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CHAPITRE IX

La Société des Amis des Arts; Meuron et les artistes. — Le Musée des Beaux- Arts de Neuchâtel ; correspondance avec Auguste Bachelin. — Visite à Eugène Faure. — L'Exposition universelle de 1878: Meuron commissaire suisse à Paris.

A mesure que venait l'âge et que diminuaient ses forces, Meuron consacrait une plus large part de son temps, de son expérience, de son influence aux intérêts de l'art dans notre pays. A la période productive du peintre succédait celle du mécène dont on réclamait de toutes parts l'appui, les conseils et l'autorité. Nous avons vu qu'il ne les refusait jamais.

Il estimait qu'en première ligne il se devait à

l'institution créée par son père en 1842, à cette Société des Amis des Arts dont il était devenu le président après la mort de Maximilien de Meuron, et qui avait si magnifiquement prospéré depuis une trentaine d'années. Elle demeura jusqu'au bout une de ses plus chères préoccupations et comme l'enfant préféré auquel on pense toujours. La correspondance d'Albert de Meuron avec les artistes de ses amis laisse paraître à chaque instant cette préoccupation, cette sollicitude constantes. S'il l'eût voulu, il eût su, mieux que personne, amener, comme on dit, l'eau à son moulin, car il déploya un merveilleux savoir-faire au profit de cette Société, dont il préféra toujours l'intérêt au sien propre. 11 sut la faire profiter de ses relations avec nombre d'artistes, anciens camarades et amis, qu'il invitait à enrichir de leurs envois les expositions neuchâteloises et à qui il rendait, en retour, le service de faire connaître leurs œuvres et de les faire vendre. Grâce a Meuron, on vit pendant de longues années, à Neuchâtel, de la peinture signée Duval, Em. David, Bocion, Lemaître, Castan, Dumont, Mcnnet, Eugène Faure, Édouard [mer, Veillon, Lugardon, Stuckelberg, Zelger, Koller, etc., autant de peintres dont le talent était devenu familier aux Neuchâtelois et qui avaient acquis

parmi nous une sorte de naturalisation, fondée sur l'estime qu'on faisait de leurs ouvrages.

Le noyau principal des exposants, c'étaient toujours les peintres neuchâtelois, mais la porte des Salles Léopold Robert s'ouvrait largement à leurs collègues des autres cantons. Nos expositions acquirent de ce fait une réputation particulière d'hospitalité et d'intimité cordiale; elles ressemblaient à une fête de famille, célébrée tous les deux ans, et à laquelle s'associait le public par des souscriptions d'actions toujours plus nombreuses.

Meuron écrit à Zelger, le ier mai 1874, pour lui donner son avis sur les tableaux exposés par le peintre lucernois, et après lui en avoir parlé avec l'amicale franchise que Zelger réclamait, il ajoute :

J'ai été enchanté de voir votre grand tableau placé, pour vous d'abord, puis pour nous ; plus il se vend de tableaux en dehors de la Société, plus nos expositions ont de chance de prospérer. Celle de cette année est la plus intéressante que nous ayons eue depuis longtemps, et vous la verrez certainement avec intérêt. Nous avons vendu aujourd'hui (le jour de l'ouverture) quatorze tableaux, dont deux petits pour la Société. Ces douze vendus à des amateurs représentent près de 10,000 francs. Si cela va demain • comme aujourd'hui, nous sommes sauvés. Il y a passablement de figures, entre autres des toiles très intéressantes du jeune de Pury, fils d'un de mes bons amis, qui chemine très bien et dont les ouvrages promettent un artiste dis-

tingué. Nous avons aussi un charmant Koller. J'espère qu'il trouvera un amateur, malgré son prix de 4000 francs.

Deux ans plus tard, il écrit de nouveau à Zelger pour lui envoyer les articles parus à Neuchâtel sur le Salon :

Ces revues vous donneront une idée de l'exposition, qui, en somme, a très bien réussi. Nous avons vendu plus que jamais, malgré nos craintes. Je joins aux articles un résumé des ventes, qui a paru hier au soir. Vous voyez qu'il y a lieu de s'encourager et que cette Société, que mon père a fondée avec tant de peine et de persévérance, a pris racine dans le pays. La grosse affaire est maintenant de bâtir un musée, car le local actuel est encombré et ne suffit plus. Ce sera difficile, mais j'espère pourtant que nous avancerons d'un pas cette année.

En 1880, il revient sur cette question vitale du musée, dans une lettre où il prévient son ami de Lucerne que la place va être mesurée aux artistes étrangers à notre canton :

On a décidé que, vu le grand nombre de toiles d'artistes neuchâtelois et leur dimension, on ne pouvait adresser que peu d'invitations à ceux du dehors, une dizaine au plus. Mais il va sans dire que je ne vous ai pas oublié... La Société invitera probablement les artistes à limiter leurs envois. Du reste, mon cher ami, tant que je serai là et pourrai quelque chose, j'espère bien que vous aurez une invitation. Mais nous ne pouvons nous dissimuler que les circonstances se modifient : les artistes augmentent en

nombre, et font généralement trop grand, et l'on n'achète pas les grandes toiles comme les moyennes. Du reste, c'est leur affaire. Mais pour nous, nous allons au devant de l'inconnu. Ou bien il faudra agrandir notre local, ou bien il faudra que le public ratifie le nouveau règlement qui favorise les Neuchâtelois avant tout, ce à quoi il ne se montre pas disposé. L'avenir nous dira ce que nous aurons à faire.

Le local des expositions fut agrandi, en effet, en 1895, par la construction d'une troisième salle. Mais la question du musée, qui avait tant préoccupé Mcuron pendant de longues années, avait, dans l'intervalle, reçu une solution. Cette question nétait d'ailleurs pas nouvelle: déjà en 18 10, Maximilien de Meuron, alors à Rome, rêvait un musée pour sa ville natale, et rédigeait un projet que son fils retrouva dans ses papiers. Dans leur correspondance, dès les années de Dusseldorf, ce sujet revient fréquemment. Pendant qu'Albert séjourne à Paris, son père lui communique à plusieurs reprises ses idées et ses plans. On parlait alors de transformer en musée et local d'exposi-

tion le Palais Rougcmont (ou hôtel DuPeyrou). Albert n'était que médiocrement favorable à ce projet, et se demandait s'il ne serait pas plus pratique de construire un bâtiment ad hoc. Le musée fut provisoirement installé dans les salons de l'hôtel DuPeyrou. Quant aux expositions, elles trouvèrent leur local dans les Salles Léopold Robert, construites en 1864. Cependant, notre petite collection de tableaux se développait, grâce surtout à la Société des Amis des Arts. Albert de Meuron ne négligeait aucune occasion de l'enrichir et stimulait l'esprit de sacrifice qui n'a jamais fait défaut â Neuchâtel. Aussi, la construction d'un musée s'imposait-clle davantage d'année en année.

La question du musée n'a pas Fait de pas précisément, écrit Meuron à Bachelin, en janvier 1874. Mais je tenaille X..., toujours assez bien disposé. Je ne sais si vous avez des espérances sérieuses pour un musée de toutes pièces, mais soyez convaincu que pour cela il nous faudrait 500,000 francs au minimum, témoin Bâle et Zurich, lit les musées, les fit-on, deviennent très vite trop étroits.

Au lieu de construire un « musée de toutes pièces ». Meuron souhaitait un commencement plus modeste, une installation dans des conditions telles, que les bâtiments nécessaires eussent pu être agrandis au fur et à mesure des besoins.

C'est pourquoi il proposait de choisir, pour l'emplacement du musée, la propriété que possédait sa famille, dans le faubourg de Neuchâtel, et qui devait être prochainement vendue. On y eût fait une construction simple et peu coûteuse, susceptible d'être aisément développée plus tard.

Il y a là, poursuivait-il, de quoi aller un bon bout de temps. L'essentiel est d'engrener l'affaire au plus vite. Je n'en sépare pas l'école d'art; mais le musée, ou place pour les tableaux, d'abord. Croyez-moi: ou bien je me trompe fort, ou quand on aura commencé, on ne tardera pas à continuer. L'essentiel est d'avoir de la place de suite, d'augmenter les collections par tous les moyens. Quand un homme devient décidément trop gros pour l'habit qu'il porte, il le fait agrandir... ou éclater. Nous pourrons aller quarante à cinquante ans avec mon projet, au moins. A ce moment, nous n'y serons plus, mais il y en aura d'autres qui, s'ils en font autant que tous ceux qui les ont précédés, sauront faire quelque chose de bien. Laissons-leur cet honneur ; le nôtre sera de les avoir amenés à faire mieux encore.

Nobles et judicieuses paroles. Mais Meuron avait au sujet du musée des idées particulières, qu'il ne réussit pas à faire prévaloir. Il aurait voulu surtout un bâtiment uniquement consacré aux beaux-arts, tandis que d'autres songeaient, — « idée fatale, » selon lui, — à réunir sous un même toit les collections d'histoire naturelle, la bibliothèque, le Musée ethnographique et les

tableaux ! Bachelin souhaitait au moins que le Musée historique fût joint à celui des beaux-arts. Meuron, en lui faisant cette concession, ajoutait (30 juin 1878) :

Vous savez mon programme : le rez-de-chaussée consacré à un Musée historique, mais au point de vue national seulement, et sans les oripeaux des Indiens et autres Caraïbes. (Les médailles devraient rester à la bibliothèque, si l'on agrandit celle-ci.) Des salles pour les plâtres, pour des cours, des ateliers de peinture. La peinture dans les galeries, la gravure dans de petites salles aménagées ad Ijoc. Enfin, si possible, attenant, mais séparé, un local pour une école d'art appliquée à l'industrie, dont l'école de dessin et de modelage ferait déjà le commencement.

Voilà le thème qu'il eût été facile de réaliser dans notre terrain, mais qui deviendra bien autrement difficile dans un bâtiment bien placé dans un beau quartier. Si nous sommes avec d'autres, c'est nous qui serons cognés, je ne vous dis que ça. Aussi, tant que cette malencontreuse idée de fusionner est en cours dans les esprits de nos autorités, je préfère faire le mort que de provoquer une décision que j'envisage comme la mort des projets que j'ai.

Il ajoute qu'il serait disposé, si Ton entrait dans ses vues, à donner gratuitement une partie du terrain immédiatement nécessaire. « Cela fixerait remplacement et engrènerait l'affaire. »

Mon Dieu, si tout le monde pouvait voir les choses comme moi, comme ça marcherait î Nous avons toujours eu à Neuchâtel la manie ou le goût des constructions coû-

teuses. Est-ce ce qu'il nous faut, je vous le demande, pour ce qui nous occupe, et devons-nous lâcher la proie pour l'ombre? Non, ce qu'il nous faut, c'est une donnée qui permette de faire ce que nous désirons avec le moins de frais possible, mais que ce qu'on fera soit fait absolument et uniquement dans un but. Le développement des arts dans toutes les directions est-il désirable pour les Neuchâtelois, peutil leur être d'une utilité incontestable, matériellement et moralement ? Si oui, a-t-on fait pour cela la moitié, le quart de ce qu'on a fait pour les autres institutions ? La question posée est résolue d'elle-même, si j'y vois clair.

Ce que Meuron désire, c'est que les beaux-arts ne soient pas tolérés comme un objet accessoire, dans un édifice où la première place serait réservée à d'autres objets. Ils doivent être cht\ eux, avec la faculté, pour l'avenir, de se développer et s'étendre à leur aise. Il eût consenti à laisser la question du musée en suspens quelques années encore, pour que ses idées eussent le temps de pénétrer dans les esprits. Il redoutait surtout les frais de construction, qui empêchent de satisfaire des besoins réels.

Est-ce une belle façade, je vous le demande, qui développera le goût des arts ? Ne serait-ce point plutôt une simple satisfaction à notre vanité?... C'est bien malheureux que je sois propriétaire de ce terrain, parce que j'ai toujours l'air de prêcher pour mon saint, et que ça me gêne ; mais j'ai beau chercher, je n'en trouve point d'autre, dans ces conditions du moins, espace, et prix relativement

peu élevé. Avec 100,000 francs, j'estime que nous pourrions être casés pour les premiers besoins, et en attendant on va, et l'on démontre par les faits qu'on a bien fait de commencer et qu'il faut continuer... Si je savais écrire comme vous et si je n'étais pas si paresseux à écrire, je pondrais un article par mois sur le sujet.

On sait que la solution recommandée par Meuron fut écartée ; un musée ce de toutes pièces » fut créé dans le quartier de l'est, sur un emplacement qui, selon ses prévisions, ne permettra guère, à l'avenir, les extensions nécessaires. Du moins fut-il consacré spécialement aux beaux-arts : le rez-de-chaussée seul fut, conformément a son programme, réservé aux collections historiques, auxquelles Meuron prit généreusement intérêt en les enrichissant de plusieurs dons. Au Musée des Beaux-Arts, il donna vingt études de son père et soixante dessins de Léonard Lugardon.

Mais il ne cessa de défendre pied a pied l'espace réservé aux beaux-arts contre les envahissements des collections archéologiques. Bachelin avait jeté son dévolu sur l'aile ouest du musée, où il voulait grouper les costumes anciens et uniformes militaires, tandis que Meuron y désirait installer une collection de plâtres artistiques.

Etes-vous malin ? Êtes vous candide ? écrivait-il au tenace directeur du Musée historique. Peut-être tous les deux à la

fois... Chacun sa marotte. A vous les uniformes et le tremblement des hausse-cols, des épaulettes et des fusils. J'ai celle de voir en perspective une collection de moulages que je crois très utile, complément nécessaire de notre nouveau musée. Pour moi, la Vénus de Milo, la Victoire de Samothrace, les frises du Parthénon passent avant les uniformes et les costumes. Vous avez, pour vous, votre activité et les résultats acquis ; moi je n'ai qu'une décision officielle... Vous êtes bien aimable, mon cher ami, mais envahissant en diable, soit dit sans vous offenser.

La discussion se poursuivit, amicale, mais piquante, entre les deux artistes ; Meuron traitait le Musée historique de « ver rongeur » et de ce boa constrictor »; il reprochait à Bachelin d'enlever les positions « à la vigueur du poignet », et il ajoutait, moitié badin, moitié furieux, qu'il allait proposer à la Commission de poser au bas du grand escalier du musée une grille, avec cette inscription: « Entrée défendue pour le Musée historique ». Il ne voulait pas renoncer à ses moulages, qui décidément lui tenaient au cœur. « N'admettez-vous pas, disait-il, la possibilité d'un Bachelin futur pour les plâtres, qui ne pardonnerait jamais à l'autre de lui avoir rogné les ongles avant sa naissance? »

Cette lutte pacifique entre deux hommes également dévoués à l'intérêt général n'est-elle pas touchante, et ne justifie-t-elle pas les quelques

détails dans lesquels nous sommes entrés ? Quand nous regardons en arriére et que nous rencontrons ces figures aimées, Bachelin, Albert de Meuron, nous sommes fiers de ces bons citoyens que l'esprit public animait à un si haut degré, et qui rêvaient de faire de Neuchâtel une ville d'art et de haute culture. Cette pensée tut celle de Meuron pendant toute sa vie; elle devint, dans ses dernières années, sa préoccupation dominante, et c'est encore à la décoration du Musée que nous le verrons consacrer le restant de ses forces.

L'artiste avait cessé d'exposer à Paris, mais n'avait point renoncé a s'y rendre de temps â autre. Quelques bonnes relations l'y attiraient, parmi lesquelles il faut citer ses amis Faure, dont ses lettres ont souvent lait mention. Il avait séjourné plusieurs lois chez eux, en Dauphiné, ce pays du soleil, où la vie est facile et plantureuse. 11 aimait à rappeler les détails charmants de leur hospitalité et l'aimable simplicité des mœurs

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dauphinoises : la maîtresse de la maison, tenant à honneur de conserver les traditions exquises de la cuisine méridionale, ne dédaignait pas d'apprêter elle-même le fin gibier qui abonde dans le pays et qu'arrosent des vins délicieux; et comme on tenait à savourer avec la gracieuse ménagère les mets délicats qu'elle avait amenés à leur perfection, peu importait que le service fût lent et le repas indéfiniment prolongé; une gaîté communicative et des récits pleins de couleur animaient les intermèdes. Meuron n'évoquait jamais ces souvenirs sans un léger accent de reproche à l'adresse de nos pays si sages, où l'on n'a point de temps à perdre pour ces choses.

De son côté, Eugène Faure avait visité son ami plusieurs fois, en 1863, en 1869, en 1874, retenu souvent quelques semaines par les portraits qui lui étaient demandés. En 1876, ils se retrouvèrent à Paris une dernière fois sous le même toit.

Faure était à la gare pour me recevoir, écrit Albert le 1 1 juin de cette année, et Mmc Faure nous attendait devant un bon feu qui me fit grand plaisir, car le temps s'est singulièrement refroidi. J'ai été reçu au mieux par ces bons amis et installé dans l'appartement d'André, actuellement absent, petit salon et plus petite chambre à coucher, mais j'y suis on ne peut mieux. Nous avons causé jusqu'à dix heures, puis sommes partis pour le Salon, que je n'ai fait que traverser, Faure me conduisant devant les tableaux

dont Cherbuliez fait mention. Je ne ratifie pas à première vue tous ses jugements, mais il y a là bien du talent, bien du talent. J'ai mieux vu la sculpture, mais je ne peux pas t'en parler avant d'y être retourné. Paris est toujours le même, toujours beau, toujours animé...

Un deuil rappela Meuron presque aussitôt, et ce séjour écourté fut le dernier où il vit son ami. Deux ans plus tard, il recevait à Venise la nouvelle de sa mort. « Cest un grand vide pour moi, dit-il dans une lettre à son frère. Le plus grand intérêt que j'avais à Paris a disparu avec lui, et je n'aurai plus guère envie d'y retourner. »

Il y retourna pourtant en plus d'une occasion : en 1878, comme président de la Commission suisse pour la section des Beaux-Arts à l'Exposition universelle; en 1880, chez son ami Imer; en 1882, pour l'exposition des œuvres de ce dernier, qui venait de mourir, — nouveau vide dans le cœur et dans la vie de Meuron. — Il s'occupa en même temps de la restauration du Jeune Grec, de Léopold Robert, un des plus beaux morceaux de ce maître, appartenant au comte Guillaume de Pourtalés et qui avait été abîmé dans un incendie â Berlin; cette restauration, confiée à l'habile Kiewert par l'intermédiaire de Meuron, eut un succès merveilleux. Meuron passa aussi à Troyes à cette occasion, pour y voir deux tableaux de

Robert, qui ornent aujourd'hui le Musée de Neuchâtel. Il fit, nous le verrons, encore d'autres séjours à Paris, notamment en 1887, pour l'exposition de Millet, et en 1889, comme membre du jury international des Beaux-Arts.

L'année qui avait précédé l'Exposition de 1878 avait été très laborieuse pour Meuron. Le Conseil fédéral l'avait choisi comme l'un des commissaires suisses pour les beaux-arts. Il était tout désigné pour ces fonctions en raison de sa charge de président de la Société des peintres et sculpteurs suisses. Ce n'est pas qu'il fût très curieux d'assumer ce fardeau; les expositions de ce genre ne lui paraissaient d'ailleurs pas très propres à favoriser l'art véritable. Mais son ami genevois van Muyden lui écrivait : « Quand on hésite, il faut accepter, et c'est justement parce que vous jugez sainement ces grandes foires, que vous pouvez rendre de vrais services. »

Meuron devait avoir pour collègues Albert Anker et Barthélémy Menn. Ce dernier refusa obstinément. « Impossible, écrivait Anker, de le faire sortir de sa sauvagerie homérique. » D'autres se dérobèrent aussi. Enfin, le graveur Weber, de Bâle, accepta l. Ce fut Meuron qui présida la

1 Sa santé l'obligea bientôt de résigner ses fonctions, et Weber fut remplacé par M. Théodore de Saussure.

Commission, et Ankcr, toujours plein d'humour, terminait une des lettres officielles qu'il lui adressait par cette salutation monumentale: « Au revoir, mon cher collègue et Herr Parisenueltausstellungsschweizerkunstabtheilungsspecialcommissiotisprâsident! C'est votre titre officiel. »

La fonction n'était guère moins accablante que le titre. Nous avons sous les yeux le dossier formidable qu'Albert de Meuron avait conservé et qu'il remit à son collègue Jeanneret, lors de l'Exposition de 1889. Le public ne se figure point le travail que réclame l'organisation d'un simple groupe, la correspondance énorme qu'elle rend nécessaire, la multitude de questions délicates qu'elle soulève, et surtout, quand les artistes sont en cause, la bonne grâce et l'habileté qu'il faut déployer pour ménager tous ces amours-propres et éviter les récriminations. « Dans quel guêpier nous sommes-nous fourrés ! » tel est le sentiment qui s'exprime sous des formes diverses dans nombre de lettres que les commissaires échangeaient entre eux. Heureusement, ils surent conserver le calme et le sang-froid au milieu des écueils et des orages.

D'ailleurs, une des qualités maîtresses de Meuron, c'était le don d'organisation. « Il avait, nous écrit Gustave Jeanneret, un bon sens pratique

qui lui permettait de mesurer exactement ce qu'on pouvait demander à un homme, tirer d'une situation, et sans risquer rien, il amenait à bien ce qu'il avait jugé possible. »

Tout en organisant la section suisse des Beaux- Arts, il suivait avec attention les préparatifs qui, de tous côtés, se poursuivaient autour de lui.

Quel monde que cette exposition! écrivait-il. Je crois que c'est plus intéressant maintenant que quand ce sera terminé... Ce sera sans doute magique, mais voir faire l'est plus encore, et se rendre compte de ce qu'il a fallu pour y arriver. Tu vois passer un tombereau de moellons sur un chemin ébauché, entre des plantations déjà pouponnées; une des roues s'enfonce jusqu'au moyeu dans cette fondrière ; aussitôt, six, huit, dix chevaux, s'il le faut, s'attellent, pendant que des hommes jettent des pelletées de pierres dans l'ornière : le tombereau passe, un monceau s'amoncelle, et une machine à vapeur à rouleaux vient l'écraser ; les tombereaux poursuivent leur chemin et vont recommencer ailleurs. On sème des gazons et on bâtit à côté. Point de cris, pas de bruit, tout marche à petits pas, mais cela va toujours.

... Après la matinée passée avec Anker à combiner l'arrangement de nos salles, nous sommes allés à l'exposition générale et y sommes restés jusqu'à six heures, puis, pour donner un but à ma promenade, j'ai eu l'idée de visiter mon ancien quartier. Je l'ai trouvé tel quel ; mais le pèlerinage devenait mélancolique : j'ai passé devant la porte de Ricard, — mort ; de Karl Girardet, — mort aussi ; de Ziegler, — absent, sans que je puisse retrouver sa trace. De là, chez Imer, où je suis resté jusqu'à présent, onze heu-

res et demie, et j'en eus grand plaisir ; en voilà un qui travaille ; il passe les trois quarts de l'année à Venise et m'a fait voir une série de tableaux et d'aquarelles peintes en gondole, et très bien. Il en envoie demain trois à Neuchâtel : cela m'a paru franc, lumineux et très intéressant.

Notre exposition d'ici sera assez bien, grâce au renfort des tableaux faits en France, dont nous ouvrons les caisses... J'espère qu'après demain nous pourrons commencer le placement.

10 avril. Je suis rendu ! De neuf heures du matin à six heures du soir sur nos pieds avec les hommes du Louvre, qui nous ont fait bien de l'avance; je ne sais vraiment comment nous aurions fait sans eux. Paul a passé la journée avec nous ; nous sommes à bout. Tu vois que ce n'est pas précisément une partie de plaisir, sans compter que pour remerciements nous essuierons toutes espèces de critiques ; mais cela glissera comme de l'eau sur du marbre ; il faut toujours s'y attendre. Nous sommes prêts, sauf le catalogue, dont de Saussure veut se charger. Nous n'avons pas eu entre les trois une seule parole de désaccord ; tout a très bien marché de ce côté-là.

J'espère voir aujourd'hui Clément et Boutibonne. Hier, j'ai passé la soirée chez Imer, avec Alfred Berthoud ; nous avons beaucoup parlé de Venise, et nous en causerons prochainement de vive voix avec toi.

Ils en parleront si bien, que Meuron se laissa persuader de passer à Venise quelques semaines, à la fin de l'été, pour y trouver les modèles qui lui manquaient en Suisse.

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