‹ Le peintre Albert de MeuronChapitre 16 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Une visite de Corot. — Camarades neuchâtelois. — Séjour à Mùrren. — Le salon de 1859. — Chez Brascassat. — Départ pour Saint- Jean-de-Luz. — Description du pays. — La baie de Passage. — La Fontaine à Cibourc. — Partie de pêche. — Retour à Paris.

Albert de Meuron ne se doutait pas qu'il venait de faire sa dernière grande campagne dans l'Oberland. 11 passa encore Tannée suivante quelques semaines à Mùrren, mais nous le verrons prendre bientôt un nouveau chemin. Sans perdre jamais de vue la montagne, dont il étudiera d'autres aspects en d'autres régions, il ne séjournera plus dans ce chalet de la Bettenalp, où il avait passé tant d'heures laborieuses, ressenti tant d'impressions, amassé de si précieux documents.

Pendant l'hiver 185 7-1858, qu'il passa à Paris, il tira parti de ses études pour plusieurs tableaux, qui lui valurent les précieux encouragements d'un maître :

Paris, 12 janvier 1S5S. J'ai eu samedi la visite de Corot, qui m'a fait certaines observations et a trouvé mon tableau bien établi... C'était surtout sur mes études qu'il était curieux de l'entendre, et là il m'a tenu longtemps; j'en ai bien eu pour deux heures au moins... Raideur, monotonie, silhouettes un peu dures... Ce sont ses conseils et surtout de l'entendre parler de la nature qui vous est particulièrement utile. On se sent élevé, quand on a passé quelques instants avec lui. Je l'ai remarqué chaque fois, et l'individualité de l'homme est encore plus utile que la vue de ses ouvrages, plus profitable. Il répète sans cesse : «Ne m'imitez pas, faites mieux, poussez plus loin; c'est aux autres à aller plus loin ; je n'ai fait qu'ouvrir une voie...» Comme je n'ai pas sa parole, je m'arrête, et tâcherai de vous envoyer une fois sous forme de lettre mes impressions de cet homme et de son influence.

Paris, iS mars iSj8. Guillarmod est dans mon voisinage; je le vois quelquefois; il va commencer un grand tableau de chevaux. J'ai beaucoup engagé Anker à vous envoyer le sien r, que je n'ai pas vu, mais dont M. Gleyre m'a dit beaucoup de bien; c'est un Conseil de Commune d'Anct. Léon Herthoud a beaucoup travaillé à Pau, et a rapporté bien des choses, quelques études de ligures qui sont bien. Il s'est attaché aux couchers de soleil avec une véritable furie, mais il les réussit. Vous ai-je parlé du ma-

1 Pour l'exposition de Ncuchàtcl.

riage d'Auguste Berthoud, revenu hier du Havre, où il a fait son voyage de noces? Il repart lundi pour Lausanne. J'étais à son mariage à Courbevoie.

Les ventes de tableaux sont devenues une véritable bourse, ajoute-t-il après avoir mentionné la vente du Dr Véron. On vend et on rachète constamment, et l'individu qui est parvenu à se faire une collection dont on parle, profite de cette réputation pour saisir le moment qu'il croit propice, et se défait du tout. Je trouve cela assez triste. Cela prouve peu d'amour de Part et nuit évidemment aux artistes, dont les prix se trouvent cotés comme des actions à la bourse.

La chaleur devint bientôt intolérable à Paris. Meuron rêvait de respirer l'air des Alpes et caressait le projet de se rendre à Mûrren, où un hôtel venait d'être construit. Nous l'y trouvons en effet bientôt, avec son ami Zelger. « L'auberge est excellente, écrit-il, et les aubergistes charmants... Les montagnes sont fort belles, bien qu'on soit obligé de lever le nez un peu trop pour mon goût. Le village est assez pittoresque; les modèles ne manquent pas, mais ils sont sauvages, et l'on a de la peine à les avoir. »

Malheureusement, le temps fut mauvais, ou du moins très variable, jusqu'en septembre, de sorte que cette campagne fut peu fructueuse. Après un séjour à Corcelles dans sa famille et quelques jours passés chez Zelger à Lucerne, Meuron regagna Paris par Bâle, où il s'arrêta. Il y vit des

peintres et de la peinture; ses impressions méritent d'être recueillies :

J'ai fait, écrit-il le 30 novembre, quelques bonnes connaissances, et renouvelé celle de Zund, que je n'avais pas revu depuis 1849, quand il travaillait à Brienz avec Calame. Il a des études très belles comme dessin, mais il se fourvoie à vouloir suivre Calame de trop près... Au Musée, j'ai vu le nouveau tableau de Calame, qui m'a paru assez mauvais, d'un ton faux et culotté, cuivré, qui fait mal à l'œil. Celui qui est chez M. Fischer et qui a fait en son temps beaucoup de bruit, est mieux. Il est d'une habileté d'exécution extraordinaire, mais cela me dit peu. Tout est tellement écrit, marqué, cerné, qu'il n'y a plus place pour l'imagination. C'est la vue du lac de Lucerne depuis Brunnen; le site est grandiose, mais avec trop de ciel; il en aurait enlevé un bon pied que le tableau y eût gagné... Je ne puis m'empècher, en voyant tant d'habileté d'exécution, de trouver qu'il est bien dommage qu'elle ne soit pas accompagnée d'un peu plus d'amour de la nature pour elle-même. Je m'attendais à davantage d'un tableau dont j'avais entendu parler depuis longtemps. Il y avait aussi au Musée un tableau de Koller, très bien dessiné, mais d'un ton assez faux. Ce qui m'a le plus intéressé, ce sont les tableaux de Holbein... Plus on regarde, plus on a de jouissance. Si la peinture est inférieure de nos jours, ce n'est pas tellement le talent qui manque, mais bien plutôt l'amour de la nature, la simplicité, la science aussi. On veut aller trop vite et donner tout de suite à ce qu'on fait un air d'habileté. Dans quelques portraits et dans quelques dessins de cette collection, il y a de quoi regarder et jouir pendant des heures. C'est ce qui m'est arrivé.

L'approche du Salon de 1859 le ramène aux réalités présentes; il nous renseigne sur ses tableaux et sur ceux de ses amis :

Paris, 18 février 1859. T°ut Ie monde travaille beaucoup pour cette exposition... Léon avance son grand tableau, mais il ne le montre pas encore. C'est le sujet du tableau qu'il a à Monruz, chez M. de Marval 1 . Il agit dans le mystère.

10 mars. J'ai terminé tous mes tableaux, sauf un... Ce travail forcé est chose malsaine... On se fatigue sur des toiles qu'il faudrait mettre de côté quand cela ne va plus... J'en suis au désillusionnement, vous le voyez. J'ai passé plusieurs jours à gâter des choses qui étaient mieux, et cela parce qu'il y a des choses « qu'on ne peut pas laisser», et qu'on ferait mieux de laisser. Au milieu de ces ennuis, ce qui me fait plaisir, c'est que le plus réussi de mes tableaux est certainement le grand 2. Je vois qu'il impressionne tous ceux qui le voient. Il a des défauts, mais l'essentiel y est : l'impression de la grandeur. Peut-être trouvera-t-on ici la touche un peu trop large, mais c'est à cela que je me suis appliqué particulièrement et par Là qu'il est original.

1 Le Bac sur le Tibre, une des plus belles pages du Musée de Neuchâtel.

2 Vue de Mur r en.

Brascassat étant membre du jury. Meuron tenait fort à lui faire voir ses peintures avant l'envoi au Salon. Il parvint à obtenir sa visite, non sans peine :

Paris, 18 mars 18^. Dimanche dernier, je suis allé chez M. Brascassat. La concierge me dit de sonner au cinquième, et si on ne me répondait pas, d'aller frapper audessus, à son atelier. Il était huit heures, de très bonne heure par conséquent, comme on me l'avait recommandé. Je frappe : rien. Je monte au-dessus et je continue à frapper, quand j'entends une porte s'ouvrir doucement au-dessous. Je regarde dans la rampe et aperçois un foulard qui passait par la porte. Je le reconnus tout de suite et commençai par lui faire mes excuses de l'avoir dérangé, après m'être nommé, car il ne me reconnaissait pas. Il me fit entrer, et pendant qu'il s'habillait dans une pièce à côté, la conversation s'engagea, d'abord assez froidement. Il se disait assailli de tous les côtés et dans l'impossibilité d'aller partout. Je lui parlai d'Aurèle Robert, et, de fil en aiguille, il en vint à me proposer de sortir avec moi. J'acceptai avec empressement, et nous vînmes à mon atelier. Il me lit différentes observations, mais parut, en somme, content et intéressé, si bien qu'en parlant de la Suisse, qu'il connaît un peu, et en regardant mes études, il finit par rester avec moi une heure et demie.

Léon a fini aussi, et son tableau est parti avec les miens. Il a fait un bon tableau, qui, je l'espère, aura du succès. Quant aux miens, on m'en fait espérer; mais j'ai déjà été trompé assez souvent pour ne pas y trop compter. Il est vrai que les deux mentions que j'ai obtenues doivent me servir à quelque chose. Ce que je crains, c'est que les sujets suisses soient peu goûtés... Si vous voyez le professeur Ber-

thoud, dites-lui un mot du tableau de Léon. C'est le plus grand qu'il ait fait, et il est réussi. Il y a des parties qui sont vraiment très heureusement venues, et le ciel, qui est presque à lui seul le tableau, est bien réussi. Je désire, autant que je le fais pour moi, qu'il en ait de l'encouragement, car il s'est donné beaucoup de peine cet hiver avec cette toile.

Paris, 16 avril l8jp. Quelle débâcle, mon cher papa! J'en suis encore tout aplati ; aussi ne vous enverrai-je que quelques lignes, remettant une lettre plus réfléchie après une seconde visite au Salon. Léon est à peu près aussi bien partagé que moi. De mes cinq tableaux, trois sont dans une salle que j'appellerai volontiers le faubourg de l'exposition, celle où, me disait un de mes amis qui y est également, le bourgeois fatigué ne conduit pas sa fille. Dans cette salle se trouve mon grand tableau, assez bien placé, il est vrai ; les deux autres n'existent pas : c'est à peine si je les ai vus. Mon sujet de figure est au troisième rang, dans un coin, le bas caché par celui de dessous, le ciel dans l'ombre portée du cadre, - — une vraie mystification! Celui de la Mare, dans le même coin, est un peu mieux, quoique assez mal. Quant à l'étude, je ne l'ai pas encore découverte; et pourtant, pas mal de croûtes se prélassent comme d'habitude au premier rang, malgré la « sévérité » du jury. Au fond, celui-ci est pour peu de chose dans le placement ; ce sont d'autres individus qui décident, et si vous voyiez comme cela se passe ! . . .

... Je suis du reste aussi démonté par l'effet que m'a fait ma peinture que par la place qui lui a été départie.

Paris, Lundi de Pâques, i8jp... Ma première impression demeure... Vous savez ce qu'est pour la peinture une mauvaise place et pouvez comprendre quel coup de

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marteau j'ai reçu et combien ma lettre devait s'en ressentir. Bien que l'aspect de mes tableaux ne m'ait pas satisfait, je n'étais pas dans de mauvaises conditions. Mes tableaux sentent le noir: c'est une chose dont je me défais bien difficilement. La Suisse pousse à ce défaut-là... Anker a exposé un tableau qui a du succès, une École. Il y a bien du talent, et le sujet est fait pour amuser le public. J'en suis très heureux pour lui. Du reste, ceux dont le talent les porte naturellement à cela doivent réussir nécessairement, car c'est ce que le commun du public demande avant tout.

Paris, iS mai 1859. Si je n'ai pas fait grand'chose depuis l'ouverture de l'exposition, je crois cependant n'avoir pas perdu mon temps et que les observations que j'ai faites tant au Salon qu'au Louvre me seront profitables par la suite. Si la nature suisse n'est pas très appréciée — en peinture, — cela tient sans doute en bonne partie à l'aspect plombé de ces teintes qui paraissent cependant si aériennes dans la nature. Il est probable, comme vous me le dites, que le soleil du Midi développe davantage le sentiment de la lumière; et, à ce sujet, je vais vous faire part d'un projet.

Un de mes amis, qui a beaucoup de talent et va depuis quatre ans dans les Pyrénées, m'engage beaucoup à y aller avec lui ; il me dit que trouvant dans ce pays à peu près la même nature que celle à laquelle je parais donner la préférence, j'y trouverai en même temps une coloration bien autrement puissante et riche. Cette perspective me sourirait beaucoup, plus même que d'aller en Italie... Encore une chose qui m'attirerait, ce sont les costumes et les types, qui ont beaucoup de caractère.

Les lettres de Meuron trahissent un certain découragement. Depuis une dizaine d'années, il s e-

tait attaché avec ardeur à l'interprétation de la nature et des types de l'Oberland bernois : il n'avait pas réussi pleinement à imposera l'attention du public parisien les résultats de son effort; les mentions qu'il avait obtenues à Paris étaient un encouragement qui ne répondait qu'à moitié à ses légitimes ambitions. L'artiste était, au surplus, un peu las de ces pénibles campagnes d'été, où il avait éprouvé tant de contre-temps et de traverses; cette grande nature alpestre, dont il essayait de dire la beauté, lui paraissait se montrer un peu ingrate envers son fidèle interprète. Comme on l'a vu, il s'en prenait à la fois à luimême et au caractère de ce paysage de montagne, dont la sévérité a moins de charme que de grandeur. Ce qu'il rêvait, au fond, c'était la montagne vue dans une lumière plus chaude et plus riche. Il allait essayer de la trouver dans les Pyrénées, en attendant qu'il rencontrât dans l'Engadine, sous un ciel qui annonce déjà l'Italie, l'alpe lumineuse de ses rêves.

Il était lié alors avec un peintre nommé Colin, originaire des Pyrénées. C'était, nous dit Albert Anker, un homme aimable, beau causeur comme beaucoup de ses compatriotes, et bon peintre qui faisait des intérieurs, un peu noirs, mais pleins de charme. Très grand, sec, avec un nez fortement

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aquilin, cet artiste n'était point sans rappeler au premier abord l'illustre Béarnais; moins gai que lui, toutefois, il eût pu, dans sa maigreur, poser avec succès pour une statue de la Famine. Colin avait vanté à Meuron son pays, la mer, la lumière du Midi, les costumes pittoresques des contrebandiers, et lavait entraîné vers ces régions inconnues, où il devait trouver une abondante moisson d'études. 11 peignit surtout les femmes des environs de Saint-Jean-dc-Luz, leur vie en plein air, auprès de ces lavoirs où elles tiennent leur cercle et bavardent en travaillant. Dans le Midi, les fontaines ne sont pas abondantes comme dans l'Emmenthal : elles jouent un rôle d'autant plus important dans la vie populaire, qui se concentre autour d'elles. C'est là un thème qui charma Meuron et qui Ta particulièrement préoccupé. Suivons-le dans cette campagne, où son talent se retrempa et s'assouplit.

Bayonne, 16 juin i8jp. Nous arrivions à Bayonne à deux heures, par un ciel gris et froid et un vent assez fort ; aussi la première impression n'est-elle pas engageante. Cependant, la ville a de la couleur locale et la population un certain cachet. Les femmes sont d'un beau sang. Quant à la campagne, je ne pourrais vous en dire grand'chose pour le moment. On y baragouine un gascon assez inintelligible, mêlé d'un français qui ne l'est guère moins. Demain matin, nous irons à Biarritz par l'omnibus. On y va en une heure... Nous pensons aller ensuite à Saint-Sébastien en passant par Irun, Fontarabie, etc. C'est un beau pays que la France, et bien riche. On comprend qu'il ait tant de ressources en hommes et en argent. Les plaines accidentées depuis Poitiers et Angoulême jusqu'à Bordeaux, variées et toujours magnifiques, font plaisir cà voir.

Saint-Jean-de-Lu^, Basses-Pyrénées, 4 juillet 1859. C'est la vue du Salon et de mes tableaux, écrit-il à Zelger, qui m'a poussé à partir pour tâcher de réchauffer ma peinture de quelques rayons de cette lumière que la nature a répartie aussi partialement. Tous les pays sont beaux cependant, et si les uns sont plus splendides et plus sereins, les autres font plus rêver et parlent plus directement à l'imagination. Certainement la Suisse est belle, et je la trouverai encore telle après avoir vu d'autres pays, mais les

pays de lumière, où le beau temps est plus fixe, ont un grand avantage...

Saint-Jean-de-Luz est un petit pays au fond d'une baie charmante du golfe de Biscaye, à trois heures de la frontière d'Espagne, où nous avons déjà fait une pointe de deux jours. Nous passerons ici une huitaine de jours environ, puis nous irons à Fontarabie, à cinq lieues d'ici, où nous avons vu des choses extrêmement pittoresques et d'un caractère très prononcé. Nous longerons la côte jusqu'à Saint-Sébastien, et de là irons à Pampelune et traverserons les Pyrénées en les prenant à revers, du côté de l'Espagne, pour aller nous établir dans la vallée de Gavarnie, où nous passerons deux mois en pleine montagne, comme en Suisse. C'est là que j'espère me trouver le plus à mon aise, car j'y trouverai une nature plus analogue à celle qui m'est familière.

Je regrette sincèrement la campagne que nous avions pensé faire ensemble dans les Alpes. Mais je crois que celle-ci me sera plus profitable en ce moment, et d'ailleurs, si nous sommes en vie l'année prochaine, ce que j'espère, nous pourrons reprendre le projet. Pour le moment, je suis enfoncé dans des études de rues et de maisons; c'est ce qu'il y a de plus intéressant ici. La population est belle, les filles charmantes et sages, du moins on le dit. Elles se coiffent d'un foulard qu'elles roulent autour de leur tête avec beaucoup de coquetterie. Les femmes n'ont d'autre particularité dans leur mise que des couleurs assez voyantes. Les hommes, coiffés du béret national, portent une jaquette bleue, rejetée sur l'épaule, et une ceinture rouge. Nous avons vu ici la Fête-Dieu et celle de l'Octave, avec processions. Pour aller à la messe, les femmes se revêtent le dimanche d'une grande cape noire formant manteau et capuchon.

La mer est fort belle ici. La vue s'étend au delà de la

baie jusqu'à la côte de Biarritz, qui se perd au loin dans la brume, et de l'autre jusqu'à la baie de Fontarabie et la côte d'Espagne. Vous voyez que le champ est vaste et qu'il n'y a qu'à prendre.

Saint-Jean-de-Lu%, 19 juillet 18 j y. A sa sœur Marie... En même temps que ta lettre, j'en recevais une de Karl Girardet qui m'annonçait une bonne nouvelle : la vente de mon tableau de la Mare pour 1200 francs. Il me disait également qu'il venait de recevoir une demande pour le grand par l'entremise de M. Chennevières ; il croit que c'est pour l'impératrice. Mais l'affaire n'est pas terminée. Je lui ai répondu le môme jour qu'il était libre de faire pour le mieux... On a demandé en outre à Girardet, par écrit, le prix de tous mes tableaux. Peut-être m'en prendront-ils un autre. Qui sait? Quand une pierre commence à rouler, on ne sait où elle s'arrête. Ceci me console de la médaille que je n'ai pas. J'ai parcouru la liste et vu que tous mes amis ont été assez mal partagés comme moi... Girardet me dit que mon tableau acheté est exposé avec les autres dans une salle où l'on a réuni tout ce qui est acheté pour la loterie. Il est placé à hauteur d'appui dans une belle place et fait très bon effet.

J'ai travaillé pas mal jusqu'à présent, moins cependant que je n'aurais voulu, à cause de la chaleur. Mais quel beau pays que le Midi, quand même ! C'est une réjouissance perpétuelle pour les yeux. Il y aurait à faire ici pour des années, et je sens que dans une seconde campagne on en tirerait meilleur parti encore. Tout est si nouveau pour moi, que je ne sais que choisir, et je partirai d'ici y laissant bien des choses. Je vois de mes fenêtres les Pyrénées dans une lumière qui invite. Colin a été très contrarié pendant quinze jours par un anthrax très douloureux, et nous avons un peu modifié notre plan de campagne... Je

ne pense pas que nous allions dans les Pyrénées avant le milieu d'août. Ce qui me manque ici, c'est le mouvement des navires : il n'y a rien du tout. Cela ôte à la mer l'intérêt de tous les jours. Je répondrai à papa au premier jour, surtout si la chaleur diminue... Nous passons nos soirées sur le quai, où il y a toujours un peu d'air, mais je t'avoue que jusqu'à avant-hier, il aurait fallu un effort très grand pour prendre la plume le soir.

Les Passages, 14 septembre iSjy. J'ai Fait une petite excursion avec Bourcart1 et Colin. Nous sommes pour le moment aux Passages, petite bourgade fort pittoresque sur une baie encaissée de montagnes du côté de la mer. Le premier aspect en est extrêmement curieux. Les maisons plongent dans l'eau, surplombées par la montagne, et l'ensemble rappelle assez certains lacs suisses comme disposition. Nous y avons commencé quelques études ; malheureusement voici trois jours que nous sommes contrariés par le temps, qui s'est gâté. Nous arrivons tout à l'heure d'un village à deux kilomètres d'ici, où un pèlerinage connu de toute l'Espagne attire la foule depuis trois jours. Le coup d'oeil en est très original et m'a beaucoup amusé. La petite chapelle occupe un des côtés d'une place de village encombrée de monde, où se tient par la même occasion une petite foire d'ustensiles de campagne et autres bibelots tels qu'on en voit sur toutes les foires, et des beignets, des raisins, du vin, du cidre, cuisines en plein vent ; tout cela mêlé à une foule compacte. De tous les côtés arrivent des bandes d'hommes et de femmes chantant et dansant au son du tambourin et d'une flûte assez primitive. Les pèlerins s'approchent tour à tour de la chapelle illuminée a giorno, et sous le porche de laquelle se tien-

1 Le peintre alsacien, mort à Genève il y a peu d'années.

nent deux prêtres, une table devant eux, encaissant l'argent apporté pour leur faire dire des messes et inscrivant le nom des donataires, tout cela au milieu du trafic et des danses.

Les prêtres ne m'ont pas plu ; ils étaient sales, et auraient pu faire les frais de linge propre pour honorer leur saint en cette circonstance, qui, dit-on, leur vaut 60,000 francs. On se demande comment ils viennent à bout de toutes ces messes, bien qu'ils soient neuf toute l'année pour cette besogne. Je les soupçonne fort d'en supprimer bon nombre et de faire bombance à bon marché... Tous ces gens-là ne font qu'arriver et repartir, et cela dure quinze jours.

Cibourre, près Saint-Jean-cle-Ln~, 25 septembre 1859... Nous avons été fort contrariés par le temps, et c'est vraiment dommage, car le pays que nous avons visité est charmant, original et pittoresque en même temps, quoique la figure y soit moins intéressante qu'ici. J'en ai rapporté quelques études et quelques dessins, mais des déluges de pluie m'ont empêché de faire tout ce que j'aurais voulu conserver. Il y aurait à Passage, par exemple, pour tout un été. Nous avons dû renoncer a Fontarabie, mais bien à regret, pour cette raison. Le temps passe si vite, un été est si peu de chose, en présence de tout ce qu'on voit et qu'on voudrait emporter. La saison devient magnifique, au point de me faire regretter que ce que j'ai fait jusqu'à présent ait été vu en été. Je trouvais déjà tout fort beau alors, mais maintenant la différence est grande : tout se dore et s'anime. Malheureusement, le vent du sud devient aussi plus fréquent, et quand il souffle, le travail dehors devient impossible ; son action sur le corps est aussi très désagréable. Il doit en être de même en Italie avec le sirocco. Voici trois jours qu'il souffle sans relâche,

pas de nuages, pas de vapeurs, tout devient sec et désagréable. A part ça, le temps est vraiment magnifique. Les moindres détails ont une élégance de formes qu'on ne voit point en Suisse. Je ne parle pas seulement de la couleur ; les murailles sont particulièrement attrayantes, et j'en ai étudié pas mal. Je prends des modèles, et je vois toujours mieux ce qu'on peut tirer de ce pays. Les bohémiennes dont je vous ai parlé quelquefois et qui n'ont de bohémien que le sang (car ils ont maintenant absolument les mêmes mœurs que les autres habitants), les bohémiennes, dis-je, sont particulièrement belles. Ce sont de bonnes gens, gais et honnêtes, et ils posent assez facilement. Je compte faire surtout de ces études-là jusqu'à mon départ, autant que le beau temps ne m'attirera pas dehors... Je fais aussi poser au soleil, mais au soleil on ne peut décidément faire que des pochades. Il faut étudier la ligne et la forme dans l'atelier, autrement le métier est trop fatigant et trop ingrat, car il faut incessamment recommencer.

J'ai deux tableaux qui n'existent pas encore, mais que j'espère amener assez loin avant mon départ pour pouvoir les terminer à Paris. Bien que l'envie me vienne parfois de louer mon atelier et de passer l'hiver ici, je crois pourtant qu'il vaut mieux Élire une seconde campagne et travailler l'hiver à Paris. Je crains qu'il ne soit ici un peu ennuyeux et que bien des déceptions ne m'y attendissent, auprès des ressources de l'été. Les deux tableaux dont je m'occupe sont deux sujets de fontaines avec des femmes. L'inconvénient d'un pays trop nouveau, pour moi, c'est la difficulté de me fixer, de m'arrêter à quelque chose qui me plaît, sans penser à autre chose. Enfin, je ferai ce que je pourrai ; j'emporterai toujours bien des souvenirs et surtout, je l'espère, un sentiment de la lumière plus vif que je ne l'ai eu jusqu'ici, et bien des motifs de tableaux. Je tais beaucoup de croquis et prends bien des notes.

Dans une autre lettre, adressée à une tante, Meuron donne de nouveaux détails sur cette singulière ville de Passage, qui l'avait vivement frappé :

Saint-Jean-de-Lu%, 26 septembre iSjy. Figurez-vous une baie s'élargissant à l'issue d'une passe qui conduit à la mer... Elle n'a guère qu'une demi-lieue de long sur un quart de large. A marée basse la plus grande partie reste a découvert, et quand elle est pleine, elle est tellement garantie par les montagnes du côté de la mer, que le vent n'y a aucune prise et qu'elle forme un port de refuge absolument sûr dans les gros temps, et dont l'entrée même reste facile et protégée... La mer du golfe de Biscaye est très mauvaise, c'est un nid à tempêtes, ouvert au vent d'ouest, le plus redouté des marins. La ville est bâtie en éventail des deux côtés de la baie à l'issue de la passe. D'un côté, c'est le vieux Passage, qui n'est plus habité que de quelques pêcheurs; de l'autre, le nouveau, qui en diffère peu, mais plus peuplé, si bien qu'on se demande ce qui a provoqué cette distinction qu'on en fait. La montagne à laquelle sont adossées les maisons est tellement abrupte, que la ville n'a qu'une seule rue. Les étages supérieurs ont une issue par en haut sur la montagne; ceux d'en bas n'en ont que sur la rue. Du côté de la mer les maisons plongent dans l'eau, et l'aspect du tout est plus bizarre que vous ne pouvez vous l'imaginer. Sans doute pour gagner de la place, cette rue est à peu près toute en voûte. On y chemine dans une demi-obscurité, et n'était de temps à autre un éclat de soleil, on se croirait sous terre. Du reste, il y a quantité de maisons ruinées, et la plupart des maisons existantes sont construites sur de plus anciennes, qu'on voit apparaître en maint endroit. Des ga-

leries et des balcons à n'en plus finir, une rue de douze pieds de large avec une seule place au milieu du village. Au milieu de la passe, entre la mer et la ville, est un fort destiné à protéger l'entrée, mais abandonné, ou à peu près, bien qu'il y ait un « gouverneur » (sans gouvernés). Ce pays a dû être plus important et plus prospère un jour, à en juger par la quantité de ruines qu'on voit de tous côtés. Du reste, je dis ceci de Passage même, car le pays en général est très prospère ; c'est, après la Catalogne, la meilleure province de l'Espagne. Les habitants sont gais, alertes, travailleurs. La grande richesse du pays est le maïs ; on y cultive peu ou point de pommes de terre, du blé beaucoup, des pommiers en masse. On y boit du très bon cidre ; il y a aussi de la vigne, mais dans l'intérieur et loin de la mer. Les fruits y sont en quantité : des figues excellentes, une espèce particulière au pays, petites et brunes et d'un goût exquis; des pêches, des melons, des poires, des tomates, des poivrons et des piments en masse. Le long de la mer tout le monde est pêcheur, et il serait difficile d'énumérer toutes les espèces de poissons qu'on y mange, depuis les huîtres et les coquillages jusqu'au thon. Le meilleur poisson que j'aie mangé, et qu'on appelle la Pèno (?) dans le pays, rappelle beaucoup la truite. Après ça, on pêche beaucoup de sardine sur les côtes en été. Elle est excellente. Vous voyez qu'on ne manque de rien et que je n\ii guère de chance de vous revenir maigre.

... Nous avons fait dans un village, à deux heures de Passage, une petite excursion qui nous a bien intéressés, et si le temps eût été beau, nous aurions poussé jusqu'à Loyola, à sept lieues de Passage et patrie du célèbre fondateur de la Société des Jésuites, où il y a un couvent, et, paraît-il, une église admirable. L'empereur y est allé pendant son séjour de l'an dernier; avant-hier il est allé en

bateau à vapeur à Fontarabie, à quatre lieues d'ici, accompagné vraisemblablement du roi des Belges et du grand-duc Constantin, qui sont venus le voir. Tous les jours, la frégate Y Aigle, à l'eau depuis peu de temps et qui lui a été donnée par la ville de Cherbourg, est en vue de Saint- Jean-de-Luz aux ordres de l'empereur, qui est à Biarritz. On l'attendait ici pour visiter le fort et les travaux qu'on y fait. Si cette frégate avait pu mouiller en sûreté dans la rade, clic y aurait stationné et je serais allé la visiter, mais on la dit repartie. Cela m'aurait beaucoup intéressé, tant parce que je n'ai pas encore vu de bâtiment de guerre de près, que parce que celui-ci, étant tout neuf, on doit y avoir réuni tous les aménagements les plus ingénieux qu'on peut introduire sur un bâtiment de guerre qui est en même temps un bâtiment de plaisance.

Cibourre, 2 octobre 18J9... J'ai ébauché un des tableaux que j'avais en tète, et fait un assez bon nombre d'études pour cela. C'est une fontaine ou large bassin carré, de quelques marches en dessous du niveau du sol, où se rencontrent les femmes de l'endroit, en costumes assez variés et presque toujours de couleurs vives, qui font admirablement sur ces murs blanchis des masures qui les entourent... Les figures sont éclairées par le côté, dans des attitudes varices, et occupent la partie inférieure du tableau ; la partie supérieure est dans la demi-teinte, traversée d'un rayon oblique ; les figures reçoivent seules la lumière sur le premier plan. Je crois la disposition bonne et l'effet heureux, s'il est bien rendu... L'autre est plus grand, et c'est encore autour d'une fontaine que se groupent mes figures. Elles deviendront plus importantes que dans le premier et s'enlèveront en vigueur sur un mur blanc... Je ne suis pas encore au clair pour la partie de gauche ; j'ai l'intention d'y mettre une jeune fille donnant à boire de sa cruche à

un jeune garçon, mouvement que j'ai vu plusieurs fois et qui est gracieux. La fontaine est enfoncée de quelques marches et l'on y descend ; elle est entourée de maisons et de murailles blanches ; dans le fond est un jardin dont les arbustes pendent le long du mur, et sur la gauche un passage d'où l'on descend à la fontaine par des escaliers. Il y a dans l'étude que j'ai faite un effet de soleil assez piquant en cet endroit. Ce qui fera l'intérêt du tableau, ce sont les modèles que j'emploie, les bohémiennes dont je vous ai souvent parlé. Il y en a de charmantes et elles ont beaucoup de caractère. Il y aurait avec elles de belles choses à faire, et comme style et comme couleur, mais je n'y suis pas encore; je sens, ou plutôt je soupçonne... plutôt que je ne vois. J'ai souvent envie de faire une ou deux études de grandeur naturelle, mais alors mes tableaux resteraient en arrière.... Je fais des dessins de chaque figure, et une pochade au soleil, ceci au fur et à mesure...

Cette lettre contient encore une foule de détails et d'explications sur le tableau de la Fontaine à Cibourre, qui ne fut achevé qu'en 1862, après des reprises et des recommencements sans nombre. Il n'est guère d'oeuvre que Meuron ait plus patiemment «cherchée», si ce n'est son grand tableau de la Bernina.

Nous avons presque toujours le vent du sud, poursuit-il, et une chaleur qui n'est pas très agréable. J'en ai profité pour faire avant-hier une partie de pèche en pleine mer : je suis allé avec une bande de pécheurs à la pèche du thon. Il v a longtemps que j'avais envie de voir cela, et j'ai profité de ce que la belle saison dure encore et d'un bon vent. Nous sommes partis à quatre heures. Il faisait encore nuit, et

au point du jour nous avions atteint l'endroit où se fait la pêche. On prend le thon avec des lignes qu'on traîne après soi en filant avec le vent à toute vitesse. Nous en avons pris six de vingt livres environ. D'autres barques ont été plus heureuses, et il est des jours où on en prend en quantité. Le coup d'œil est tout à fait intéressant, d'abord parce que les matelots et les barques sont très pittoresques, ensuite parce qu'on croise à chaque instant d'autres barques qui suivent le même parcours ; il y en avait une trentaine, toutes barques non pontées et assez grandes, avec dix à douze hommes d'équipage...

Paul me donne la commission de rapporter un chien, s'il s'en trouve. Il se pourrait bien que je vous ramène un terre-neuve : les navires terre-neuviens arrivent à la fin de ce mois et en rapportent beaucoup; on les a pour quinze francs. Ce sont de très bons chiens de garde et petits mangeurs; il ne leur faut que de l'eau, et vous avez le lac. Si j'en trouve un beau, je le ramènerai. Je vous quitte, cher papa ; je pense que ces lignes vous trouveront au pressoir, et, j'espère, en bonne santé.

Cibourre, 2 j octobre 18 jy. A sa sœur Marie... Je vois avec bien du contentement que vous êtes tous bien, et que vous voilà sortis du train des vendanges à la satisfaction générale. Tout ce que papa m'en dit me montre qu'en somme il est content de l'année. Et maintenant que vous vous trouvez tous réunis à Corcelles, je voudrais bien pouvoir m'y transporter aussi, mais il faut savoir prendre patience jusqu'à ce que mon tableau soit plus avancé... Je me trouve avec neuf figures principales, de dix-huit pouces, ce qui ne se fait pas en un tour de main, plus sept autres secondaires... Je ne m'attendais pas à rester ici aussi longtemps, mais je n'ai pu me décider à partir sans emporter quelque chose de positif ; mes études de l'été ne me satisfont pas

assez. J'aurais bien quelques petits tableaux à faire cet hiver, mais cela ne suffit pas, et si je puis amener réellement à bien celui que j'ai en ouvrage, j'aurai au moins une toile qui représentera quelque chose...

Cibourre, 2$ octobre 1859. A Joseph Zelger. . . J'ai encore bien de l'ouvrage, et si je puis partir dans trois semaines, je serai content. J'irai à Paris, où je ne ferai que poser mon bagage, et repartirai aussitôt pour la Suisse, où ma famille me presse de venir. Je pense y passer un mois et le jour de l'an, et revenir ensuite à Paris. C'est à mon retour que j'espère aller vous trouver... Je me promets un grand plaisir de vous revoir, ainsi que votre charmante famille... La vente de votre tableau vous a redonné du cœur. J'ai été plus heureux aussi avec les miens depuis mon départ de Paris que je ne l'espérais en partant : j'en ai vendu deux à la loterie, et un troisième, le plus grand de tous, à M. Schickler, dont la mère avait vu mes études à Mùrren l'été dernier. Il avait beaucoup perdu à l'exposition par la place désavantageuse qu'il occupait, et je n'en attendais plus rien. Voilà comme il ne faut jamais désespérer. C'était la grande étude de glaciers que nous avons faite ensemble, perchés sur je ne sais quoi...

Saint-Jean-de-Ln^, 10 novembre iSjy,jour de la Toussaint.. . Depuis deux jours, nous avons de nouveau un temps à souhait ; il fait frais et magnifique, et j'en ai profité pour faire encore différents croquis. En travaillant ce matin par ce beau soleil, je regrettais presque de quitter ce pays, regrettant plus encore de n'avoir pas su en tirer meilleur parti. Si c'était à recommencer, combien je saurais mieux me conduire. Je tâche de n'y pas penser, en me disant que cela peut se retrouver. Ce que je laisse avec le plus de regret, c'est Fontarabie et le Passage.

Meuron caressait l'espoir de retourner l'année suivante à Saint-Jean-de-Luz ; les circonstances en décidèrent autrement. Après quelques semaines passées dans sa famille et un séjour chez Zelger, à Lucerne, il se retrouvait à Paris, en janvier 1860, avec son ami Auguste Berthoud, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. 11 s'agissait de terminer les travaux commencés dans le Midi. Mais déjà il se sentait repris par le désir de faire une nouvelle campagne en Suisse, et les Grisons, qui lui avaient été révélés comme nous verrons plus loin, l'attiraient : les Bergamasques «lui trottaient par la tête ». «Je compte, écrit-il à Zelger, sur mes Bergamasques pour un grand tableau. L'y trouverai-je ? » En attendant, il reprend sa Fontaine à Cibourre, et met à exécution d'autres projets de tableaux, tel Y Enterrement au pays basque.

Nous ne pouvons suivre tous les remaniements du tableau de la Fontaine, qu'il décrit tout

au long dans les lettres à son père. Il lui conte aussi une visite de Corot « qui a été content, dit-il, de plusieurs de mes études, particulièrement de celles de figures, dont il m'a beaucoup encouragé à tirer parti. En général, mes études de la-bas plaisent, et on trouve qu'elles ont plus de fermeté que les précédentes. »

11 va voir Glcyre, qui travaille au tableau que lui a commandé le Musée de Bâle, et exprime en passant le regret que Ncuchâtel n'en puisse faire autant; «mais le moment n'est pas encore là.» 11 fait visite à Forstcr, l'illustre graveur, qui lui «confirme son intention arrêtée de donner sa collection au Musée de Ncuchâtel».' Il revoit Léon Bcrthoud, occupé à terminer deux grands tableaux « qui vont bien » et destinés â l'exposition de Ncuchâtel : « Il sera le coq cette année! » ajoutc-t-il avec bonhomie. 11 a cependant luimême plusieurs ouvrages importants à envoyer, Y Enterrement, le Chevrier, Mûrren. « Vous aurez en somme, dit-il, une exposition plus considérable que les précédentes, ce qui fait doublement regretter que le projet de notre Musée n'ait pas abouti. J'espère bien que le tableau de Léon y restera.» Le tableau, en effet, est resté à Neuchâtel •

1 Le Bac sur le Tibre.

La campagne de Mcuron au pays basque fut un épisode heureux dans sa carrière; du moins en parlait-il volontiers, comme d'un temps où il s'était senti en pleine possession de ses moyens, qui avait été une source de renouvellement pour son talent, déjà mûr, mais encore tout animé de la fougue de la jeunesse. Sa palette s'enrichit alors de notes plus éclatantes; il rapporta de ce pays si nouveau pour lui, outre quelques tableaux excellents, de nombreuses études : pochades de figures où il se révèle plus coloriste qu'il ne le croyait lui-même; marines aux tons chauds et puissants ; coins de vieilles bourgades, constructions délabrées; scènes de mœurs d'un coloris brillant et savoureux.

Pourtant, la montagne le rappelait. Mais où aller ? Si la Bettenalp le séduisait toujours, il rêvait maintenant des types plus pittoresques que le bon vacher en petite veste jaune et à calotte de cuir. Il souhaitait de placer dans les sites alpestres des figures d'un style plus marqué. Il a conté luimême, avec sa bonhomie placide et mesurée, ce qui lui advint alors:

Découragé de l'Oberland par la pauvreté des costumes, j'ai suivi les conseils d'un ami (Zelger ?) qui revenait des Grisons et qui m'a engagé à y aller. J'y suis allé ; ces bergers m'ont plu ; je les ai peints dans leur milieu pendant

deux ou trois étés, et ma toile (Bergers berga masques) est le résumé de l'impression que m'ont laissée la Bernina et son lac blanc 1 .

C'est dans culte phase nouvelle que nous allons le suivre.

1 Lettre à M. Alfred Bovet.

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