculpteur, qui a fait les portes de la Madeleine, parent de Salis... Il m'a paru impressionné de ce qu'il a vu chez moi, et m'a prédit des succès.

...Depuis qu'il fait beau temps, Aug. Berthoud, qui est matinal, vient me réveiller tous les matins, et nous allons faire une promenade au Bois de Boulogne avant déjeuner. Je m'en trouve très bien, et la course est charmante.

...Lundi dernier, je fus avec Léon dans une réunion d'artistes où l'on fait de la musique ; on s'y réunit deux fois par mois pour quatre francs. Un de leurs camarades, élève du Conservatoire, exécute avec trois autres des quatuors de musique classique. On paie ces deux francs pour les frais des musiciens. Un artiste prête son atelier. J'y ai rencontré MM. Olivier, Clément, et plusieurs autres camarades de l'atelier de Gleyre. Corot et Troyon y viennent aussi.

Je suis retourné chez M. Gleyre, qui est bien aimable avec moi. Il veut venir voir mes tableaux... J'ai eu la visite de Karl Girardet. Il a été content... Léon travaille ferme; il a beaucoup de tableaux en train, dont deux assez grands.

Paris, 8 mars 18 j 7. J'ai eu lundi la visite de Corot, qui a eu l'air surpris en bien; l'aspect de mes tableaux lui a plu; il l'a répété à Berthoud en s'en allant. Il m'a fait quelques observations très justes, dont je tâcherai de profiter, et m'a redonné courage. C'est un homme bien amusant, jeune d'esprit, gai comme il y en a peu, et d'une complaisance rare avec les jeunes, au rebours de tant d'autres, qui ont peur d'en voir percer de nouveaux.

Voici enfin une lettre intéressante sur le Salon de cette année-là :

Paris, 18 juin iSjy. ...Devant l'exposition je trouvai Léon Berthoud... Il était avec van Muyden, dont j'ai fait la connaissance, et faisait une mine fort piteuse, parce que la veille il avait pénétré dans les salles et avait pu se convaincre qu'il était mal placé. Auguste Berthoud et moi ne sommes pas mieux partagés, nous a-t-il dit. Il y avait devant les portes une foule compacte d'artistes de toute sorte, et au coup de midi, les portes s'étant ouvertes, chacun s'est élancé à la recherche de ce qui l'intéressait personnellement : la place qui lui était échue. Avec les indications de Berthoud, j'ai vite trouvé mes tableaux, dont le mieux placé le serait assez bien s'il n'était un peu haut; l'autre, bien que plus bas, est dans un endroit où le jouiest mauvais et où, de plus, il ne va presque personne. Léon en a trois dans le même endroit, vis-à-vis... Nous ne sommes pas chanceux... Il faut en prendre son parti, quand on n'a pas de protections, et arriver plus tard aux bonnes places par l'éclat de son seul mérite... Je ne m'étends pas davantage sur le Salon, puisque je vous attends. Je serai en mesure de vous le faire voir et de vous éviter la fatigue de chercher, ce qui n'est pas peu de chose... Vous verrez des tableaux de Daubigny, qui sont ce qu'il y a de mieux et de plus sérieusement étudié ; puis les tableaux de Courbet, qui, cette année, renonce, au moins en bonne partie, aux sujets absurdes qu'il affectionnait. Il a beaucoup de qualités et une belle exécution. Vous verrez aussi des tableaux de Corot, de Français...

. . . Mes tableaux se soutiennent assez bien, quoiqu'il y ait des parties faibles, et dont je ne m'étais pas rendu compte avant de les avoir vus au Salon. Ils ont, je crois, autant de

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valeur que beaucoup d'autres plus remarqués et mieux placés... Des sept Meissonnier, deux ou trois sont ravissants d'exécution et de finesse. Les tableaux de Knaus sont moins bien que les derniers. Je crois qu'un succès ici est l'épreuve la plus difficile à traverser pour un artiste.

J'ai dîné hier avec Léon, Aug. Berthoud, van Muyden, Ricard et Clément, et nous avons passé la revue de tous les exposants. Je vois qu'ils sont tous de mon avis, c'est qu'il n'y a rien de bien saillant. Il est vrai qu'une foule des premiers artistes n'ont pas exposé ; ainsi Ingres, Schefer, Troyon, Diaz, et nombre d'autres encore, n'ont rien envoyé; Delacroix non plus, ni Decamps... Gérôme se soutient, mais Hamon se ressent de son succès, et s'il suit la route qu'il a prise, je crains bien que dans dix ans il ne soit plus question de lui. Tous ces gens-là, dès qu'ils ont un succès, l'exploitent et font de l'argent aux dépens de l'art.

L'été 1857 est Ie dernier que Mcuron passa à la Bettenalp. Il y éprouva, avec son ami Berthoud, les mêmes contrariétés qu'il a décrites les années précédentes, et ne les supporta pas avec moins de constance :

Bftlcnalp, 16 août 185 7. Voici une journée à prendre la plume. La neige nous menace, le brouillard nous entoure et la pluie n'a cessé de tomber depuis hier au soir... La

première condition requise pour peindre d'après la nature, c'est la patience. On a pris patience au coin du feu pendant plusieurs jours; le beau arrive, et au moment où vous avez assigné un modèle, où vous avez transporté sur place tout votre bagage, un nuage monte et vous masque le soleil précisément le temps nécessaire à votre séance, pour reparaître tôt après. Et c'est à quoi il faut s'attendre tous les jours. Que faire ? Après avoir pesté pour soulager sa bile, prendre patience comme on peut.

Chalet de la Bettenalp, ) septembre i8jy. Une lettre d'un ami de Paris, M. Boutibonne, qui est à Interlaken avec les Winterhalter, m'y a fait descendre. J'avais promis de le mettre en relation avec M. Wyss et les autorités, parce qu'il s'apprête à bâtir une maison sur un terrain qu'il vient d'acheter à vingt minutes d'Interlaken. Il me priait Je descendre un jour pour cela, et j'ai attendu que le temps se couvrît et ne me laissât pas de regret. Rendu présentable à Brienz en revêtant le costume de la vie civilisée, je pris le bateau pour les rejoindre et foire les visites convenues. Je passai la journée avec ces messieurs et appris d'eux que j'avais une mention à l'exposition. Il paraît que je suis destiné à cette catégorie d'encouragement (pour le moment du moins, j'aime à le croire). Parti le lendemain matin à pied pour Iseltwald, j'ai regagné la montagne, non sans avoir été saucé d'importance. Dès lors il n'a cessé de pleuvoir...

Ce mois d'août a été bien revêche, et si son confrère ne s'empresse pas de changer ses allures, nous sommes fumés pour cette année. Tout cela n'est pas très gai, mais comment faire autrement que d'en prendre son parti aussi philosophiquement que possible ? Et c'est ce que nous faisons. Nous avons imaginé de tendre des lacets pour les oiseaux, mais nous n'en avons encore que cinq ou six...

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Bettenalp, u septembre iS)j. Nous sommes allés pour la première fois à la chasse avec un chien courant qui se trouvait ici par hasard. Nous avons tiré trois lièvres, et mon fusil tout mouillé m'a raté le quatrième.

Bettenalp, 21 septembre. Nous n'avons plus que de rares communications avec le bas, mais nous tiendrons ici tant que le froid ne nous en chassera pas. La saison est avancée, le froid est là quand le soleil ne donne pas, mais tout est d'une couleur sans pareille. C'est bien dommage que le moment où la montagne est la plus belle soit celui où il faut la quitter. Plusieurs études resteront inachevées, mais nous serviront quand même.

Bettenalp, ) octobre iSjj. Vous voyez par la date de ces lignes que nous avons tenu bon ici. Aussi le temps a été magnifique et point froid. C'est dommage seulement que les jours deviennent si courts et qu'il faille partir par ce beau temps, mais, depuis hier, le froid nous y contraint; nous le faisons à regret.

... J'ai fait ces jours quelques pochades de terrains; ils sont d'une couleur admirable, dans la nature, bien entendu. J'ai vu avant-hier du haut de la montagne que vous aviez des brouillards; nous sommes au-dessus, et jouissons d'un soleil splendide. Nous avons depuis quelques jours un ami de Herthoud, dont j'avais fait connaissance à Paris; c'est un dessinateur de Mulhouse qui va se mettre à la peinture, M. Ziegler, d'une taille colossale, mais très bon garçon tout de même... Nous faisons nos paquets, ce qui n'est pas peu de chose pour préserver les études fraîches et composer la charge de chaque homme, de façon que rien ne soit endommagé.

Tel fut le dernier séjour de Meuron à la Bettenalp.

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