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CHAPITRE VIII

Mariage d'Albert de Meuron. — Voyage d'Italie ; séjour a Capri. — Mort de Maximilien de Meuron. — Meuron propriétaire ; embellissements de Corcelles. — Un déménagement pittoresque. — Exposition Maximilien de Meuron. — Séjour au Creux de la Pey ; le peintre du Jura. — La vie à Corcelles: amis et parents; Meuron et les enfants. — Achat des Pêcheurs de Léopold Robert. — OmpbàU de Gleyre. — La statue de Farel. — Nouveau séjour à la Bernina ; le peintre Lugardon.

Albert de Meuron arrivait à 1 âge où les déplacements continuels lassent le peintre le plus épris de son art, où l'homme aspire à se fixer. De plus en plus, la confortable maison de Corcelles, ainsi que le domaine de montagne que possédait sa famille, avec pâturages, forêts, ferme et rustique

maison de maître, l'attiraient et le retenaient. Au mois d'août 1866, il séjourne précisément là-haut, dans le Jura, où nous le retrouverons bientôt. 11 écrit à son ami Zelger :

J'aurais bien aime profiter tout de suite de votre aimable invitation; mais quand elle m'est arrivée, j'avais Eugène Faure à Neuchâtel, où il a passé trois semaines, pour notre grand plaisir, car il nous a fait un très bon portrait de notre père1... Pendant qu'il était là, je n'ai naturellement rien fait, que d'achever un portrait de mon petit neveu, que j'avais commencé l'année dernière, et me voici ici depuis quatre jours, guettant le beau temps pour commencer un tableau d'après nature. Je suis ici dans une ferme de mon père, à la montagne, au-dessus de Corcelles, où j'ai passé deux étés il y a quelques années.

Mon cher, vous pourrez boire à ma santé quand vous recevrez ces lignes, car j'aurai mes quarante-trois ans sonnés demain!... quarante-trois ans! C'est la dernière heure pour songer au mariage, me direz-vous peut-être. Je crois qu'en effet c'est la dernière... ou peut-être est-il trop tard...

Mille choses affectueuses à Madame Zelger et à vos enfants, et merci de leur bon souvenir. J'aurais bien du plaisir à voir comme tout a grandi, surtout Sôfeli, qui, d'après ce que vous me dites, doit être une grande fille maintenant...

Ma lettre est restée là en attendant une occasion pour gagner un bureau de poste. J'ai aujourd'hui celle de M. Dardel, venu avec ses deux fillettes pour me faire

1 C'est le beau portrait que la gravure a popularisé et dont il a déjà été question dans le chapitre précédent.

visite. J'ai été arrosé pendant trois jours de suite. Aussi vous pensez bien qu'un visage ami a été le bienvenu. Le temps a l'air de se remettre. Mon Joseph, mon Bergamasque, vient d'arriver. C'est faire venir un porteur d'un peu loin, mais je le peindrai. Venez donc me voir...

On a vu l'allusion qu'il faisait au mariage. La lettre suivante nous en dit davantage:

10 novembre 1866.

Chère Madame Zelger,

Vous vous rappelez la promesse que je vous ai faite, que vous seriez une des premières à savoir mon mariage, — si jamais il avait lieu. Eh bien, c'est maintenant une chose décidée... La femme que j'ai choisie et qui a bien voulu m'accepter tel que je suis, réunit tout ce que je puis désirer. Il n'y a encore que mon père et ma famille qui soient au courant, et vous voyez que j'ai tenu à remplir ma promesse, moins parce que je vous l'avais faite, que parce que je sais toute la part que vous prenez avec votre cher mari à ce qui me touche... Il est inutile de vous dire la joie de mon père, dont la santé a été, grâce à Dieu, bonne tout cet été et qui se maintient. Vous pouvez vous dire que vous avez contribué pour quelque chose à cet heureux événement, vous qui m'avez toujours conseillé le mariage, et je suis sûr que vous ferez une bonne petite prière pour moi. J'oublie de vous dire que ma future femme est la fille d'un excellent ami de mon père, faite pour être la femme d'un artiste. Nos deux familles sont en grand rapport d'amitié, et c'est une bénédiction de plus, car jusqu'à présent nous n'avons fait que des heureux en l'annonçant...

Nous pouvons, en effet, ajouter que Mlle Julie Perrot, fille de M. Louis Perrot-de Pourtalès, s'étant elle-même occupée de peinture, pouvait mieux qu'une autre s'associer à toutes ses impressions de joie ou de découragement. Le mariage eut lieu à Genève le 22 décembre 1866.

Les époux partirent pour l'Italie, que l'artiste n'avait point encore visitée. Ce n'était pas faute de désir : nous avons vu qu'il avait remis ce voyage d'année en année, et nous avons aussi vu pourquoi. Meuron estimait que pour entrer dans l'intimité d'un pays, il ne suffit pas d'en saisir rapidement la physionomie générale; il sentait que pour en traduire le charme avec vérité, il fallait s'en pénétrer à loisir; mieux encore, il fallait « se donner »; et quand Meuron se donnait, il se donnait tout entier. Comme il l'écrivait de Brienz en 185 1 (voir page 152), il prévoyait que quand il aurait goûté de l'Italie, il y voudrait prolonger son séjour; or, h ce moment, la montagne avait conquis l'artiste : il eût commis, en l'abandonnant, une sorte d'infidélité. Cependant, à peine son mariage conclu, il devait naturellement songer à faire de Rome le but de son premier voyage. Nous ne pouvons faire mieux que de transcrire ici quelques notes qui nous ont été communiquées par sa famille.

Le midi de la France fut déjà un enchantement. Nîmes, Arles, Montpellier, Avignon surtout, avec sa physionomie déjà si méridionale, le ravirent; puis Marseille, Toulon, La Corniche, que le chemin de fer n'avait pas encore défigurée, où de brillants attelages italiens aux joyeuses clochettes vous emportaient ventre à terre, le long des belles routes surplombant la mer; au loin apparaissaient de jolies villes blanches perchées sur les hauteurs ou se mirant dans des baies profondes; d'antiques bourgs fortifiés; des plages aux longues chaînes de pécheurs retirant leurs filets

Après les séductions d'un pays sans pareil, vinrent les villes italiennes et les merveilles de l'art de toutes les époques : Gênes, avec ses magnifiques van Dyck, Pise, Lucques, Florence... Voir tous ces trésors, qu'il connaissait si bien par la gravure, fut pour Meuron une fête de tous les moments. Réservant Rome pour une saison meilleure, les voyageurs gagnèrent Naples et Capri.

Pour les habitués des Alpes et ceux que la fraîcheur des grands arbres et des belles eaux ont séduits, il y a quelque chose d'assez sévère dans le premier aspect des rochers dénudés de Capri. De la Marine où vous dépose un méchant petit vapeur, s'élancent à l'assaut quelques sentiers rocailleux qu'aucun cheval n'avait alors jamais affrontés et qu'escaladait toute une bande de femmes, jeunes ou vieilles, portant malles et valises sur leur tète de cariatides...

De rares bouquets d'oliviers très maigres, des bouts de vignes bordant les cultures, quelques caroubiers, des figuiers aux formes tourmentées, tout cela fait un ensemble très grave, quand le vent de mars siffle dans les couloirs et que la vague haute se brise parmi les écueils. Mais le caractère si particulier de ces coupoles sarrasines, de ces masures blanches aux élégants portiques passés à la chaux qui couronnent les hauteurs et se rencontrent en chemin, ont une séduction pleine de promesses. On se sent au pays de la lumière ; et les figures aux membres souples et fins, au port superbe jusque dans la vieillesse, font admirablement sur ces fonds clairs. Aussi, malgré la sévérité du premier aspect, Meuron ne fut pas long à être conquis.

Les modèles, qui affluaient, occupèrent les pre-

mières semaines. La bure du rustique corsage, l'écharpe de lainage rouge autour de la taille, l'épingle d'argent traversant une torsade de cheveux noirs, ce peu de choses donnaient le ton et la couleur au plus pauvre costume.

Les visages éveillés et avenants de ces fillettes destinées, avec la belle saison, a venir en aide aux maçons, égayaient la place ; elles mendiaient gentiment le long des chemins la faveur du pinceau, faisant l'article pour leur joli minois, en attendant de porter sur leur tête, dans l'escarpement des sentiers rocailleux, les corbillons de gyps ou les moellons ; toujours prêtes à vous suivre dans les promenades, à porter vos effets, à vous servir de guides, voire même à improviser une tarentelle au milieu d'une clairière.

Cependant, quand les figuiers eurent poussé leurs feuilles, que les branches des citronniers ployèrent jusqu'en terre, dans les vergers, le long des sentiers, et que les amandiers roses fleurirent le sous-bois des oliviers sur le chemin de Tragar, le charme de ces notes gaies et de cet air transparent, avec la tiède haleine des buissons en fleurs, ne tardèrent pas à faire déserter l'atelier et à entraîner l'artiste de plus en plus loin, parmi les myrthes et les lentisques, sur le pittoresque chemin d'Ana-Capri, qui domine de si haut les eaux

bleues. Ils partaient de bonne heure, après le déjeuner du matin, accompagnés de deux petites têtes rondes et frisées, la mine épanouie, qu'on chargeait du bagage du peintre et d'un cabas bourré de figues sèches et d'oranges. On ne rentrait que pour le souper du soir, où se groupaient des artistes de nations diverses et quelques étrangers en passage.

En réalité, ce séjour de deux mois ne peut compter dans la carrière du peintre, mais il lui laissa de charmantes visions, et il emporta de Capri quelques études intéressantes et quelques dessins. Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, dans les beaux jours son pinceau se promena à la découverte, des hauteurs de Tibère, qui dominent les horizons lointains, aux eaux transparentes et profondes de la grotte verte, et aux Farraglioni, rochers couleur de cuivre qui font sentinelle près de là. Les dauphins se jouaient au large et des multitudes d'oiseaux remplissaient l'air.

Quelquefois, dans les belles soirées, le peintre bcàlois Stuckelberg et sa charmante femme, devenus de bons amis du couple neuchâtelois, et le Polonais Zuckodolsky, camarade d'atelier de Meuron, la cape sur l'épaule, le sombrero sur l'oreille, se joignaient à telle promenade plus lointaine ou aux lentes flâneries sous les oliviers de Tragar.

Le temps passait trop vite. Pentecôte était là, et le long des champs de blé semés de glaïeuls et de liserons feuille de rose au feuillage glauque découpé comme de la guipure, on rencontrait, vêtu de blanc, le canonko, suivi d'un enfant de chœur, portant la bénédiction de maison en maison.

La veille du départ, assis avec quelques amis sur le toit de la commune demeure aux coupoles blanchies, les voyageurs regardaient autour d'eux, sous la voûte d'un bleu lumineux, ces lieux éclairés par la lune, devenus si familiers et si chers; et ils se répétaient la promesse de s'y retrouver ensemble le printemps suivant. Promesse bien sincèrement faite : Meuron entrevoyait ce qu'il pourrait tirer une autre année de ce pays dont il s'éloignait à regret. Mais les événements, comme on le verra, en décidèrent autrement.

Quelques semaines après, au moment de quitter Naples, puis Rome, ce furent les mêmes regrets très vifs, les mêmes serments qu'on se faisait à soi-même de revoir ces belles contrées, à peine entrevues, semblait-il, pendant ces sept mois, et dont ils emportaient une si riche variété d'ineffaçables souvenirs. Ces promesses-là, du moins, furent tenues, et lorsque, six ans plus tard, reprenant leur premier itinéraire, augmenté de Panne

et de Sienne, les voyageurs se retrouvèrent en présence de ces chefs-d'œuvre de toutes les époques et de cette nature que rien ne peut décrire, si diverse, si inépuisable, il n'y eut pas moins de fraîcheur dans leur jouissance et, peut-être, plus d'enthousiasme encore.

La province était libérée alors de ce joug du brigandage qui avait tenu si longtemps le voyageur sous la contrainte, et si on visitait encore les ruines de Pestum escorté de bersaglieri, on parcourait sans crainte en vetturino les montagnes de la Sabine et tous ces petits bourgs si pleins de caractère et de pittoresque, attachés au flanc des rochers comme des nids d'aigle : Olevano, Subiaco, Palestrina...

Sur la route du retour, leur itinéraire les fit s'arrêter à Civitta-Castellana et à Corchiano; et ces noms, dont la musique avait caressé les oreilles des enfants de Maximilien de Meuron dès leurs premières années, devinrent pour eux à leur tour des réalités inoubliables. Cette seconde fois comme la première, cependant, l'Italie ne fut pour Albert de Meuron qu'un pays de merveilles, que le spectacle infiniment renouvelé de choses qu'on ne possédera jamais et qu'on regrettera toujours. Il n'avait pas même pris ses pinceaux avec lui cette année-là.

Rentré en Suisse au milieu de Pété, Meuron prit aussitôt, selon le désir de son pére, possession de la demeure de Corcelles et eut encore la douceur de Py recevoir quelques semaines avec ses frère et sœurs. La santé de Maximilien de Meuron, atteinte depuis quelques années, déclina surtout vers la fin de l'automne ; aussi, après avoir renvoyé à plusieurs reprises son départ pour Paris et pour l'Italie, Albert finit-il par y renoncer complètement; le 26 février 1867, le vieux maître rendait le dernier soupir.

Avec ce pére vénéré prend fin la correspondance où nous avons puisé jusqu'ici et que personne ne devait continuer. Les lettres adressées aux siens par Albert de Meuron ne parlent plus d'une manière suivie de sa peinture. Il écrivait cependant volontiers, et pendant ses absences plus fréquentes que prolongées, il envoyait presque journellement une ou deux pages à la maison.

Nul plus que lui n'était homme d'intérieur; il

s'intéressait pratiquement aux moindres détails des installations, toujours désireux d'assurer le confort des siens. Aussi, dés la seconde année, s'occupa-t-il d'agrandir ses appartements, pour y recevoir en plus grand nombre ses amis et les membres de sa famille. Les années 1868 et 1869 virent transformer de vastes galetas en chambres confortables, et s'élever en même temps le grand atelier où ses amis ont passé de si bonnes heures et qui semble garder encore l'illusion de sa présence. A l'autre aile de la maison, une « loggia » spacieuse dominait le jardin qui s'étend en terrasses du côté du lac; l'eau courante d'une vasque pompéienne y entretient la fraîcheur et les fleurs qu'il aimait à y voir. Cette vasque, Meuron en avait relevé le dessin — un dessin très fini — dans les galeries du Vatican, où il y avait travaillé plusieurs jours, et son ami le sculpteur Doret, de Vevey, après y avoir mis tous ses soins, lui en avait fait hommage en échange d'une de ses peintures.

Ces embellissements, et les travaux beaucoup plus sérieux qu'il dut faire pour approfondir et augmenter ses sources, ne laissaient, on le conçoit, pas beaucoup de loisir à un homme que tout intéressait, et qui se plaisait à suivre avec les ouvriers, comme avec l'architecte, les moindres

détails des travaux, faisant paraître des aptitudes pratiques et une souplesse d'intelligence qui les étonnait souvent: «En me prêchant le mariage, écrivait-il à son ami Zelger, vous n'avez pas assez songé que vous faisiez de moi un propriétaire, et qu'un propriétaire campagnard se met sur les bras une foule d'intérêts et de tracas...» Il n'abandonnait pourtant point tout à fait ses pinceaux dans les intervalles de ces occupations : un certain nombre de numéros inscrits au catalogue de nos expositions en font foi.

Ce fut un beau jour pour lui que celui où, l'atelier enfin terminé, on signala l'arrivée de la déménageuse monumentale partie de Paris quelques jours auparavant et qui amenait le contenu de l'atelier de la rue Duperré: c'était la consécration de son établissement définitif dans la demeure de ses pères, c'était le couronnement de deux années de labeur, c'était l'entrée au port, sans qu'il dût, pourtant, renoncer aux séjours à Paris ou en Italie, encore moins aux campagnes dans les Alpes, car la Bernina et l'Oberland devaient le revoir encore.

Il arriva cependant que lorsque l'immense voiture fut au seuil de l'avenue, elle se trouva trop haute pour passer sous le couronnement de la

grille. On eut alors un spectacle dont Meuron

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riait encore dans ses dernières années : il fallut descendre un à un les plâtres et les toiles, toutes les pièces d'un mobilier d'artiste, jambes d'écorchès et cupidons, Homère et Antinous; pour la première fois, la Vénus de Milo, Diane de Poitiers et Agnès Sorel se trouvèrent aux bras de paysans émerveillés, accourus pour voir et pour prêter secours. C'était, sous la longue allée de tilleuls, une procession bizarre de chefs-d'œuvre anciens et modernes. La grande figure qui devint plus tard la Montagne et qui en était alors à son premier avatar, étonna fortement cette agreste population, peu accoutumée à de pareils spectacles.

Au printemps de cette même année 1869, au milieu des nombreux travaux qui s'imposaient à l'artiste, allait avoir lieu dans les Salles Léopold Robert l'exposition des œuvres de son père; il l'annonce en ces termes à son ami Zclger :

Vous savez peut-être que la Société des Arts, dont je suis président, malheureusement, organise une exposition des ouvrages de mon père, qui s'ouvrira le 15 avril. Nous aurons de ses tableaux revenant un peu de partout, et, sans en être bien assuré, j'espère qu'elle sera couronnée de succès. C'est, je crois, la première tentative de ce genre qu'on ait essayée en Suisse. Vous avez une de ses meilleures sépias, et je viens vous demander de nous la prêter pour six semaines...

...Ma femme est avec la petite Geneviève à Genève, où je l'ai conduite il y a trois semaines. J'irai la chercher après-demain pour me reposer de mes ouvriers. Je ne pense pas faire de peinture sérieuse avant le mois de juillet. Voilà un an que je n'ai pas tenu une brosse, et la main me démange quelquefois. Mon cher ami, c'est bien bon d'être père de famille, mais adieu la liberté d'autrefois. On a décidément une ficelle à la patte, ficelle de soie et d'or, mais toujours un fil. Il faut être juste: la propriété est le vrai obstacle. Adieu, mon cher ami. J'aurai maintenant un atelier magnifique, et si je n'y fais pas de peinture, il n'y aura plus qu'à me faire fouetter... Notre petite fille est la meilleure enfant du monde, toujours souriante. Venez donc la voir.

L'exposition Maximilicn de Mcuron fut très intéressante: 170 de ses meilleures toiles arrivèrent de divers pays, sous la responsabilité des deux frères ; tous les tableaux qui étaient à leur portée, ils les allèrent chercher et emballer euxmêmes. Ce fut le travail de plusieurs semaines. Et quand toutes ces œuvres furent réunies et classées avec un sens artistique doublé d'amour filial, Albert et Paul de Meuron furent étonnés eux-mêmes de la variété cl du charme de ces paysages, qu'un œil superficiel eût pu trouver monotones, mais à chacun desquels la sincérité parfaite, l'absence de parti-pris d'école, donnaient une physionomie particulière.

L'admiration de ses concitoyens et les témoi-

gnages du dehors ne manquèrent pas au patriarche de la peinture alpestre; et quand chacun des amateurs fut rentré en possession de son bien, que la part eut été faite au Musée de peinture, l'atelier de Corcclles se vit enrichi de bon nombre d'études de prix et de tableaux de petites dimensions qui en font encore l'ornement: « Mon atelier est prêt, écrivait Meuron à Zelger à la fin de 1869. Les murs sont couverts de tableaux et d'études de mon père et des miennes, si bien que la place me manque. Je n'ai pas encore touché aux pinceaux, mais s'il vous prenait l'heureuse inspiration de venir nous voir, vous me trouveriez à l'ouvrage, car je vais m'y remettre. »

C'est effectivement en 1870 que, déchargé de ses plus gros embarras de propriétaire, Meuron se remit sérieusement à l'œuvre et fit sa plus longue campagne dans le Jura. Son frère avait hérité des montagnes du Creux de la Pey et de la Redallaz, et la maisonnette attenant à la ferme, déjà

habitée au commencement du siècle, pouvait recevoir en séjour les différents membres de la famille; l'artiste y précédait volontiers son frère et ses sœurs. Il y a là les plus beaux hêtres, trapus, au tronc énorme et bossué, des sapins gigantesques, dont chacun ombrage à lui seul un vastecoin de pâturage. Le Creux de la Pey, où se trouve la maison, est une sorte de combe bordée de lorêts et largement ouverte du côté de Provence et du lac de Neuchâtel, dont on aperçoit un coin, délicieusement encadré par les sobres lignes du Jura. Le tableau est là tout fait, merveilleusement composé, et il résume tout ce qu'aimait Meuron : les prés où les troupeaux épars font retentir jour et nuit leurs sonnailles, la nappe grise ou bleue du lac, rehaussé à l'horizon par quelques cimes lointaines. Dès l'enfance, les yeux de l'artiste s'étaient accoutumés à l'harmonieuse sérénité de ce paysage familier, et déjà, comme nous l'avons vu, plusieurs tableaux importants lui avaient été inspirés par ces sites aimés: Y Abreuvoir, Sous les hêtres, datent de 1863 ; il les a enrichis de cette belle lumière ambrée qui l'avait séduit dans les œuvres de Cuyp, son paysagiste préféré.

Uniquement préoccupé de son travail, la solitude où il vivait là-haut ne lui pesait point ; il

n'éprouva jamais le besoin d'une société nombreuse, ni d'une conversation soutenue; de nature essentiellement contemplative, il regardait les animaux, observait leurs mouvements, leurs allures, leurs mœurs, j'allais dire leurs idées, et cela suffisait à remplir doucement ses heures; tout en fumant une bonne pipe, il promenait ses regards sur tout ce qui l'entourait, et voyait dans son imagination se composer maint tableau qui aurait bien fait de venir au jour. Mais il n'avait aucun goût pour la production hâtive et laissait son âme s'imprégner à loisir de toute cette agreste poésie. La montagne n'avait plus de secret pour lui. Dés sa première jeunesse, il avait sondé les fourrés à la suite des lièvres et des bécasses ; il connaissait les grands sapins où l'on peut surprendre dans le demi-jour le coq de bruyère. Avant de peindre lui-même, il avait vu peindre son père, suivi avec amour ses travaux. Il se retrouvait donc chez lui là-haut, et il y avait de la joie dans l'air qu'il respirait au matin en ces vastes solitudes.

Travaillant souvent à de grandes distances du logis, se levant matin et ne se laissant distraire par aucun incident, le chemin qu'il parcourait pour aller à l'étude ou en revenir lui offrait un spectacle toujours attrayant et toujours instructif:

les grands troupeaux de la Redallaz, descendant soir et matin à l'abreuvoir du Creux de la Pey, ou se reposant à la fraîcheur des hêtres ; les vastes pâturages inondés de soleil, les beaux groupes de sapins séculaires, dont il a laissé de si magistrales reproductions. S'il maudissait parfois, comme il lavait fait dans les Alpes, les rigueurs et l'inconstance du climat, il y avait aussi des hymnes d'allégresse dans les lettres qu'il envoyait à Corcelles.

La bibliothèque du Creux de la Pey, récréation des jours de pluie, n'était pas bien vaste au début, avant que Paul de Meuron, devenu propriétaire, eût pris soin de l'enrichir. Elle ne contenait guère que les lettres de Mme de Sévigné, que notre artiste apprit à bien connaître, et V Histoire des naufragés, appartenant au fermier, le vieux Simon, qui, à ses moments perdus, tricotait des bas en lisant. Ce brave homme, qui ne quittait guère sa montagne, avait écrit à la première page du livre : Ce livre appartient à moi François Simon, à la Redallaz- Dieu nous préserve de pareils naufrages.

Les allées et venues étaient d'ailleurs fréquentes entre Corcelles et la montagne, et si l'artiste ne pouvait avoir auprès de lui sa femme et ses petites filles, il descendait sous le moindre prétexte pour revoir son monde et mettre ordre à quelque affaire.

Eté comme hiver, le château de Corcelles exerçait largement l'hospitalité; ceux qui en ont goûté se rappellent l'accueil joyeux et charmant que Meuron réservait à chacun ; ils se rappellent aussi avec quelle grâce avenante sa femme s'y associait, quelle jouissance personnelle elle prenait à leurs entretiens, comme elle partageait le bonheur qu'éprouvait son mari à se retremper dans le commerce d'anciens amis ou d'artistes, dont les visites, toujours acclamées, semblaient toujours trop courtes. C'étaient ses camarades de jeunesse : Léon et Auguste Bcrthoud; Albert Anker, rare et toujours bienvenu; Eugène Faure; le « grand Ziegler », qui avait partagé quelques jours le chalet de la Bettenalp1 ; Edouard lmer, le peintre de Venise, esprit délicat et fin comme toute sa personne; Bachelin, le dévoué et attachant Bachelin, à qui il écrivait un jour : « Etes-vous malin ou candide?» ; Charles-Édouard DuBois, dont l'exquise nature avait tant d'attrait; Alfred Bcrthoud, Eugène Burnand, Paul Robert, Gustave Jeanneret, Fritz Landry, qui jusqu'aux derniers jours sut l'égayer de ses piquants récits et de ses amusantes boutades ; — puis, avec les années, quelques artistes plus jeunes, débutant dans la

carrière et qui venaient chercher prés de lui sympathie et conseils.

Après les séjours à la montagne ou les cures de Baden, qui se répétèrent quelquefois, le mois de septembre réunissait d'ordinaire les frères et sœurs descendus du Creux de la Pey. La parenté de Meuron était peu étendue; aussi la famille de sa femme, d'ailleurs en étroite relation avec la sienne, était devenue sienne, et dès les premières années de son mariage, son accueil bienveillant avait fait affluer chez lui neveux et nièces, qui regardèrent bientôt le château de Corcelles comme une seconde maison paternelle accessible en tout temps. On savait le plaisir réel que prenait Meuron à voir autour de lui de jeunes visages. Quels souvenirs joyeux que les chevauchées sur le grand âne bergamasque, ou les charretées d'enfants s'en allant heureux et pas mal fiers le long des chemins, de village en village, à la découverte ! D'année en année, et sans en manquer une, ses nièces, devenues enfants de la maison, arrivaient achever leur été a Corcelles, où elles partageaient leçons et plaisirs. Cette jeune bande que le temps a mûrie est venue jusqu'à la fin y apporter le charme de sa jeunesse, chercher accueil et tendresse dans cette demeure aimée ; et quand une nouvelle génération a surgi

et qu'on a dû s'étendre encore pour la recevoir, l'oncle, toujours accueillant et gracieux, a retrouvé pour elle ses émouvants récits, ses câlineries, et son crayon fertile en illustrations amusantes...

11 avait toujours eu une prédilection pour les tout petits. Dès leur premier âge il aimait à les prendre dans ses bras, à les amuser; il leur fabriquait des jouets, et — ce qui a peut-être encore plus de prix, — savait toujours ce qu'il fallait faire pour les raccommoder. Un ami nous a raconté que se trouvant à l'atelier, il y avait vu entrer la petite fille du peintre, âgée de deux ans, la figure en larmes, une poupée cassée dans ses bras; elle s'avançait, le cœur trop gros pour parler, et déposa la poupée sur les genoux de son pére, sans une parole, mais avec un tel regard d'abandon et de foi, que toute explication était superflue. Cette scè::e naïve lui est toujours restée.

Meuron ne semblait jamais mieux dans son élément que dans la société des enfants : emprisonnant le plus jeune sur ses genoux, il prenait sa part de leurs jeux autour de la table de famille, les assaisonnant volontiers de quelque innocente malice; merveilleux boute-en-train, il suggérait aux gamins de bonnes farces, des exercices de force et d'adresse aux aînés, que plus tard il as-

sociait aux courses dans la montagne ou sur le lac, aux bonnes causeries dans l'atelier.

Un jour, à la pêche aux écre visses, il campait un neveu de trois ans sur un îlot, en plein cours d'eau, attendant ce qui allait arriver: le petit gars, s'étant recueilli un instant, entra bravement dans l'eau pour regagner le bord, avec un air de résolution quelque peu indignée qui fit rire tout le monde... et qui enchanta l'oncle.

Nous n'avons pu passer sous silence ces menus traits: ils mettent en relief un côté caractéristique de la personnalité de Meuron, de cette nature aimante, enjouée et cordiale, qui nous est apparue dés ses jeunes années et qui tient une si grande place dans le souvenir de ses amis.

11 aimait la vie large; mais le luxe n'avait aucun attrait pour lui si l'art n'y était intéressé. Il goûtait le charme de la simplicité et paraissait aussi à son aise à la table villageoise, si l'occasion l'y faisait asseoir, que dans les salons des villes. Ses aptitudes pour tous les ouvrages manuels lui ouvraient l'esprit à tous les genres de travaux. Il aimait à en discourir avec les gens, aies questionner, âs'en faire expliquer les finesses, et suivait l'ouvrier avec cette connaissance du détail et de l'ensemble qui commande la considération du travailleur, parce qu'il sent que son travail est compris et jugé.

L'année 1872 fut marquée par un événement capital pour notre pays, tant à cause de son importance artistique que par le beau mouvement de générosité dont il fut l'occasion parmi nous: il s'agit de l'acquisition des Pêcheurs de Y Adriatique de Léopold Robert. Ce tableau, dernière oeuvre du maître neuchâtelois, était, aux yeux de plusieurs, la plus belle de ses quatre grandes pages; c'était en tous cas la seule qu'on pût rêver d'acquérir, puisque les Moissonneurs et la Fête de la Madone de Y Arc appartenaient au Louvre, et que Y Improvisateur napolitain, acheté par Louis-Philippe, avait été détruit dans l'incendie du château de Neuilly. Acquis par M. Paturle au moment de la mort de Robert, le tableau des Pêcheurs faisait partie de sa galerie, dont la vente, attendue avec impatience depuis quelques années par les musées des divers pays, venait d'être annoncée.

En deux ou trois jours, quarante-deux citoyens neuchâtelois, amateurs des arts, réunirent

120,000 francs, pour doter leur pays de cette œuvre magistrale. On comprend que Meuron n'était pas étranger à cette initiative généreuse; il fut, avec son frère Paul, délégué à Paris pour mener à bien l'affaire. Voici la lettre caractéristique par laquelle il en annonça le succès à sa femme :

Nous le tenons, écrit-il le 27 février 1872, nous le tenons ! Et c'est un beau tableau ! Ce sera un événement sans pareil pour notre petit pays. Le moment a été émouvant, et nous tremblions comme des feuilles tous les deux. Je savais par Charles Clément qu'un amateur haut placé avait donné commission d'aller jusqu'à 75,000 francs. D'autre part, un représentant du Musée de New- York avait une latitude de 80,000 francs. Quand il s'est tu et qu'une autre voix s'est fait entendre pour 81,000 francs, j'ai eu un moment de détresse. Heureusement, la marge était forte. Enfin, après un silence qui suivit notre mise et fit blêmir Paul comme un linge, le solennel coup de. marteau a retenti, et nous étions les maîtres. C'était un beau moment, que je ne donnerais pas pour beaucoup. Dieu a été pour nous, et je puis dire que ma première pensée a été pour l'en remercier.

Nous avons payé le tableau tout à l'heure, et avons tiré de notre poche ces 83,000 francs comme nous l'aurions fait de 500 francs. Nous l'emmènerons avec nous, emballé dans une caisse. Le cadre viendra à part : il est un peu vieux, et nous avons craint que des morceaux venant à se détacher n'endommageassent la toile.

Pendant que nous y étions, sont arrivés le comte de Paris, sa femme et son frère : ils ont l'air simple et bienveillant.

Il ne reste pas mal de choses à faire encore. Je vais de ce pas chez M. Boy de la Tour, au sujet de l'assurance du tableau; si ce n'étaient pas les affaires à traiter avec l'emballeur, nous serions repartis ce soir avec Alphonse Coulon : nous n'avons pu le persuader de nous attendre; je crois que le plaisir de nous devancer à La « Chambre» et d'« écrémer le panier » n'y est pas tout à fait étranger.

Avec droits, frais d'emballage, de transport, etc., le tableau revint à 90,000 francs. Les souscripteurs propriétaires consentirent, à quelque temps de la, à le céder a la Commune, pour le Musée, avec une perte de 40,000 francs. Le reste, joint à une somme de 16,500 francs (produit d'une seconde souscription de parts de 100 francs, ouverte afin de permettre à un plus grand nombre de personnes de concourir a l'acquisition), fut affecté à un remboursement par annuités proportionnées au don de chaque souscripteur. Plusieurs refusèrent en tout ou en partie, et la somme qui resta devint le premier fond d'une société destinée à l'achat d'oeuvres de prix pour le Musée, et qui adopta le nom de Société Maximilien de Meuron. Elle eut bientôt, comme on verra, l'occasion d'entrer en scène.

Les années 1870-75 avaient vu naître les plus belles toiles jurassiennes de Meuron : les grands hêtres de la Redallaz, et le patriarche de la Ronde- Noire, le sapin séculaire dont le « portrait » (n'estil pas une personnalité ?) appartient aujourd'hui à M. James de Pury. Entièrement peints en plein air, ces ouvrages importants nécessitèrent plusieurs séjours à la montagne, tant à cause de l'inconstance du temps que des modifications si gênantes qu'apporte la marche de la saison dans les effets de lumière et dans l'allure des feuillages. Ceux qui sont du métier savent ce que cela représente, de reprendre d'après nature un effet consciencieusement étudié et qu'on voudrait mener à bien avec la même fidélité. De fait, on n'a jamais mieux traduit que dans ces grandes pages la poésie à la fois intime et grave des hauts plateaux du Jura.

J'ai terminé cet été, écrit-il à Zelger le 19 janvier 1872, deux grandes études de six pieds chacune, Tune de hêtres,

l'autre de sapins, et fait de plus deux autres études assez grandes. Mon frère m'avait prêté sa maison à la montagne, et nous fûmes y passer quelques semaines par un temps constamment beau. J'ai en outre deux tableaux de figures que je tâche de faire pour notre exposition, sujets du Midi de la France, et une grande toile en projet. Pour le moment le modèle manque, et cela me gêne ; puis la vie de propriétaire vous distrait, surtout quand on ne demande qu'à l'être.

J'ai appris avec peine, poursuit-il un peu plus tard, le deuil qui avait atteint votre famille. Hélas ! nous approchons d'un âge où la vie devient de plus en plus sérieuse et où il faut s'attendre à bien des départs... En attendant, je jouis du présent ; la famille va bien ; les enfants croissent sans augmenter en nombre... J'attends demain la visite de Bachelin, qui vient faire une étude au bord du lac.

C'est encore à Zelger qu'il écrit le 27 janvier

Nous sommes à la veille de faire une nouvelle acquisition pour notre Musée, une acquisition capitale, VOmphale, de Gleyre, pour 25,000 francs, — un morceau de pain, comme vous voyez ! — Certainement, c'est une jolie somme à trouver, mais ce n'est pas encore trop cher... A l'heure qu'il est, nous pouvons disposer de 18,000 francs ; nous en consacrons 15,000 à cet achat; la ville en fait 6000 ; c'est 4000 qu'il faut trouver et que nous trouverons avec un peu de peine : j'en ai déjà 1000. Ce tableau avait été acheté par M Fritz Berthoud, il y a huit ou neuf ans, en vue du Musée, mais le vent n'était pas favorable à ce moment-là. Quand nous l'aurons, on sera forcé de bâtir un Musée. Vous voyez que nous marchons assez bien,

et je suis persuade qu'une fois le Musée assez grand, on nous donnera bien des choses ; le local actuel n'engage pas beaucoup.

Nous élevons aussi des statues. Un sculpteur de talent, français, et ami d'Anker et de Bachelin, M. Iguel, s'est fixé à Neuchâtel ; il y est naturalisé. Il a fait six statues pour les façades du Gymnase, et maintenant on est en train d'élever à notre réformateur Farel une grande statue en face du porche de l'église du Château, sur l'esplanade nouvellement déblayée... Il est question d'élever aussi des statues à Daniel JeanRichard, fondateur de l'industrie horlogère dans nos Montagnes, et à Léopold Robert à La Chaux-de-Fonds. Ces dernières seront plus difficiles à mener à chef. On m'a mis de tous ces différents comités ; ça me prend un peu de temps en allées et venues ; mais il faut bien être utile à quelque chose.

A propos de la statue de Farel, il expose à Bachelin, dans une lettre du 12 janvier 1874, toute la diplomatie dont il a dû user, puis il ajoute :

L'affaire est en bonne voie. Elle sera bien accueillie, elle l'est déjà. Nous avons convoqué une réunion d'une cinquantaine de personnes de la ville et de la campagne pour vendredi. Cette assemblée nommera un comité chargé de faire marcher l'affaire. Vous en serez. Les pasteurs sont en dehors pour le moment. Il vaut mieux que la chose ne parte pas d'eux, mais ils seront d'utiles collaborateurs. Ils ont bien pris l'idée. Mais il ne faut pas non plus qu'ils la fassent chavirer et qu'ils soient juges dans la partie technique ou esthétique. Espérons que ça marchera. Décidément, les arts prennent dans la bonne ville de Neuchâtel. Il s'est formé aussi une société, à l'instar de plusieurs

villes, pour les embellissements de la capitale. J'espère que ça donnera des résultats, entr autres, il faut l'espérer, celui de diminuer dans le peuple la manie de détruire et gâter ce qu'on fait pour lui. Il est sûr que dans ma jeunesse, où l'on arpentait toute la ville pour chercher ses leçons1, on n'aurait pas osé placer une statue de Farel ou autre en pierre. Ça me rappelle quand on s'exerçait à la cible avec des pierres sur les deux malheureux apôtres du porche de la Collégiale !

C'est ainsi qu'une foule d'entreprises, qui réclamaient le concours de Meuron, ne cessaient de lui imposer une correspondance active et des courses à la ville. Il s'y résignait gaîment, puisqu'il s'agissait des intérêts de l'art. 11 acceptait avec moins de bonne humeur les mille tracas du propriétaire, « ces tas de petits embêtements qui n'ont rien de commun avec la peinture ». Un jour, c'est une conduite d'eau obstruée qui réclame toute son attention; une autre fois, c'est l'inévitable train des vendanges qui l'absorbe; et, quand il veut reprendre la palette, la sciatique se met de la partie :

Les vendanges et les tombées de visites, disait-il à Bachelin, vous ne connaissez pas cela, les premières du moins, heureux mortel ! Vous n'en prenez que la fleur, la gaîté dans les vignes pour les oreilles, et les coteaux dorés

1 Voir chapitre premier, p. 26.

pour les yeux ; vous n'avez pas les vases qui coulent, et les pressureurs qui se soûlent ; ça, c'est la prose... Toutes les minces ça m'embête un peu plus.

... Encore un arrêt!... Vous ne vous figurez pas comme mon temps est traversé, plutôt qu'occupé. Tantôt l'un, tantôt l'autre, un vigneron par ci, des journaliers par là, toujours au moment où je me crois à mon affaire... Vous êtes bien heureux, vous, de n'avoir que votre nid et le plus petit lopin de terre autour ; ah ! le moins est le mieux, quand on veut se vouer à l'art exclusivement.

Hâtons-nous d'ajouter qu'en dépit de ces boutades, qui le soulageaient, les importuns ne pouvaient guère se douter qu'ils pussent être mal venus auprès de lui. En l'entendant parfois s'indigner contre ses gens, son entourage frémissait de ce qui allait venir... Le coupable paraissait: déjà l'orage avait passé, Albert le recevait de la meilleure grâce.

Que de fois, ennuyés pour lui de ces fréquentes interruptions, les siens auraient voulu lui servir d'intermédiaires. Il n'y consentait jamais. 11 lui fallait voir et entendre lui-même. Personne, du reste, n'aurait su si bien que lui s'accommoder à la vie de la campagne, qu'il avait toujours préférée. Il connaissait de longue date les circonstances de toutes les familles du village, tous les jeunes gens par leur nom; toujours prêt à rendre service, à tirer d'un mauvais pas le gamin comme

l'adulte, il trouvait le conseil ou le coup de main utile à donner. Chacun regardait à lui dans ses difficultés; il avait surtout, pour le rendre populaire, la grâce du sourire, la bonhomie de l'accueil, le mot qui réconforte ou qui déride ; il faut ajouter qu'il avait aussi le temps à donner, ou plutôt le temps à perdre, — et qui n'a pas habité le bon pays de Vaud ne se figure pas ce que cela représente. Il ne savait pas ce que c'était que de couper court à un récit recommencé pour la troisième fois; jamais il n'avait l'air pressé.

Ce n'est pas a dire qu'il ne ressentît pas les ennuis dont il avait sa large part; mais ces tracas même lui faisaient savourer davantage ses séjours alpestres et le charme de la liberté. Nous allons le suivre dans la dernière campagne qu'il fit à la Bernina, et ses quelques lettres nous montreront, en même temps que les changements survenus dans l'Engadinc pendant ces quinze années, la verve et l'entrain que conservait l'artiste, malgré la diminution de ses forces.

Juillet, iSj6. Jeudi. Bien arrivé, quoique un peu rompu, ayant changé cinq fois de supplément pendant ces 1 3 heures... Je suis descendu à l'hôtel de la Bernina pour attendre Lugardon... Tu ne te figures pas comme tout est changé partout. A Saint-Moritz, trois nouveaux hôtels ; Samadcn fait peau neuve... Le temps est splendide, mais frais. Je voudrais bien voir paraître Lugardon au bout de la place où je t'écris, assis sur un banc, mon châle sur le dos.

Juillet, 24. Berninahaus. Ici aussi tout est bien changé, et je regrette le bon vieux temps. Chambres neuves et propres, mais microscopiques; route neuve, mais poussiéreuse par la masse de voitures qui circulent dessus. Nous sommes allés aux lacs le jour de notre arrivée, mais la neige, qui vient seulement d'en partir, a laissé aux terrains une teinte morne qui nous y a fait renoncer pour le moment. J'ai retrouvé mon Benzoni en parfaite santé. Le lendemain, grande course en quête d'un motif pour Lugardon, sans pouvoir trouver ce qu'il voulait.... Quelle civilisation ! deux postes par jour dans chaquesens, télégraphe dans la maison, ici, à l'hospice, partout ! Berninahaus est mon ancien hôtel, que tu connais. Nous avons préféré y rester parce que nous n'avons le soir qu'à descendre, tandis que Bernina-Hospice, le nouvel hôtel, est sur le som-

met du col, et qu'il aurait fallu une bonne demi-heure chaque soir depuis les lacs pour y arriver.... Il y a un monde énorme dans l'Engadine. Enderlin avait 95 personnes à loger à la Croix-Blanche à notre arrivée et m'a casé dans une maison voisine... Les voitures se succèdent, l'une n'attendant pas l'autre... Il passe des paysans et paysannes de la Valteline pour les foires de l'Engadine, en vraie file. Ils s'arrêtent tous ici, et font des groupes amusants sur les prés, les hommes presque tous beaux, les femmes généralement laides ; il y a cependant des exceptions et le costume est intéressant par la couleur.

Lugardon est un bon camarade, serviable et facile, grand bûcheur, ce qui me va ; je suis très content de l'avoir avec moi.

Le 30 juillet. J'ai été à Saint-Moritz... Tu ne saurais te figurer comme il me tombait dessus: ce monde, cette poussière, ces toilettes ! Et ces palais d'un goût douteux, au milieu d'amas de décombres et de pierres, ces plantations avortées de peupliers et de sorbiers, tout cela, par ce temps splendide, me causait un malaise inexprimable... J'aime à me retrouver dans ce petit coin de la Bernina, qui a changé aussi, mais qui, à tout prendre, est encore le même. Ce que je lui trouve de moins agréable, ce sont les soupers, le pain qui n'est pas frais, et surtout les Allemands. Il en pleut. Cela ne peut se comparer qu'à une invasion de sauterelles.

Lugardon pioche comme un nègre. Il porte sa besace avec une ardeur et une jeunesse qui me font envie. C'est une vraie chasse au tableau, une chasse haletante. Je le suis à distance, tirant la langue et taisant de mon mieux. Il est vrai que nous n'avons pas le même objectif : il cherche des motifs de tableaux pour l'hiver, et moi des détails et des impressions pour meubler les miens. Si la semaine est

belle, j'espère emporter de quoi terminer mon grand et en faire un autre. Je serai content. Je me suis déjà bien entraîné depuis mon arrivée, et je vais et monte assez bien, n'était le souffle, et les transpirations...

Il me tarde de me retrouver avec vous et de vous embrasser, si seulement je puis remporter ce que je voudrais. En tous cas, j'aurai une impression fraîche du pays, et par le beau temps...

icr août. Ta lettre m'a fait prendre un vrai bain de famille, et j'ai suivi avec un vif intérêt toutes les phases de votre voyage, qui a si bien réussi. Elle m'a fait du bien, au milieu de préoccupations tout autres et très absorbantes. Je t'en remercie de cœur. Le chapitre de nos deux fillettes m'a particulièrement intéressé, et j'ai suivi comme si j'en avais été spectateur les péripéties de leurs impressions.

Je regrette de ne pas être à Corcelles pendant les \ isites que tu attends... Du reste, je me fais du bien ici. Cela me retrempe de faire de la peinture comme autrefois, de partir à sept heures le matin, de rentrer à midi, pour me remettre en route à deux heures, jusqu'à la nuit. Si tu voyais la rampe qu'il me faut gravir le matin pour gagner mon étude!... Rien que la vue te mettrait en nage. Quoique je sente que je ne suis plus jeune, cependant cela va mieux que je ne l'aurais pensé. Je m'entraîne peu à peu... La compagnie de Lugardon me va : il a de l'entrain, du montant... En ce moment, il fait son courrier vis-à-vis de moi, et nous nous arrêtons souvent pour rire des bruits qui ne cessent autour de nous : tantôt c'est un enfant qui pleure tout à côté, un chien enfermé dans le bureau du télégraphe, qui se lamente et termine par des hurlements aigus qui ramènent la patronne ; tantôt c'est le timbre nasillard de l'aubergiste grondant de droite et de gauche, des grincements de gonds qui n'ont jamais connu d'huile. En

compensation (avantage qu'il faut savoir payer), nous avons une chambre à nous, où nous prenons nos repas seuls, loin des voyageurs... Je te quitte; nous allons profiter de l'embellie pour faire une promenade jusque chez Benzoni le Bergamasque.

Dimanche, 6 août i8j6. Quel admirable temps! Je ne me rappelle pas en avoir eu un pareil pour une campagne, depuis 59, où j'étais à Saint- Jean-de-Luz. J'en profite tant que je puis. L'endroit est admirable pour les terrains et pour les détails, mais pour les sujets et les sites pittoresques, il faut beaucoup courir et par conséquent se fatiguer. Je profite de cette matinée de dimanche pour me refaire un peu. Ce ne sont que les jambes, du reste, qui protestent, un peu cassées par ces descentes si raides, car je suis en train. Je commence à sentir que j'emmagasine réellement pour la suite. Lugardon est parti pour l'étude : c'est un intrépide, plein d'ardeur, regardant peut-être trop peu ; il n'est content que devant son étude, et pour y arriver ne craint ni course, ni fatigue. Il est sec et maigre, et encore jeune... Je pense être ici toute la semaine prochaine, pour faire encore quelques dessins que je tiens a emporter. Mon fonds d'études sera renouvelé, et il me semble que je pourrai encore faire quelque chose de passable, sinon de meilleur. . . Le temps n'existe plus quand on est au travail; on voudrait tout emporter... Il y a dans cette nature quelque chose d'attachant ; les colorations sont si belles; tout est plus lumineux que dans l'Oberland, les terrains, les roches de granit si colorées et si caractérisées de formes. Les fleurs ne m'ont jamais autant frappé que cette année, sans doute parce que la neige a disparu tard et a retardé leur floraison. Il y a telle place dans le pré, tout près de la maison, où l'on passerait des heures à regarder un petit coin grand comme un mouchoir de poche, cou-

vert des fleurs les plus délicates de formes et des couleurs les plus vives. C'est un ravissement pour les yeux, et je pense souvent aux petites, et à la botanique instructive et amusante qu'on pourrait faire avec elles. Ce serait plaisir de faire ici un séjour tous ensemble.

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