CHAPITRE VII
L'exposition de Zurich. — Arrivée chez les Bergamasques. — Pays de loups ! — Persévérance de l'artiste. — Tableau de la Bernina. — Hiver laborieux à Paris. — Le Salon de 1 86 1 . — Cuyp. — Sainte Vèrène. — Mort du comte A. de Pourtalès. — Voyage à Londres. — Tableaux du Jura. — Le Lac Noir ; reprise de la Bernina — Le peintre et l'inconnue. — Fête pour Max. de Mei ron. — Troisième séjour en Engadine ; voyage à Milan — Inquiétudes au sujet de son père. — Séjour à Breitlauïne.
Désireux d'entreprendre une grande œuvre qui pût se faire remarquer au Salon de Paris, Meuron avait tourné ses yeux vers l'Engadine et formé avec son ami Zelger le projet d'y passer une saison d'études. Cette admirable contrée devait, en effet, lui inspirer son œuvre capitale, celle où il a le plus complètement donné sa mesure. Mais
on verra ce qu'elle lui coûta d'efforts et de pénibles recommencements. Les lettres que nous devons à l'obligeante amitié de la famille Zelger et celles qu'il adressait à la maison vont nous montrer comment, cette fois encore, sa volonté persévérante et calme triompha de difficultés qui auraient déconcerté d'autres que lui.
A son passage à Zurich, il avait visité l'exposition de peinture; il en porta un jugement sévère, qu'il n'aurait sans doute pas eu l'occasion de renouveler plus tard, mais qui a son intérêt rétrospectif:
J'en suis sorti, dit-il, avec une impression des plus mélancolique. Il y a une quantité de croûtes désolante, et ce qui est le plus habilement peint l'est dans une voie qui fait mal à voir... Impossible de voir quelque chose de plus triste : toutes les toiles laissées dans leurs caisses, accrochées au mur avec des ficelles, comme des habits à un portemanteau ; la peinture est traitée avec le même sans-gêne à l'exposition que beaucoup des exposants traitent la nature. C'est un métier pour la plupart, plutôt qu'un art. J'ai vu deux Bachelin et un Jacot-Guillarmod qui se distinguaient parmi les autres par un accent de vérité qui faisait du bien... Je suis sorti de là comme on sort d'un cimetière ou d'une chambre où l'on étouffe. J'ai vu mes deux tableaux sous cette impression, aussi n'en ai-je pas été égayé. Il y a une belle différence entre cela et nos expositions de Neuchâtel, et ce serait la plus grande sottise que nous pourrions faire que de nous réunir à cette boutique. Sans parler des artistes, je suis persuadé que ce serait la ruine de notre Société des Arts...
A deux heures nous sommes partis, et je n'ai pas très bien pu saisir le parcours du chemin de fer jusqu'à Rapperschwyl, où seulement j'ai pu m'orienter. De là, il longe le lac jusqu'à rentrée de la Linth, suit le fond de la vallée, et bifurque à Wesen pour Glaris, suivant les rives du lac de Wallenstadt. Je n'ai pas revu ces belles montagnes sans émotion. J'ai même eu le temps de distinguer et de faire voir à Zelger la place d'où vous aviez pris le sujet de votre petit tableau. Le Biberlikopf m'a paru tondu plus que dans le temps.
Arrivé à Pontresina le 7 juillet au matin, il était installé le soir à la Croix-Blanche, petite auberge de vieux style, ornée de boiseries anciennes, et tenue par le maître d'école, M. Enderlin, avec qui Meuron a conservé jusqu'à la fin des relations affectueuses (en novembre 1895, il reçut encore sa visite à Corcelles). Dès le lendemain, il avait lié connaissance avec quatre Bergamasques, de très bonnes gens, dit-il, et très pittoresques. Le 10, il gagnait une nouvelle étape, la rustique, mais solide auberge qui attend le voyageur à la Bernina. Ses débuts ne furent pas heureux :
Bernina, 12 juillet 1860... Le temps est toujours couvert, pluvieux môme, écrit-il à son père ; il n'a fait que deux belles journées depuis que nous sommes ici, mais je ne les ai pour ainsi dire pas vues. Néanmoins, je crois que je trouverai ici ce que je cherche. J'ai fait connaissance de plusieurs colonies de Bergamasques qui me poseront ;
LA BERXINA
j'écorche un italien pitoyable, mais je me tire d'affaire quand même. Zelger compte rester encore une huitaine de jours... Nous sommes ici à 7000 pieds, voisins des neiges, qui ont bien de la peine à partir, dans une auberge que je vous décrirai une autre fois.
Bernina, 20 juillet 1860... J'irai m'établir chez mes bergers, avec lesquels j'ai fait connaissance et qui sont de fort bonnes gens. Je partirai le matin d'ici et ne reviendrai que le soir, et, pour peu qu'il y ait moyen, je tâcherai d'y passer quelques nuits, car deux lieues à faire chaque jour ne laissent pas que d'être fatigantes et ennuyeuses quand il s'agit de travailler. Depuis trois jours, les bergers qui étaient ici sont allés rejoindre les autres troupeaux du même padrone. Leur chalet n'est qu'à une demi-lieue de l'auberge où nous sommes, mais les troupeaux sont plus haut, sur le haut du passage et autour des deux lacs qui s'y trouvent... J'aurai les figures sur place, et si je trouve un sujet, je peux faire venir les modèles au chalet du padrone et éviter la course tous les jours. Je pense peindre très peu, du moins le paysage, faire plutôt des dessins. Quant aux figures, c'est différent; j'en peindrai autant que le temps le permettra. J'ai encore un bon mois, si le beau temps veut bien me favoriser.
Bernina, 2 y juillet 1860. A Joseph Zelger... J'avais travaillé le matin chez les Bergamasques avec un peu de soleil... Je suis descendu l'après-midi dessiner un arole auf der Plat te, cet endroit de malheur pour vous et tous ceux qui ont quelque raison d'éviter les courants d'air... J'ai quitté, et suis venu faire mes préparatifs de départ pour le lac. M. Saratz a eu la bonté de parler aux deux ouvriers de la route, qui occupent la hutte que nous avions visitée dimanche. Tout était prêt. L'aubergiste, qui s'était procuré
un harnais et n'avait point encore de cheval, m'a offert son bœuf. Comment trouvez-vous ça ? Mit dem Ochsen auffahrcn ! J'ai accepté, pensant qu'à la montée un bœuf peut valoir une mauvaise rosse. Jacob devait m'éveiller à cinq heures ; mais point de réveil ! Je m'éveille tout seul, mets le nez à la fenêtre... Que vois-je ? Tout était blanc de neige ! C'est à n'y pas tenir, et vous ne vous figurez pas toutes les malédictions que j'ai cru pouvoir me permettre. Quel pays, vraiment ! Et la malheureuse idée que de venir y chercher des tableaux ! Je vous assure que si j'étais moins bête que je ne le suis, j'aurais déjà quitté. Pays de loups ! — Autant ici qu'ailleurs, me dis-je. Et je reste. Comme c'est amusant pour quelqu'un qui n'a pas de temps à perdre, et, par dessus le marché, une fluxion! Enfin, si je ne réussis pas mieux à l'avenir, jamais certes ce pays ne me re verra. Mes pinceaux, du moins ! — Des pinceaux ! Quelle bonne plaisanterie ! Des châles, des fourrures, des poêles même, voilà à quoi l'on doit songer...
Bernina, 2 août 1860. A son père... Enfin, depuis hier, voici le beau temps!... Je n'essaierai pas de vous peindre les journées que j'ai eues: on ne saurait trop vite les oublier. Mal d'yeux et de dents ont disparu, et si je puis avoir une belle quinzaine, tout peut encore se raccommoder. Je suis dans un chalet depuis quatre jours, trois de bise, de neige et de grésil ; depuis quinze jours, le sol blanc cinq fois ; aussi les dessins que j'ai pu faire l'ont-ils été avec l'onglée. Zelger est parti depuis huit jours. Je le regrette beaucoup, mais il m'avait dit d'avance ne pas vouloir coucher dans un chalet. Il a emporté quelques études faites à la hâte, et un fort gros rhume.
Toutes ces tribulations n'altéraient guère son humeur, car Zelger lui ayant communiqué un
article de journal contenant une critique sévère des tableaux que Meuron avait exposés à Zurich, il répond avec philosophie:
Que voulez-vous ? Laissez dire. On ne peut faire autrement d'ailleurs. Et que fait l'opinion d'un homme ? Nous ne sommes pas d'un pays où tout le monde se forme la sienne sur celle de son journal. Ce qu'il y a de vrai dans cette critique, je dois le dire, c'est que les deux tableaux exposés à Zurich sont parmi mes plus faibles — Après tout, haut perché comme je le suis, les critiques ne m'arrivent que bien affaiblies. Ce qui me contrarie bien plus, c'est le froid et le vent.
Ces lignes sont datées du Lago bianco, le 9 août 1860. Il était, en effet, installé au Lac Blanc, à une heure et demie plus haut que l'auberge de la Bernina, dans la hutte de bergers à lui cédée par les ouvriers du chemin et qui n'était qu'un toit bas et peu incliné, soutenu de deux côtés par de petits murs. Il s'y accommodait la nuit avec quelques couvertures, dessinant le jour sur ses genoux, s'il pleuvait, et cuisant sa frugale pitance dans l'angle de deux grosses pierres qu'il protégeait de son mieux contre le vent.
Les menus n'étaient point variés; il n'avait pas souvent la ressource du petit rôti de marmotte ou de quelque autre gibier de choix, que la bonne Providence amenait à portée de son fusil. Mais il
a toujours gardé une certaine fierté de l'excellence de ses soupes à la farine et de son macaroni à la crème, qu'il assaisonnait en artiste amoureux de la perfection, regardant d'un peu haut la cuisinière bourgeoise que ne stimule aucun souci de cette espèce. Plus tard, dans ses heures de rêverie gastronomique, il parlait aussi de certain fromage rôti cà la flamme de l'âtre et dont un large couteau enlevait de fines lanières à étendre sur le pain, — régal des dieux, à l'en croire. Vingt ans plus tard, aux Mayens de Nendaz, chez son ami Dardel, comme on venait de manger un morceau sous les aroles des hauteurs, il fit h ses hôtes une description enthousiaste de ce mets préféré, et pour les convaincre, leur donna, séance tenante, un échantillon de sa cuisine ; coïncidence amusante: ce même jour, un des chevaux ayant manqué, il avait fait la montée à dos de bœuf, pour la seconde fois de sa vie.
Si inclément qu'il fût, le temps était trop précieux à la Bernina pour que l'artiste se mît lui-même en quête des provisions : il avait toujours avec lui quelque montagnard au large chapeau, au manteau à double col, pour lui rendre de menus services, allumer son feu, ou quérir le pain et les laitages qui faisaient le fond de ses repas. Son humeur sociable s'accommodait de la compagnie
de ces hommes primitifs. Leurs récits naïfs, leurs idées parfois saugrenues, ce qu'ils lui apprenaient de leurs familles et de leurs mœurs, l'aidaient à passer les longues heures de pluie. Il y en avait de fins et d'avisés; il y en avait d'à demi-sauvages, et tous plus ou moins tenaient de leur nature italienne des superstitions baroques et de bizarres épouvantes. L'un d'eux, arrivé récemment làhaut et qui n'avait point encore de commerce avec lui, pensa se jeter sur le peintre avec son gourdin, pour s'être tout à coup aperçu qu'il le « couchait sur le papier » : Zelgcr eut grand'pcine à le désarmer et à lui faire comprendre les loyales intentions de l'artiste; le malheureux avait flairé un sortilège, quelque tentative d'envoûtement comme les pratiquaient les malfaisantes princesses du moyen âge.
Il y en avait de plus roués, à qui il eût été imprudent d'accorder toute confiance; mais Meuron n'était pas facile à tromper. Une belle paire de bottes toutes neuves lui manqua un beau matin. 11 ne souffla mot, persuadé que le voleur se trahirait tout seul. En effet, un berger se présenta, et, avec un air de componction : « Le signor a perdu ses bottes?... » Mais lui, il connaît un sorcier qui, moyennant une certaine somme, peut foire retrouver les objets volés... Si cela peut
plaire à Son Excellence, il se chargera de la négociation... Meuron fait l'indifférent : il est vrai qu'on lui a pris ses bottes, mais il ne s'en tourmente pas autrement, parce qu'il a un livre de sorcellerie et qu'il y a vu ce matin même que, si celui qui a pris les bottes ne les rapporte pas à tel endroit, à telle heure, le lendemain matin, il lui arrivera malheur avant la fin de la journée. — Inutile d'ajouter que les bottes se trouvèrent ponctuellement au rendez-vous indiqué.
Mais rendons la parole à l'artiste.
Lctgo Blanco, le y août 1860. A Joseph Zelger. J'ai commencé une étude du lac, et Dieu sait si j'y mets de la persévérance, mais après deux séances, il a fallu, y renoncer. La neige est venue si souvent, que je ne compte plus les jours. Je me borne à faire des dessins de paysages et des croquis de maisons, de terrains. Et le chalet que j'habite ! Ah ! mon cher, que vous aviez bon nez de ne pas vouloir en tàter ! Je vous y vois ! Quand il pleut, une vraie gouttière. Après deux jours de pluie, c'était un lac. J'ai dû passer une partie de ma matinée à y faire des rigoles pour écouler l'eau. Je drainais ma maison !... Enfin, j'attends encore trois jours. Après quoi je descends cà Bernina pour taire quelques études de bergers. Quant aux moutons, je prendrai probablement le parti d'en acheter deux et de les emmener à Pontresina. Ça me paraîtra l'Italie...
J'ai fait une course au lac Diavolezza, qui m'a désappointé, mais j'y ai trouvé, je crois, le sujet d'un tableau. J'y ai passé deux heures à faire un méchant dessin, qui me servira peut-être mieux qu'une étude. Je suis arrivé à la
conviction qu'il n'y a pas de plus sûr moyen de manquer un tableau que de s'attacher à une étude, quelque bonne qu'elle soit. Ceci paraît un paradoxe ; des dessins, des morceaux qui peuvent servir, encore mieux, mais une étude à suivre, jamais ! Et c'est cette conviction qui m'empêche de désespérer de ma campagne... Si vous voyiez dans quelles conditions peu confortables je suis pour écrire, vous me tiendriez compte de ces lignes.
Bernina, 10 août 1860. A sa sœur Marie. Tu vois par la date de ces lignes que, malgré le temps de misère qu'il fiait, j'ai tenu bon jusqu'aujourd'hui. Depuis dix heures, il Fait de nouveau un temps intenable dehors, et je suis si peu bien dans mon misérable chalet, que je descendrai demain à l'hôtel de la Bernina, si le temps ne s'amende pas. Je n'ai à peu près rien peint depuis douze jours que je suis ici ; je n'ai fait que des dessins, et encore Dieu sait comment j'ai pu les faire. C'est un été déplorable, ou plutôt l'hiver n'a pas cessé. La semaine passée, après deux jours de pluie, ma cabane était un vrai marécage, si bien que j'ai passé une partie de la matinée à la drainer. Une partie de la nuit avait été employée déjà à tendre sous le toit ma toile à peindre, de façon à diriger l'eau des gouttières au delà du lit, si l'on peut appeler lit... J'ai regretté bien souvent la Bettenalp et mon brave Abegglen ; c'était encore supportable; mais j'en ai assez pour cette fois... Tu ne te figures peut-être pas bien où je suis maintenant : je suis dans une niche entre les deux lacs qui sont au sommet du passage de la Bernina. L'hôtel dont j'ai parlé est à une lieue et demie plus bas, du côté de Pontresina.
Je crois que je n'ai encore eu que trois belles journées en cinq semaines; le reste du temps, de la neige, de la pluie en permanence, et par dessus tout un vent glacé insupportable. Ce dernier est le plus agaçant de tout,... et
pour vous refaire, être éreinté par les journaux ! Mais pour ce dernier point, je n'en prends que modérément.
Bernina, iy août 1860. A Joseph Zelger. Me voici encore î... Je suis descendu des lacs dimanche dernier par un temps de damnation. C'est quinze jours que je suis heureux d'avoir derrière moi. Je n'ai pas fait grand chose: que faire avec la pluie ? Et quelle pluie ! De ma vie je n'ai vu tant d'eau tomber. Il y avait des cascades dans l'herbe, de vrais ruisseaux, là où il n'y en a pas trace d'habitude. Depuis lundi, je passe mes journées dans la hutte des Bergamasques, quelquefois devant, quand il fait un rayon de soleil, et je ne reviens que le soir. Je fais des dessins, et n'aurai plus que les moutons pour la semaine prochaine. Après quoi, adieu, Graubùnd, ade ! Véritablement, pareil été ne s'est jamais vu : tous les jours tonnerre et pluie, et un vent terrible. J'ai fait ce que j'ai pu ; après cela, tant pis ! on n'en meurt pas. Le padrone délia casa est un excellent homme; j'ai ses hommes quand je veux; mais je me gène quand même, parce que je sens qu'il en a besoin, et puis, dans le chalet je ne suis pas mieux disposé pour travailler. J'ai fait hier une étude de la tête de ce chien que vous m'aviez conseillé de peindre. C'est ce qui m'a le mieux réussi; peut-être cela me paraît-il ainsi parce que je n'en avais jamais fait.
Bernlna, 26 août 1860. A Joseph Zelger. J'arrive éreinté d'une course que j'ai faite. Depuis trois jours il fait un temps splendide. Que c'est différent, et comme les montagnes sont belles ! Décidément je les aime encore ! J'ai racheté autant que possible le mauvais temps, mais six semaines de pluie ne se rachètent pas. Les moutons sont difficiles ; les gredins ne veulent pas rester tranquilles ; aussi je prends le parti d'en acheter deux et de les expédier
LA 15ERNINA
à Neuchâtel, où je pourrai les étudier à loisir en septembre... A propos de moutons, je crains d'être à court d'argent, et vous m'obligeriez en m'envoyant 100 francs, poste restante, à Pontresina, par le retour du courrier. Mon père ni son homme d'affaires n'étant à Neuchâtel, ayez pitié d'un pauvre diable et venez-lui en aide !
Cette phrase est accompagnée du croquis du pauvre artiste, mal vêtu et tendant la main.
Après deux mois de cette rude vie, Meuron revenait s'installer et se refaire â Corcelles. Il rapportait le sujet de son grand tableau, avec une provision de pochades et de croquis; il ramenait aussi deux moutons et un berger bergamasque qu'il avait pris à son service. Ce brave montagnard remplit le double office de berger et de modèle ; et, quand il eut regagné ses montagnes, il étonna fort ses camarades en leur décrivant un pays de cocagne, où on dormait tout le temps dans un lit !
La Prise y Corcelles, i) septembre 1S60. Me voici arrivé, écrit-il à son ami Zelger, et prêt à peindre demain matin.
J'ai trouvé mes moutons arrivés quelques heures avant moi et broutant dans le verger. Le voyage leur a fait du bien, en ce sens qu'ils sont beaucoup plus tranquilles. Je suis ici on ne peut mieux, dans une ferme à un quart d'heure de la maison ; mon père l'a achetée il y a deux ans, et j'y suis tout seul, au milieu des arbres, avec une grande chambre où j'ai le projet de m'arranger un atelier avec le temps. Elle est inhabitée. J'y vais le matin et n'en reviendrai que le soir. De cette manière, j'espère faire encore quelques bonnes études, si le temps le permet.
Je ne saurais vous dire comme je me suis bien trouvé chez vous, et si je donne suite à mon projet d'atelier à Corcelles, il faudra absolument que vous veniez nous faire une visite avec votre famille l'été prochain. J'espère que les temps seront meilleurs, et que j'aurai le plaisir de vous promener un peu dans un pays nouveau pour vous et qui, s'il n'est pas aussi beau que les environs de Lucerne, n'est point cependant dépourvu d'agréments. Mes plus affectueuses amitiés à madame Zelger et à vos petites filles. J'espère que Sôfele ne m'oublie pas. Dites-lui «bon... chout» de ma part.
Neuchâtel, 2 S octobre 1860. A Joseph Zelger. Vous allez tomber de votre haut en voyant la date de ces lignes, car vous me croyez à Paris depuis longtemps. J'avais fixé mon départ au 15 ; le 15 est arrivé: je me trouvais bien à la maison, mon père n'était point pressé de me voir partir,... une partie de chasse de quelques jours avec des amis, etc., etc.. Je n'ai jamais eu autant de peine a quitter la maison que cette année, et je pense quelquefois sérieusement à me fixer ici. Nous verrons comme tournera l'hiver.
Paris, iS novembre 1860. A son père... Depuis ma dernière lettre, j'ai bien travaillé et assez avancé ma besogne
pour n'avoir plus d'inquiétude sur la composition de mon tableau de montagnes, pour lequel je vais commander la toile : 9 pieds sur 6. C'est une entreprise, mais je crois sentir assez mon sujet. Les études de moutons que j'ai faites à Corcelles me sont fort utiles, et je crois avoir le caractère de ces animaux dans la tête. Les figures n'ont pas assez d'importance pour me donner du souci. J'ai neuf moutons, trois figures et un chien... Comme vous le verrez, ce sont les moutons qui sont le nœud de L'affaire, mais c'est avec les masses du second plan que j'espère donner de la grandeur et du mouvement au terrain. Je ne me rappelle pas avoir eu un tableau aussi bien dans la tête que celui-ci.
A cette époque, Meuron avait son atelier à la rue Duperré, près du boulevard de Clichy, où les ateliers abondent, et il travaillait dans de bonnes conditions, entouré d'amis qui auguraient bien de sa nouvelle œuvre. Vis-à-vis de lui, demeurait Léon Berthoud, établi dans la même maison que son ami Ricard, le grand peintre de portraits r. Il avait aussi pour voisin Eugène Faure, dont les tableaux furent très goûtés pendant tant d'années dans nos expositions neuchâteloises et qui a fait un beau portrait de Maximilien de Meuron. Dans la même fue, Knaus, alors dans sa grande vogue, avait son atelier. En un mot, notre artiste vivait dans une atmosphère de tra-
1 Léon Berthoud a laissé au Musée de Neuchàlel son portrait, peint alors par Ricard.
vail, d'activé recherche, qui fournissait à son talent le stimulant dont il avait besoin. Ses lettres de cette époque contiennent maints détails intéressants sur les peintres qu'il fréquentait. Cueillons-en quelques-uns au passage, cet amusant croquis, par exemple:
Les Winterhalter jouent toujours aux dominos. Je me suis promené un moment avec eux. Ce sont de drôles de pistolets, et en vieillissant ils deviennent toujours plus singuliers. Ils se promènent ensemble, mais à dix pas de distance ; quand l'un s'arrête devant un magasin, l'autre continue, et à tour de rôle, et pas deux mots l'un à l'autre.
Le moment du Salon approche; tout le monde est «dans la fièvre». Léon Berthoud achève un grand tableau de la campagne de Rome, « d'un effet très heureux», qu'il finira, comme toujours, à la dernière heure :
C'eût été dommage qu'il n'eût pas terminé, car cette composition est de ses meilleures et lui fera honneur. J'ai vu aussi Bachelin terminant un épisode de la dernière campagne d'Italie, scène de zouaves, qui m'a paru très bonne comme peinture, énergique de mouvement et d'un aspect vivant... J'ai vu les peintures de Guillarmod, qui m'ont beaucoup plu : c'est très énergique, beaucoup de caractère et de vie. Je ne doute pas qu'elles soient remarquées. Le pauvre garçon est tombé malade d'une pneumonie. Son état n'est pas inquiétant, mais il est au lit et doit se soi-
gner. Heureusement ses tableaux sont terminés. Si pareille chose m* arrivait, je serais cuit.
Ses premières impressions du Salon sont intéressantes à recueillir, puisque c'est à cette exposition que figura, sous sa première forme, le grand tableau de la Bernina. Le 12 mai 186 1 , il écrit à son père :
Mes tableaux sont bien placés, deux au cordon, l'autre au-dessus, à bonne hauteur ; le mieux loti est celui de Mùrren, qui est au beau milieu d'un panneau toujours bien éclairé... Mes figures sont à hauteur d'appui dans le coin d'une salle, le grand immédiatement au-dessus. Sans doute je pourrais avoir mieux, car le jour est à l'envers de celui qu'ils avaient dans mon atelier, et il est seulement trop grand ; mais enfin, c'est plus que je n'espérais. En arrivant hier, j'eus un moment d'effroi : un rayon de soleil tombait sur ma grande toile et l'éprouvait cruellement, les figures aussi ; le petit s'en tirait mieux. C'est un moment pénible, et je ne cache pas qu'il l'a été. Mes deux tableaux manquent d'un ton plus soutenu, c'est la première impression, et, quoique je me rende compte que le moment ne m'était pas favorable, je crois que c'est la vraie. Ce n'est pas encore ça ! Mais aussi, quelle épreuve que ce grand jour, et comme ça transperce et dépouille ces malheureux tableaux étalés dans cette boutique î Car enfin, ce n'est pas autre chose, et ces expositions font malheureusement du mal à la peinture : elles poussent à une recherche de tons violents qui n'est pas le vrai. J'ai remarqué que les choses arrêtées, très arrêtées, fixaient l'œil au milieu de cette foule et remportent sur le flou. J'en ferai mon profit..
Léon est bien placé ; l'un de ses tableaux est au cordon, l'autre peu au-dessus, et, grâce à la lettre B, dans une salle plus centrale que la mienne. Ils se tiennent bien. J'aurais bien aimé pouvoir vous dire : « Je suis content de mes tableaux et vous presser de venir en juger vousmême ; mais faire un voyage pour n'avoir en somme qu'un désappointement, ne serait pas gai.
Cette exposition lui laissa en définitive une impression malheureuse; il eut peine à ce reprendre le dessus)), et se mit à peindre au Louvre, pour changer le cours de ses idées, et aussi parce qu'il voyait dans ce travail «une bonne préparation pour son été)). 11 fait à sa sœur Marie l'aveu que voici :
La vue de l'exposition m'avait complètement désorienté ; je ne savais plus que croire, et les précédentes ne m'avaient pas, à beaucoup près, produit la même impression. Je me suis fait une raison, et j'ai fait bien des réflexions. Il y a quelques jours, j'ai été passer une après-midi à l'exposition pour y conduire Max Perrot, et je ne saurais te dire l'agacement que cela me produisait. Je ne l'avais pas vue depuis trois semaines, et rien ne m'y plaisait. Je dois dire cependant que mes tableaux eux-mêmes me déplaisaient moins que dans les commencements, le grand surtout, et je suis sûr qu'en le reprenant, j'en ferai une bonne chose...
J'espère amener à bien ma copie avant mon départ. Le moment est bon pour travailler au Louvre. Le tableau que j'ai choisi est un sujet de vaches, de Cuyp, dont papa se souviendra. C'est un paysage admirable de couleur et d'exécution : à gauche, un berger qui joue de la clarinette
et deux enfants, à droite un groupe de cinq vaches, un ciel ruisselant de lumière, c'est le mot, et dans le fond une rivière, dans laquelle se reflète une ville avec son clocher. Je fais ma copie dans la dimension de l'original. J'espère pouvoir la terminer, le tableau étant très librement fait. Je tiens cependant à la pousser jusqu'au bout, car je fonde des espérances sur ce travail.
Les amis d'Albert de Meuron ont souvent admiré dans l'atelier de Corcelles cette superbe copie, et nous sommes heureux d'en connaître la date précise. Lorsqu'on étudie ses grands paysages avec animaux, en particulier ses moutons bergamasques et ses vaches du Musée de La Chaux-de-Fonds, on comprend l'intime prédilection qu'il éprouvait pour Cuyp, ce maître hollandais dont les effets de soleil valent parfois ceux de Claude Lorrain.
Le tableau de la Bernina n'obtint pas la médaille que le peintre semble bien avoir espérée. « Faure, écrit-il, a eu une mention honorable: c'est la seule goutte d'eau tombée prés de moi. Encore aurait-on pu la lui épargner. 11 y a, parmi les premières médailles, deux noms à moi complètement inconnus, ainsi que leurs ouvrages. Je ne sais comment cela a pu se tripoter. »
Nous sommes un peu surpris de le trouver, l'hiver suivant, après un nouveau séjour d'été chez ses chers Bergamasques, occupé d'un tableau d'église, que M. Zelger lui avait demandé comme un service, parce qu'on n'avait pas beaucoup d'argent à y mettre, une Sainte Vérènel II la peignit sûrement avec moins d'enthousiasme que ses moutons, mais non pas avec moins de conscience: «Ce n'est pas ma spécialité, dit-il, et j'ai hâte de reprendre mes tableaux. » — Insuffisamment renseigné par son ami lucernois, il avait mal posé son modèle, et s'égayait de cette méprise dans ces lignes :
Votre lettre m'est arrivée juste à point ; quelques jours plus tard elle m'aurait fort contrarié, parce que j'aurais déjà peint. Je me borne à retourner mon carton au moyen d'un calque. Vous m'aviez positivement dit dans une première lettre que la figure devait se tourner de droite à gauche ; maintenant, c'est de gauche à droite ! Monsieur Joseph, monsieur Joseph, prenez-y garde ! Vous devenez bien étourdi ! Enfin, la pauvre Vérène n'a point voix au
chapitre, autrement elle s'en plaindrait. Elle était si bien habituée à prier le bon Dieu de gauche à droite, qu'elle va se trouver gênée en le cherchant de l'autre côté. Mais Dieu étant partout, elle finira par s'en accommoder.
Léon Berthoud écrivait de son côte à Zelger:
Je viens de voir Meuron. Il est en bonne santé et vient, dit-on, de terminer très bien la Sainte Vérone. J'ai voulu aller voir le peintre et le tableau ce matin, mais le peintre dormait comme un sourd et ne m'a pas entendu sonner : il avait acheté Robinson Crusoé pour les étrennes du petit Faure, et s'est mis aie lire jusqu'à quatre heures du matin, ce qui fait qu'à onze heures il dormait encore.
C'est à cette époque (décembre 1861) que mourut le comte Albert de Pourtalés, ministre de Prusse à Paris. Cet homme éminent, ami de sa famille, avait fait l'accueil le plus cordial à Meuron, qui s'empresse de donner à son père les détails suivants :
J'ai été si péniblement frappé et affecté de cette mort, que c'est pour ainsi dire mon unique pensée. Il avait été si aimable et si accueillant pour moi, que j'avais bien des raisons personnelles de lui être attaché, sans compter vos relations avec son père et ce que sa personnalité avait créé autour de lui de sympathies... Il a passé de vie à trépas en un instant. L'autopsie a révélé que le cœur était trop gros et gênait les poumons... Vendredi soir, je lisais au lit le journal, quand, aux faits divers, je tombe sur un entrefilets de deux lignes annonçant cette nouvelle d'après le Mont-
leur. Je crus à une méprise ; cependant, le mot de Moniteur m'inquiétait, et ce matin je me disposais à aller aux informations, quand arriva Berthoud me disant qu'il venait de l'apprendre par M. Vallette, demandé pour le service.
Nous nous y rendîmes. Le service se faisait dans les trois salons de l'ambassade. Celui du milieu, occupé par le catafalque où reposait le cercueil, recouvert de noir, avec le crucifix, des fleurs, et, selon la coutume luthérienne, deux cierges à la tète du cercueil; la famille dans un des salons; le corps diplomatique autour du cercueil ; les amis dans le troisième salon. Le pasteur fit une allocution qui m'a beaucoup plu, précédée d'un cantique chanté par les chœurs des jeunes écoles allemandes, auxquelles il s'intéressait beaucoup.
Notre artiste continuait de vivre assez retiré, se plaisant surtout dans la société de quelques amis peintres, allant avec eux visiter l'atelier de Daubigny, de Corot, ou passant la soirée chez Karl Girardet, avec Français, Henri Monnier, dont les charges prudhommesques faisaient une amusante diversion aux discussions esthétiques, et Léon Berthoud, qui travaillait alors à sa grande et belle toile du Lac des Quatre-Cantons.
Meuron a souvent plaisanté dans l'intimité sur un petit séjour fait à Londres, au printemps 1862, avec deux ou trois artistes peu fortunés. Ils étaient convenus d'éviter toute dépense inutile; aussi n'avait-on pas choisi les meilleurs paquebots, et
l'hôtellerie de la Cité où l'on descendit n'avait jamais hébergé de grands seigneurs. L'accueil n'en était que plus empressé, et toutes les chambres étant occupées à tous les étages, jusque dans les combles, les filles de la maison abandonnèrent en hâte leurs réduits, oubliant, dans leur empressement à obliger ces beaux messieurs, quelques meubles de toilette encore chargés de dépouilles... On lit bien un peu la grimace, mais avec une hilarité bon enfant â laquelle le tpalheureux Léon Berthoud avait peine à s'associer. Tous ceux qui ont eu le privilège de connaître cet homme distingué de tant de manières, se souviennent de l'importance qu'il mettait à la correction de la tenue et des habitudes, et comprendront qu'il devait souffrir dans un milieu si peu fait pour un gentleman. On le taquina beaucoup ; et ce fut bien pis lorsqu'il entreprit (il était le chef de la bande) de conduire ses compagnons dans le dédale des rues populeuses, et fut livré au dialecte des cochers de fiacre avalant les deux tiers des mots et usant d'expressions que n'indique aucun dictionnaire. Berthoud, qui croyait pourtant savoir l'anglais, ouvrait des yeux effarés, et le sourire amusé du policeman ne faisait que le troubler davantage. Nous ne dirons pas les dégoûts de ces habitués des restaurants parisiens, quand il
leur fallut s'accommoder des tavernes anglaises, alors dénuées de tout ce qui flatte l'œil et le palais.
Le dimanche, Meuron, voulant se refaire un peu, chercha dans un quartier correct et silencieux un ami de première enfance, établi à Londres, dans une de ces jolies maisonnettes étroites et hautes qu'habite une seule famille. Ce fut une bonne journée. Que de choses à raconter et à demander sur Neuchâtel et sur Corcelles, tout en regardant par les fenêtres ouvertes défiler un à un les rares passants se rendant à l'église! Et, tout en devisant, notre Suisse candide roulait sa cigarette et la portait à ses lèvres: « Ah! non, je t'en prie, ça ne se fait pas ! Pas le dimanche, tu comprends... » Et l'ami l'entraînait ahuri loin de la fenêtre...
Ce que les touristes virent à Londres, nous ne le savons pas, mais ils mirent sans doute leur temps a profit. Au reste, le séjour dura peu, et à son retour d'Angleterre, Meuron ne s'arrêta guère à Paris, pressé qu'il était d'aller passer quelques semaines au pays. Il avait commencé, d'après ses études faites l'été précédent à la Redallaz, quelques tableaux importants : Sous les hêtres, les Vaches à l'abreuvoir, la Descente du troupeau, « Je serais à même, disait-il, d'en trouver plusieurs dans cette
donnée, tout en y mettant de la variété. Si ces sujets du Jura avaient quelque succès, ma besogne serait tracée pour longtemps. »
Nous le retrouverons souvent dans ces sites familiers, qui lui ont inspiré quelques-unes de ses plus fortes pages ; c'est à eux qu'il reviendra le plus volontiers, lorsque le temps des campagnes alpestres sera clos pour lui. Plusieurs tableaux du Jura figurèrent déjà au Salon de 1863.
Mais l'œuvre capitale de cette année-là est bien certainement son Lac noir de la Bemina, effet du soir, une des peintures les plus lumineuses qu'il ait signées : elle évoque avec maîtrise l'atmosphère déjà tout italienne de cette région de l'Engadine, où la séduction méridionale s'allie à la grandeur alpestre.
Cette période fut donc d'entre les plus fécondes, et il pouvait écrire non sans fierté à son ami Zelger, le 12 mars 1863 :
Je crois que je n'ai jamais autant travaillé que cette année. J'ai sept tableaux terminés, ou prés de l'être. Deux sont assez grands ; ce sont des sujets d'animaux et de paysage, résultat de ma campagne du Jura de l'an dernier. Un troisième est un souvenir de la Bernina, un autre du lac de Genève. Enfin, j'ai repris ma grande toile des Bergamasques, que j'ai beaucoup modifiée et dont j'espère faire un bon tableau. Je n'ai rien vendu depuis un an, aussi mon atelier commenec-t il à être bien rempli. Léon Ber-
thoud est assez heureux cette année. Il termine un grand tableau de Brunnen qui vient très bien. Il fait des progrès, et moi aussi, dit-on. En attendant, que l'on vende ou non, c'est toujours une belle occupation que la peinture, et je crois que rien ne la remplace.
Quelques semaines plus lard, il apprenait avec joie la vente des trois plus grands de ses tableaux, parmi lesquels le Lac noir, enlevé par son ami M. Frédéric de Pury.
Comme on vient de le voir, il s'était remis avec courage à son grand tableau de la Bernina, que son pére, par un lapsus réitéré où il entrait sans doute quelque malice, s'obstinait à appeler sa Beresina. Albert lui expose dans plusieurs lettres les remaniements qu'il fait subir à cette œuvre, pour arriver à la rendre plus puissamment expressive, c est-cà-dire plus simple. Il se critique et se juge lui-même avec une lucidité tranquille, réfléchit longuement, persuadé qu'à réfléchir l'artiste ne perd jamais son temps; puis il se remet à l'œuvre, revient à ses moutons, les repeint, et sa mon-
tagne, et son ciel, ce ciel qui allait devenir si étonnamment lumineux, si aérien, si transparent et si chaud.
Je ne crois pas m'être écarté du caractère alpestre, écrit-il à son père, en choisissant un effet blond et légèrement hâlé. Ces journées sont rares peut-être dans les montagnes, mais il y en a quelquefois dans l'Engadine, et cela suffit, d'autant que ce sont celles dont on garde la plus vive impression et la plus agréable. Les rives du lac sont éloignées et tranchent peu avec le ciel ; l'eau est comme un miroir ; il reste à y mettre quelques accidents, mais elle est, je crois, assez réussie telle qu'elle est. Depuis l'extrémité du lac sur la gauche, les différents mouvements de terrain qui viennent se relier au premier plan sont, je crois, bien établis. M. Gleyre avait été content de cette partie, et particulièrement de la dégradation des groupes de moutons. Parmi les moutons principaux, il y en a un qui est, ce me semble, bien réussi ; les autres vont, et, en tout cas, n'ont plus guère de rapport avec ceux qu'ils ont remplacés.
Enfin, le 28 mars 1864, il a fini, ou à peu prés, et c'est presque un tableau nouveau que celui auquel il a travaillé durant ces trois ans de réflexion et de labeur. Malheureusement, il ne peut l'exposer à Paris une seconde fois et se dispose à l'envoyer à Neuchâtcl : « Anker en a l'air très content, écrit-il; il voudrait que je le fisse circuler dans toute la Suisse, disant qu'on na jamais vu de tableau pareil. »
Albert Anker avait raison : ce tableau, il y a trente-cinq ans, était unique en son genre, et, dans le domaine de la peinture alpestre, il devançait tellement son époque, qu'aujourd'hui encore il se tient admirablement à côté des œuvres les plus brillantes de l'école du plein air. Ce grand paysage, baigné de lumière blonde, n'a rien perdu de son éclat, de sa fraîcheur, de sa sérénité merveilleuse; il a la jeunesse éternelle, parce qu'il a l'éternelle vérité. L'artiste y a mis à la fois toute son émotion et toute sa patience ; pendant prés de quatre années, il a poursuivi la réalisation de son rêve de beauté, soutenu par une foi qui s'affirme dans toutes ses lettres; enfin, ce grand labeur, ces études sans nombre, ces obstinés recommencements, aboutirent au glorieux tableau de la Bernina, qui est peut-être la plus poétique synthèse que Talpe ait inspirée.
Bien des années plus tard, Meuron se promenait dans les salles du Musée récemment édifié à Neuchâtel. Il s'arrêta rêveur devant cette toile qui lui avait coûté un si noble effort et qui lui rappelait les luttes fécondes de sa jeunesse. Une dame étrangère était là, absorbée dans sa contemplation. Soudain, son admiration ne se contint plus: il lui fallait un confident, un écho. Elle interpella l'inconnu qui se tenait là :
— Ah ! monsieur, quel admirable tableau !
Le peintre, gêné dans sa modestie, balbutiait de vagues monosyllabes. A la fin, l'étrangère, exaspérée de ce qu'elle prenait pour la froideur d'un bourgeois obtus, lui saisit le bras, et le serrant vivement, s'écrie :
— Mais, monsieur, c'est un chef-d'œuvre!
La Bernina figura a l'exposition des Amis des Arts de 1864. Revenu à Neuchâtel au commencement de juin, Meuron put la voir encore, jouir de son succès et assister a la jolie fête qui fut organisée en l'honneur de son père, à l'occasion de l'inauguration des Salles Léopold Robert. Il y fait allusion dans une lettre à Zelger du 8 juin :
La fête a été charmante, pleine de cordialité et d'entrain. Elle a fait bien du plaisir à mon père. Le dîner avait lieu au milieu des tableaux, qui n'ont été emballés que le lendemain. Vous avez su que mon grand tableau de la Bernina avait été acheté par la ville. C'est le 30 du mois dernier que le Conseil général de la Bourgeoisie a voté l'achat, à l'unanimité et sans la moindre observation. J'en ai vendu trois autres, de sorte que me voilà un peu débarrassé de mon atelier. Je pense aller encore dans les Grisons et à Bergame, patrie des Bergamasques, pour y trouver des modèles et surtout plus de beau temps. Je pense partir à la fin de la semaine prochaine.
La lettre suivante, adressée à Zelger, porte
celte date significative : Bernina- Groenland, i] juillet!! et commence ainsi :
Mon cher ami,
La vieille Bernina est toujours la même, et si vous étiez avec moi, vous seriez bien sûr de retrouver votre catarrhe d'il y a quatre ans. Nous avons fait bon voyage, mon compagnon1 et moi. Après vous avoir quitté, nous avons couché à Bellinzone. De là, prenant le bateau à vapeur jusqu'à Arona, nous avons gagné Milan le même jour, pour y passer la journée suivante et voir le Musée, la Cène de Vinci, le Dôme. C'est une jolie ville, et nous avons eu la chance de voir le Dôme illuminé de feux de Bengale et un bal donné dans la magnifique salle de la Scala. Les Milanaises sont fort jolies. Malheureusement le temps s'est gâté à mesure que nous rentrions dans les montagnes. Bergame, où nous sommes arrivés le lendemain matin, est une ville charmante, admirablement située ; mais j'ai eu un grand désappointement: tous les bergers étaient partis. Dès lors, nous nous sommes rabattus sur la Bernina... Nous avons fait de la photographie pendant quatre jours, après quoi ces messieurs sont repartis, et je suis resté seul, un peu ennuyé. Je n'ai pas fait grand'chose ; il fait un froid de loup et un vent glacial. Je me console en péchant quand le temps n'est pas favorable à la peinture. Je pense rester encore ici huit jours ; ce sera le plus. Je ne sais encore si j'emmènerai un Bergamasque avec moi ou si je le ferai venir en septembre; cela dépendra un peu de lui.
Au Salon de Paris de l'année suivante (1865),
1 M. Alexandre de Dardel.
il exposa le Soir dans les Alpes, tableau pour lequel Gleyre avait une préférence marquée. Notre artiste en parle avec son détachement ordinaire :
Il se tient, écrit-il, et je n'ai été frappé par rien de manqué. J'aurais voulu un peu plus de fermeté et de largeur dans le premier plan des vaches ; le ciel et les animaux sont suffisants. Voilà le mot, malheureusement, et l'observation générale que je me suis faite au confessionnal intime. Il faut quelque chose de plus ; il y a un effort à faire, un pas à faire dans ce sens : plus de nerf et de franchise, plus de voulu dans l'exécution. Il y a ici des choses si faites (bonnes ou mauvaises), que le voisinage est une école sous ce rapport. Je suis plus content que l'année dernière. Les deux toiles ont plus d'ensemble, elles ne sont pas jaunes ou vitreuses, moins que précédemment. Mais il y a des toiles faites avec tant d'habileté que la comparaison s'impose. Si les miennes ont le mérite de la sincérité et du peu de prétention, le mérite disparaît, surtout au premier moment, au milieu de cet immense rassemblement de bon et de faux, de maniéré, de bizarre, qui compose le Salon... Les médailles sont déjà décernées, mais ne seront affichées que lundi, jour officiel. Si je devais en avoir une, je le saurais, cir cela transpire toujours. A parler franchement, je n'y comptais pas, et n'y compte pas. Seulement, je vois positivement que j'en pourrais avoir une avec un tableau prochain, tableau à trouver. Du reste, la médaille maintenant viendrait un peu tard et n'aurait plus par conséquent que l'intérêt d'un événement qu'on n'attend plus et dont l'heure est passée. La médaille ne fait pas le talent et n'en est pas la mesure non plus. J'en ai vu et j'en vois encore aujourd'hui arriver à des gens dont le talent de peinture n'a rien de supérieur, mais qui ont celui de les aider à ar-
river, et ce talent n'est pas le moins important des deux pour le succès.
Bientôt Meuron, établi à Corcelles, renoncera à exposer à Paris; il ne songera plus à cette médaille à laquelle tout peintre rêve au début de sa carrière et que notre artiste eût sans doute obtenue en se démenant un peu. Mais il n'était pas homme à faire certaines démarches, à rechercher des protecteurs, à mettre en mouvement des influences ; très philosophe, très conscient aussi de sa force, en même temps que parfaitement modeste, il lui répugna toujours de se faire valoir autrement que par ses actes et ses œuvres. Il ne fréquentait guère le monde, les salons où s'élaborent les succès ; la société de quelques amis éprouvés, de quelques artistes de choix, suffisait à son besoin d'intimité calme, affranchie de toute contrainte artificielle. Il eût été bien facile pour tel autre, à mérite égal ou même moindre, de ce décrocher » la médaille. Meuron l'attendait plus qu'il ne la poursuivait, et n'y tint jamais assez pour la conquérir de haute lutte.
A ce moment, du reste, il fut distrait de cette pensée par de graves préoccupations : une dépêche le rappela à Neuchâtel, où la santé de Maximilicn de Meuron donnait de vives inquiétudes; Albert écrit à Zelger, le 18 juin 1865 :
A mon arrivée, j'ai trouvé mon pauvre père bien changé ; cependant, au bout de quelques jours, comme il y avait du mieux, le médecin m'a autorisé à retourner à Paris pour y mettre ordre à mes affaires... Aujourd'hui, cette santé semble remise comme par miracle, mon père sort, et peut faire des courses en voiture, qui le distraient ; il peut même aller et venir en ville. J'ai le projet d'aller une quinzaine de jours dans l'Oberland, sur la Schynigc Platte... Le séjour de Neuchâtel ne me convient guère pour le travail ; j'ai une peine incroyable à m'y mettre. On m'a loué une des salles de l'exposition, où j'ai retrouvé ces jours derniers mon grand tableau des Bergamasques, et je tacherai d'en terminer quelques petits que j'ai rapportés de Paris à cette intention .
J'ai fait dernièrement la connaissance de M. Challet-Yenel • et de M. Blotnitzki, architecte fédéral. Je leur demandai
1 Conseiller fédéral.
pourquoi on ne proposait pas des travaux aux artistes. On finit une caserne neuve à Thoune, et il y aurait là un très bel emplacement pour des peintures murales. Je leur ai fait entendre que je serais heureux d'avoir une grande surface à décorer, même gratuitement, que ce serait une occasion rarement offerte aux artistes et dont ceux-ci seraient reconnaissants. Ils ont paru goûter tous les deux cette idée ; nous verrons ce qui en résultera.
Une lettre datée de Breitlauïne, le 30 juillet 1865, nous dit ce qu'il advint de ses projets d'été, plusieurs fois rompus par la santé de son pére:
Je viens de passer chez Boutibonne huit jours de pluie ou de mauvais temps, bien contrariants pour la peinture, mais cependant agréablement passés... Il a plu à deux reprises une journée entière et la nuit. A part cela, c'était un temps couvert et orageux, et les teintes noires du lieu de ma destination, que je voyais noyé dans les nuages, ne me donnaient qu'une médiocre envie d'aller m'y installer. Le début eût été triste. Hier matin, cependant, j'ai pu y monter, accompagné de Boutibonne et de ses enfants, qui s'en faisaient plaisir, et me voici casé dans un chalet de montagne, mais dans une chambre bien fermée. L'endroit est intéressant. J'ai commencé ce matin une étude de rhododendrons et de terrains, dont j'ai besoin pour un tableau commencé... La montagne où je suis perché est à gauche de la Jungfrau quand on la regarde d'Interlaken, sur le revers nord et sur un replat de la montagne. En montant une petite demi-heure, j'arrive au sommet et j'ai la vue des grandes Alpes, et plus près la Wengernalp. Au couchant, l'horizon s'étend jusqu'au Jura, encadré par le Niesen et le Beaténberg, avec le lac de Thoune en pers-
pective à leurs pieds. Au premier plan, d'assez beaux sapins, en petit nombre, mais intéressants.
La lettre qui suit nous apprend que, dés cette époque, Meuron rêvait à sa composition allégorique de la Montagne, à laquelle il travailla pendant plusieurs années et qui ne fut achevée qu'en 1879, après un séjour à Venise. C'est déjà en vue de ce tableau (ainsi qu'il le dira plus tard à son ami Zelger) qu'il faisait en 1865, à Breitlauïne, la grande étude de rhododendrons dont il va être question à plusieurs reprises.
S août 1S65. J'ai commencé deux études, et j'ai pu donner hier une forte séance à l'une d'elles, que je fais sans soleil. C'est un buisson de rhododendrons, que je tiens beaucoup à avoir pour une figure commencée, dont vous avez déniché l'esquisse dans ma chambre. Comme je tais La plante de grandeur naturelle, le soleil m'aurait gêné beaucoup, parce que cela change à chaque instant. Il me faut encore six à sept séances pour la terminer comme je le voudrais... L'autre est une vue de la Jungfrau, avec un terrain qui s'arrange assez bien. C'est un effet du matin, et j'y puis travailler jusqu'à midi. Je suis perché sur un rocher d'où, avec ma lunette, je puis voir ce qui se passe chez Boutibonne et chez Berthoud J'espère pouvoir faire en outre quelques dessins de rochers et un pin dont j'aurai besoin pour mon tableau du soir. J'irai pour cela à la Schynige Platte, une lieue au-dessus d'ici, où j'aurai égale-
1 Auguste-Henri, alors établi à Interlaken.
ment des montagnes dans le fond. J'aimerais avoir assez de renseignements pour ébaucher et avancer cet hiver mon grand tableau...
Voici un jour de pluie et de brouillard conditionné... Ce malheureux temps me contrarie beaucoup, et si je n'étais pas assez bien, matériellement parlant, je crois que je déserterais la partie. J'ai une petite chambre qui se chauffe, et j'en ai déjà profité. Pour un séjour vraiment alpestre, je suis aussi bien qu'on peut l'être et plus agréablement que dans une auberge, pour mon goût du moins... Je ne vois d'étrangers que ceux qui montent à la Schynige Platte ou qui en reviennent. C'est ainsi que j'ai fait connaissance l'autre jour de Mme de Rœder, femme de l'ancien gouverneur du prince Alexandre.
Dimanche, 13 août i86j. A sa sœur Marie. J'ai reçu ta seconde lettre hier soir. Ta première en contenait une d'Anker, en séjour à Stanz avec Dumont, de Genève. Ils ont de la chance, ceux-là, ils font des intérieurs, et ne demandent qu'une chose, c'est que le soleil ne vienne pas les déranger en leur donnant l'envie de faire des courses... Voici de nouveau une journée de brouillard épais, sans pluie pourtant. Hier, le temps couvert m'a empêché de continuer mon étude de la Jungfrau, pour laquelle il me faudrait encore quelques séances... Quand je pense que si j'avais un temps passable, je pourrais être prêt!... C'est à dégoûter de la montagne; et pourtant il y a des jours où elle est bien belle ! Hier, dans l'après-midi, les nuages se promenaient assez bas et il y avait des effets bien originaux, des plans et un espace infini dans le moindre petit pays ; j'étais contrarié d'être obligé de suivre fil à fil mes alperoses. Je me retournais de temps à autre pour me consoler ; mais qu'y faire ?
... J'ai fait avant-hier, par cette journée de pluie, le
portrait de la bonne. Elle m'avait demandé un dessin, « si cela ne coûtait pas trop cher ». J'en ai fait une étude peinte assez réussie et dont elle est ravie. Elle n'est ni bien ni mal, mais c'est une très bonne fille et elle a posé comme un terme. #
22 août 186 Je partirai parla montagne avec Abegglen pour aller coucher au Faulhorn, en revoyant un district bien connu, mais que je tiens à revoir, parce que c'est de là que j'ai emporté la première impression, la première idée de mon tableau du Soir. Le lendemain, je redescendrai par la Bettenalp à Iseltwald, et de là j'irai coucher à Wilderswyl, où je passerai un jour de politesse chez Boutibonne, puis un chez Auguste Berthoud. J'ai terminé hier tant bien que mal mon étude de rhododendrons. Elle se ressent du temps ; les fleurs ont passé, les plantes ont poussé, tout changeait, une vraie misère. L'étude de la Jungfrau est en retard, les belles matinées sont plus rares que les soirées. Enfin, une triste campagne. C'est dommage, car l'endroit est heureusement situé, il y a des fonds et des terrains. J'ai cependant retrempé mes souvenirs, et si j'ai fait peu d'ouvrage, je me suis rafraîchi la mémoire, et c'est quelque chose.
Ce fut là une des dernières campagnes d'alpc un peu prolongées que fit Albert de Meuron. Bientôt aura lieu son mariage et son premier voyage en Italie, après lequel il s'établit à Corcellcs. Dès lors, le Jura prendra une place plus importante dans la vie du peintre.
Ce n'est qu'au commencement de décembre de cette année 1865 qu'il put retourner à Paris :
La santé de mon père, dit-il à Zelger, ses regrets de me voir partir et la peine que j'avais à me séparer de lui, m'ont fait renvoyer de semaine en semaine. J'avais l'espoir d'aller vous voir, et ce n'est pas faute d'envie que j'ai dû y renoncer. Pour tout dire en un mot, je ne me suis pas appartenu cet été. Je n'ai pas môme pu aller jusqu'à Lausanne voir M. Gleyre, auquel je l'avais promis.
Ces dernières lignes nous montrent que Meuron avait conservé avec son maître de Paris des relations très affectueuses. Elles demeurèrent telles aussi longtemps que vécut Charles Gleyre. Ce n'est point tant sa peinture qui lui était sympathique (il avait lui-même suivi une voie bien différente de celle du peintre des Illusions perdues), que l'homme droit, austère, soucieux avant tout de la dignité de son art, vivant dans son atelier comme en une sorte d'ermitage. On verra avec quel joyeux empressement Meuron contribua, dix ans plus tard, à doter le Musée de Neuchâtel d'un des plus célèbres tableaux de Gleyre.