‹ Le peintre Albert de MeuronChapitre 20 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Un ancien projet. — Souvenirs d'Alfred Berthoud. — Impressions vénitiennes. — Séjour en famille. — Études pour la Montagne.

L'idée de reprendre un jour la figure humaine, à laquelle avaient été consacrées ses premières années de travail à Paris, n'avait pas cessé de hanter notre artiste ; le rêve de personnifier la montagne, qui datait de son atelier de la rue Duperré, le reprenait périodiquement, sans qu'il eût pu entreprendre encore de le réaliser dans sa vie de campagne.

Recueillons, à ce propos, la lettre suivante,

qu'il adressait, le 11 janvier 1875, à son ami Zelger, et qui contient de bien intéressantes confidences :

La peinture, que j'avais enfin reprise après la chasse et les vendanges, est interrompue depuis quinze jours. Je ne m'y suis remis qu'aujourd'hui... J'étais cependant bien entraîné et avais presque terminé un petit tableau pour un amateur de Bienne, qui me l'avait demandé à la suite de l'exposition. Croiriez-vous que c'est mon premier tableau commandé, depuis vingt-cinq ans que je fais de la peinture ? Aussi je tâche de soigner le monsieur, ou plutôt son tableau. A vrai dire, je n'ai jamais beaucoup regretté ce manque de commandes; n'en ayant pas besoin» je me sentais plus libre. J'avoue pourtant qu'il y a eu certains moments où cela m'aurait encouragé et stimulé.

Dès que j'aurai terminé ce petit tableau, je vais m'occuper sérieusement de ma figure de la Montagne. C'est une toile que j'avais commencée à Paris, il y a huit ou neut ans, et pour laquelle j'avais fait tous les dessins. La jeune fille est représentée au moment où l'éveillent les premiers rayons du soleil, dont elle se gare d'un bras. Une gaze légère, simulant les légers nuages flottant au matin sur les cimes, me servira à jeter un voile discret sur les pallies qui le demandent. La pose est assez gracieuse, me dit-on, et je tâcherai, par la coloration et l'effet, de mettre de la poésie sur l'ensemble. Le terrain lui-même a de l'intérêt par son importance, toutes les plantes devenant de grandeur naturelle ; le rhododendron y figure naturellement : j'en ai une grande étude, faite à cette intention il y a tantôt huit ans. J'introduirai aussi des oiseaux et un chamois, à demi dissimulé par une touffe d'alperose. J'ai fait empailler des perdrix, et quand j'en serai à l'exécution, je

crois que ce sera très intéressant. Le sujet, par sa nature allégorique, me permet de me tenir dans une vérité relative et de ne faire que ce que je voudrai. Je crois sentir ce côté-là. Le plus difficile est le modelé de la figure, éclairée horizontalement et un peu d'en bas. J'avais heureusement dans mon atelier de Paris une disposition d'éclairage dans laquelle j'ai pu faire mes dessins.

Je ne suis pas sans inquiétude, mais je me dis que si j'échoue, je ne ferai de mal à personne et que le travail en lui-même m'aura bien intéressé. Ce sujet peut donner une chose heureuse et originale, ou une chose totalement ratée. C'est l'histoire de réussir.

... Je ferai quelques études de tête d'après ce que je pourrai trouver autour de moi... Il y a dans le village une petite fille de douze ans dont je crois pouvoir tirer parti, une expression charmante. C'est la tète qui doit sauver le nu. Si elle n'est pas d'un caractère pur et chaste, je suis enfoncé vis-à-vis d'un public peu fait au nu dans nos expositions. Le sujet le demande et n'a pas de raison d'être sans cela.

Tel était le projet dés longtemps caressé par le peintre.

Les bonnes causeries de Paris, en 1878, et un concours de circonstances particulièrement favorables, lui ouvrirent le chemin et facilitèrent la reprise de ce projet. Il partit durant l'automne 1878, pour Venise, où il retrouvait son jeune collègue Alfred Berthoud. Nous laissons celui-ci conter cette première visite à Venise, qui, on le verra par la suite, mit l'artiste en goût d'y

revenir, quelques semaines plus tard, avec sa famille, et d'y prolonger son séjour jusqu'en juillet de l'année suivante.

— Eh bien, au revoir dans un mois à Venise! me dit Albert de Meuron en me serrant la main à la gare de Concise, en septembre 1878. J'irai finir ma Jungfrau 1 dans l'atelier que vous m'offrez.

Le Rio San Trovaso où j'habitais, à deux pas du palais Clary, aboutit aux Fondamenta délie Zattere, qui bordent la Giudccca. L'église de San Gervasio c Protasio, en vénitien San Trovaso tout court, y domine de ses blancs clochetons un dédale de ruelles entrecoupées de jardins. De ravissants petits ponts d'une seule arche, sertie d'une élégante moulure, et dont la clef de voûte est ornée d'écussons, traversent les canaux sillonnés tantôt par le sandolin agile, la gondole élégante ou le pesant burchio. Les ingénieurs mo-

1 Ou La Montagne.

dernes, qui remplacent à Venise ces ponts gracieux par d'affreuses passerelles en fer, comblent les canaux et les transforment en terre-pleins bordés de maigres acacias, n'avaient pas encore pénétré dans ces quartiers-là. A deux pas, le large quai des Zattere, tantôt paisible, mort parfois même, puis subitement bruyant et encombré, lorsqu'un des transports géants de la Peninsular and oriental Company vient y jeter l'ancre, et dépasser de ses grands mâts les créneaux des palais.

C'est dans ce pittoresque milieu que débarqua notre ami, un beau soir de septembre.

Le lendemain matin, n'entendant point de bruit dans sa chambre, je me disais qu'il devait être fatigué et dormir encore; mais les heures s'écoulaient, et je me décidai à heurter à sa porte. Point de réponse. J'ouvre, la chambre est vide. Inquiet, je sors sur le quai, et trouve Meuron en bras de chemise, assis comme un vieux Vénitien sur le mur de la Fondamenta, tenant une rame dans la main et discutant avec les gondoliers qui l'entouraient la qualité et la provenance du bois qui servait à la confection de ces rames.

fe cite ce trait pour montrer à quel point notre ami, à peine arrivé dans un milieu nouveau, s'intéressait à tout ce qui touche au métier.

Très assidu au travail, il se mit immédiatement à son tableau de la Jungfrau, déjà composé à Paris, et pour lequel il lui fallait des modèles qu'un peintre vivant à la campagne, en Suisse, ne peut guère rencontrer. Avec un enthousiasme et une ardeur juvéniles, il recommença l'étude du modèle vivant, et le soir, dans l'un des trois ateliers qui, avec deux chambres et une cuisine, composaient notre modeste logement, nous avions des séances régulières, auxquelles assistaient deux amis communs, l'amiral Acton. amateur distingué, et le peintre Imer. Ce dernier, ami intime de Passini, était très aimé des jeunes artistes alors à Venise, et Meuron, qui là aussi s'intéressait toujours avec bonté aux efforts des jeunes, voyait chez lui van Haanen, Ruben, van Thoren, l'Américain W. Gedncy Bunce et d'autres encore. De ses anciens camarades parisiens ou autres, il en retrouva fort peu, à l'exception toutefois du sémillant Rico, dont la tendance artistique ne lui allait guère.

Malgré les nombreuses journées où le sirocco, qui fait de si jolis ciels moutonnés à la Véronèse, abat complètement l'énergie des artistes vaincus par cette chaleur moite qui vient d'Égyptc, Meuron a fourni à Venise une somme de travail

considérable. Sans parler de son tableau la

Jungfrau, dont il fit une réplique, craignant de perdre, en les alourdissant, certaines qualités d'une première ébauche déjà très poussée, il exécuta des têtes de caractère et plusieurs grands morceaux d'architecture, parmi lesquels une vue de la Salute.

S'intéressant, comme nous l'avons dit, à toutes les questions touchant au métier, il suivait de prés l'exécution de poignées de porte en bronze, dont il avait relevé l'empreinte au Palais Ducal et qui ornent aujourd'hui la porte d'entrée de sa maison de Corcelles. Son amour pour le bronze et le marbre trouvait à Venise un aliment constant. La brocatelle de Vérone surtout, celui des marbres qu'il préférait à tous les autres, avivé par l'air de la mer, revêt des tonalités plus intenses, une richesse de ton inconnue ailleurs. Saint Marc est sous ce rapport un splendide musée des marbres les plus précieux et les plus rares, et ce musée, il le connaissait à fond.

Meuron aimait le peuple à la fois en artiste et en cœur généreux. Il avait pris sous sa protection un de ces deshérités de la vie, comme il y en a tant à Venise, un pauvre petit vieux, marchand de citrons et colporteur d'antiquités. Celui-ci venait de temps en temps lui offrir soit un beau plat de cuivre repoussé, soit un lambeau d'étoffe

rare, datant de Yantica Republica et dont les chatoiements séduisaient son œil de coloriste. Il avait avec son protégé de longues conversations sur la vie du peuple â Venise, ses privations, ses misères. Un mot surtout, un mot profond, qui résumait la douce philosophie de ce pauvre diable, avait frappé Meuron ; il le répétait souvent. « Et alors, lui demandait-il un jour, quand vous n'avez plus rien à manger, que faites-vous donc ? — Si patisce, » fut la réponse. — On souffre, et voilà tout !

Nous avions comme domestique une espèce de factotum qui répondait au nom de Beppo. Beppo servait à la fois de valet de chambre, de cuisinier, de modèle et de gondolier, type curieux de Vénitien rusé, dont la philosophie rappelait un peu trop souvent celle de Diogéne, et qui, au fond, avait une très haute idée de sa qualité de Vénitien. Lorsque Meuron lui donnait le moindre petit paquet à porter, chose du reste abhorrée de tous les Italiens, on l'entendait grommeler entre ses dents : Nualtri non setno di terra ferma! (Nous autres, nous ne sommes pas des gens de la terre ferme !)

Vivre à Venise et ne pas naviguer librement sur ses nombreux canaux est une privation, un non-sens, car la silhouette majestueuse des

vieux palais, aussi bien que l'intimité du rio où grouille la famille du gondolier, ne se voient bien qu'en gondole ou en sandolo. Le moderne vaporetto, bon pour les gens pressés ou les touristes Cook, ne pourra heureusement jamais circuler dans ces canaletti, dont le già stali ou già prend avertisseur, qui prévient la rencontre à angle droit des deux becs de proue, trouble seul le poétique silence. Nous avions donc notre sandolo amarré à l'escalier de la fondamenta, et une fois la journée finie, nous partions pour un voyage de découverte dans quelque quartier inconnu. Meuron, habitué à la loquette de nos lacs, était un habile rameur, et j'ai toujours été surpris du peu de temps qu'il mit, car c'est chose fort difficile, à bien démêler les contre-courants produits par la marée dans les différents canaux.

De là cà vouloir chasser sur la lagune, il n'y avait qu'un pas. Aussi ne tarda-t-il pas à se mettre en relations avec un tragante, espèce de batelier chasseur, possesseur d'une canardière préhistorique qui m'inspirait de vives craintes. Cet individu, nous le découvrîmes trop tard, avait la spécialité de tirer des mouettes, de leur couper la téte et les pattes, et de les faire vendre, troussées en pigeonneaux, aux jeunes ménages inexpérimentés. Meuron dédaigna ce passe-temps indigne

d'un vrai chasseur, et quitta son batelier aussitôt qu'il s'aperçut que le vrai gibier de la lagune, le canard sauvage et le grand courlis, ne se trouvaient guère aux portes de Venise, et qu'il fallait aller jusqu'à San Donà délia Piave pour les rencontrer en abondance.

Pour compléter cette aquarelle si vivement enlevée, nous citerons une ou deux lettres de l'artiste lui-même, qui racontent ses joyeuses impressions de la première heure, et l'aspect si caractéristique de la vie vénitienne.

7 septembre iSyS. Je suis arrive à Venise à la tombée de la nuit. C'était bien beau, et bien que j'eusse pensé la connaître déjà par la peinture, je ne m'attendais pas à ce que j'ai vu. Berthoud et [mer m'attendaient sur le quai de la gare, un large bassin où vous attendent côte à côte une longue rangée de gondoles, qui vont vous emmener et vous déposer devant votre porte. Tu peux te représenter le charme qu'il y a à glisser sur une eau comme une glace par un beau clair de lune. On n'a pas même la vue du travail du gondolier, qui est derrière vous. Les gondoles sont installées très confortablement, et on se rend vite

compte que leur construction est le résultat d'une longue expérience ; on ne saurait qu'y ajouter. L'adresse des gondoliers est à l'avenant Ils ont une dextérité étonnante pour tourner ces petits canaux parfois larges comme des ruelles, et s'avertissent du côté qu'ils vont prendre par un cri très particulier. Jamais le moindre choc ; et cependant il n'y a pas que des gondoles à rencontrer dans ces couloirs; il y a des barques qui amènent l'eau, le bois, les denrées de toute nature. L'eau remplace absolument le cheval, qui n'existe pas ici. Au jardin public, il y a deux haridelles qui jouent le rôle des chameaux ou des éléphants au Jardin d'Acclimatation et pour la joie des gamins: tant pour un tour de jardin, attelés à de misérables carrioles.

Ces canaux sont extrêmement pittoresques ; il y a toujours de l'imprévu, et c'est amusant de voir arriver des montagnes de fruits, courges, melons, pommes, figues, raisins.

Samedi, nous avons eu la chance de nous trouver au pont du Rialto, au moment où s'organisait une sérénade sur une barque : piano, harmonium, haut-bois, deux voix de femme et un ténor, — un véritable concert. La marée devenue favorable, la barque est sortie de l'ombre du pont, et une vingtaine de gondoles, la nôtre parmi, ont suivi. C'était de l'excellente musique. Des deux côtés une foule, assise à acciapar on po di fresco l, ou qui suivait lentement; on n'entendait pas un mot, tant l'attention était recueillie ; les gondoles glissaient côte à côte au fil de l'eau...

Dimanche, nous avons été aux îles Murano, Burano, Torcello. Cette dernière se compose d'une église, d'un campanile, avec quelques maisons, restes d'une ville importante ravagée par Attila avant que Venise fût née. Nous

1 Accrocher un peu de fraîcheur.

n'avons pas vu la fabrique de Murano, qui était fermée, mais nous avons fait à Burano un dîner de couleur locale chez un nommé Gambarotta,avec poissons et coquillages que nous allions acheter chez le pêcheur du bourg. C'est tout plaisir de voir Berthoud s'escrimer avec tout ce monde. Il connaît la langue, un patois qui vous étrange. Il se tire toujours d'affaire avec une plaisanterie. Son Beppo est l'être le plus original : il apparaît le matin pour faire une cuisine du cru, fait ses chambres d'une manière sommaire, très sommaire, puis revient, vers le soir, savoir s'il doit faire à dîner ou aller se promener.

Notre local et notre vie ont leur charme, mais ne conviendraient pas à tout le monde. C'est une vieille cascine où tout est réduit à sa plus simple expression, un peu à la napolitaine. Les planchers sont en bois, ce qui est rare ici, et les puces foisonnent. Si nous n'avions pas les «chiodi» (moustiquaires), les cousins seraient plus insupportables encore.

20 septembre. Hier, le modèle nous ayant fait faux-bond pour deux heures, nous avons été voir la confrérie de Saint-Roch, sorte de loge maçonnique religieuse qui a dû être puissamment riche. Les parois et le plafond d'une immense salle sont entièrement peints par Tintoret, les dallages en mosaïque de marbre d'une richesse et d'un goût parfaits. Tout l'intérieur, les rampes d'escalier, la façade sont de- Palladio, et d'une grande beauté. Avant-hier, je suis entré à Saint-Marc avec les derniers rayons du soleil : tu ne saurais te faire une idée de la richesse et de la poésie que revêtent ces vieilles voûtes et ces vieilles murailles, revêtues en entier de mosaïques superbes sur fond or. Ce n'est pas grand, mais d'une poésie de couleur qui ne ressemble à rien de ce que nous avons vu ailleurs en Italie ; c'est unique.

Les femmes sont jolies, en général ; elles ont toutes l'attache de la tête particulièrement gracieuse. Il en est de même dans le peuple, mais avec un aspect souffreteux. Il y a bien de la misère ; on sent que beaucoup ne mangent pas à leur faim ; les impôts municipaux sont très lourds, et ici tout doit être amené du dehors. Les marchés de fruits et de poissons sont fort riches.

Je jouis beaucoup de mon séjour ; c'est une ville et une existence enchanteresses, — a la bohème, tout à fait. Le temps est splendide, la température idéale. J'ai le modèle tous les jours. Nous Taxons laissé à quatre heures aujourd'hui et pris le vaporetto du Lido, où nous avons pris un bain de mer délicieux, sur une plage de sable unie comme un tapis, avec une atmosphère d'une douceur sans pareille. Nous avons dîné de fritures, et la soirée était si belle, que j'ai proposé à Berthoud une promenade en gondole au retour. Nous avons fait tout le tour de la Giudecca et débarqué devant notre porte...

Nous dînons ce soir chez Mme Robert, la fille d'Imer, qui a passé l'automne à Venise et en est dans le ravissement.

24 septembre. Berthoud me presse beaucoup de revenir ici cet hiver pendant que je suis en train, et allègue des raisons de toute sorte qui ont leur valeur. La maison que va quitter Mmc Robert ferait notre affaire... C'est bien tentant... Je rapporterai tous les renseignements possibles. Quant à mon travail, cela me serait précieux. J'ai une grande figure, trois quarts de nature, et une tête de femme très belle, mais très difficile (Domenica). Je tiens à les rapporter finies, si possible.

26 septembre. Nous voici en pleine pluie. La mer a été très forte ces jours ; on l'entendait gronder dans le lointain contre le Lido. Mais la lagune est calme comme un

lac, ou à peu près... En attendant, je travaille comme je ne l'ai pas fait depuis longtemps. Il n'y a rien comme le modèle pour vous pousser.'.. Ce soir, j'étais bien fatigué ; j'avais eu sept heures consécutives de modèle, à part le déjeuner de midi, et demain c'est à recommencer. Tu vois que ce n'est pas précisément une vacance... Depuis trois jours, je n'ai vu que la mer grise et les Péninsulaires qui arrivent. Tout l'équipage est hindou. On en rencontre des escouades en turbans blancs ; moutons, oies, canards, arrivent de Bombay directement comme approvisionnement de route ; ils amènent aussi des perroquets de toutes couleurs, qu'ils débitent ici. La grande grue fonctionne continuellement.

25? septembre. Les dimanches sont de vrais jours de fête. Aujourd'hui, par exemple, nous avons eu une journée idéale, une de ces journées qu'on se rappelle toute la vie. Partis à huit heures avec le bateau de Chioggia, par un ciel et une mer comme on n'en peut avoir qu'ici, nous avons suivi le canal et longé les bourgs qui bordent les murazzi. Le temps était d'une splendeur et d'une limpidité que je n'essaierai pas de te décrire. Toutes les îles, les forts, noyés au lointain dans une brume impalpable ou éclairés d'un vif rayon ; les voilures des barques, de couleurs variées et chaudes, alternant de l'ombre à la lumière, une mer sans vague, un repos absolu.

Chioggia est une île reliée à la terre ferme par une sorte de jetée qui termine la lagune à l'ouest. Nous y arrivions à l'heure de la sortie de la messe ; toute la population était sur la rue; marché de poissons, marché de fruits, marché de friperie, et une vie ! comme à Naples, avec moins de cris et de bruit.

Lundi malin. Je me suis levé de bonne heure, après une nuit passable. Les nuits sont le revers... Il y en a bien

un autre encore, et plus grave : c'est de se sentir vieillir et de manquer du ressort nécessaire. Malgré cela, j'espère faire quelque chose. Tout est si beau, et relativement facile, comme à Capri. J'attends mon modèle, et j'espère que l'entrain arrivera avec lui. Berthoud n'en manque pas, lui: il a une ardeur qui fait mon admiration et mon envie. Il est vrai qu'il a vingt-cinq ans de moins sur les épaules. Il est parti à six heures pour son étude ; il travaille à un panneau de poissons, qu'il destine à la salle à manger de Corcelles et qu'il va peindre au Rialto, où est le marché aux poissons ; ceux qui lui ont servi de modèles, il les rapporte à Beppo, qui en fait notre déjeuner. Je suis toujours très content de sa société, c'est un charmant garçon. Je l'entends qui rentre ; il chante toute la journée.

Six semaines plus tard, Meuron, après être revenu en Suisse dans l'intervalle, s'installait à Venise avec sa famille.

Ma femme se plaît beaucoup ici, écrivait-il à Zelger, le 5 décembre, et les enfants n'ont encore témoigné aucun regret d'avoir quitté Corcelles. Elles ont moins de leçons, plus de temps à la musique et beaucoup à l'italien, qui est une nouveauté... Ma sœur a le projet de nous rejoindre au printemps avec mon frère, et ma belle-sœur Salomon

passera auprès de nous ses vacances de Pâques avec son fils. Vous voyez que nous serons « réclamés», comme on dit à Neuchâtel.

...L'architecture est ici aussi intéressante que la peinture. Partout il y a quelque chose à voir, et jamais rien de laid. La couleur embellit les choses les moins intéressantes par elles-mêmes, à plus forte raison celles qui sont déjà superbes. Cette atmosphère dont on a si souvent parlé n'a rien de trompeur, et si je n'ai pas été empoigné d'emblée, je sens que tous les jours cette ville m'empoigne davantage. Elle est du reste si agréable à habiter, les Vénitiens sont si doux, si polis, que pour des étrangers il n'y a pas de ville qui la vaille.

Notre palazzo donne sur un canal qui aboutit à cent pas de là à celui de la Giudecca, que je longe tous les matins pour aller à mon atelier. Ce quai si animé par l'arrivée et le débarquement des navires fait une charmante promenade ; les vues du matin et du soir sont d'une beauté exceptionnelle par de belles journées. Nous avons acheté, Berthoud et moi, un sandolo, petit bateau très léger, amarré devant notre porte et sur lequel nous faisons tous les jours une promenade...

Il y a ici quelques artistes de talent, dont j'ai fait la connaissance : Ruben et Passini, tous deux Viennois, ce dernier aquarelliste de grand talent, et van Haanen, peintre hollandais de grand mérite. En fait d'Italiens, peu d'artistes remarquables. Je suis allé voir l'atelier de Molmenti, professeur à l'Académie et ancien ami des frères Robert.

Ce qui m'enchante le plus et où je compte trouver à faire quelque chose, ce sont les îles du voisinage, Murano, Torcello et tous les points du Lido, jusqu'à Malamocco et Chioggia...

J'ai repris la figure pour laquelle je suis venu ici. J'es-

père qu'avec la vue des belles choses qui sont autour de moi, j'arriverai à faire quelque chose d'intéressant.

22 mars iSjy. Je commence à entrevoir la fin de mon travail. Croyez que c'est dur à amener à chef, une figure nue, quand on n'a fait que du paysage pendant vingt ans. Je ne sais si cela sera bien, mais j'aurai fait ce que je pouvais et satisfait une envie que je refoulais depuis longtemps. Je ne resterai pas du moins sous l'impression pénible d'avoir commencé une chose sans avoir pu l'achever. Je cherche à faire quelque chose d'aérien ; toute la figure sera enveloppée comme d'un nuage léger, le gazon émaillé de fleurs alpestres ; il faut que ce soit la montagne, avec tout ce qui la caractérise.

Mais la réalisation de ce rêve n'était pas aisée. Il écrit, le 10 avril, à son frère :

J'ai bataillé avec le fond du ciel, et je commence cà voir un peu clair. Je ne voudrais pas faire des nuages comme dans les tableaux décoratifs qui m'entourent. Cela fait très bien, et serait peut-être le meilleur parti, et probablement le plus facile; mais j'ai trop vécu de la montagne pour vivre de l'abstraction et m'occuper uniquement du côté décoratif. Une figure dans les nuages, qui est vue de près, suppose un brouillard plutôt qu'un nuage, qui n'a de forme précise que vu à distance, et je cherche un compromis. J'ai besoin d'une nuée pour bien des choses, pour voiler des parties qui, faites ad naturam, donneraient un cachet trop réaliste et choqueraient peut-être. Un brouillard me serait aussi nécessaire pour rassembler l'intérêt ; mais il faut un motif de forme dans cette nuée, et c'est là le difficile.

Meuron écrivait un jour à Bachelin : « Décidé-

ment, la montagne est mon lot, et je pense que je n'en sortirai plus. » — La montagne, elle avait fini par devenir pour lui une sorte de personnalité, dont il contemplait en rêve le charme attirant. C'est bien là ce qui explique qu'il ait si patiemment cherché â l'évoquer dans une figure symbolique, à traduire ainsi les émotions éprouvées durant toute une vie devant cette nature grandiose: une femme, couchée sur la cime fleurie, dans sa vierge nudité, incarnant la paix supraterrestre, la pureté, l'attrait presque divin de l'Alpe. Cette création, qui contrastait avec son oeuvre d'un robuste et simple réalisme, le tourmenta longtemps; elle subit plus d'une métamorphose. « C'est, disait-il plaisamment â Bachelin, une maladie chronique; on n'en a plus guère que de celles-là, à mon âge; ce qui n'empêche pas d'être emporté par une autre à l'improvistc. »

Le tableau fut exposé à Ncuchâtel en 1880, et donné au Musée, cinq ans plus tard, par les artistes neuchâtelois. Le public, peu accoutumé à voir des académies dans nos expositions et qui s'obstinait à envisager Meuron comme un paysagiste, fut un peu déconcerté par une manifestation aussi insolite de son talent. Au reste, dans cette grande page où s'affirme un maître-peintre, Meuron ne se flattait point d'être parvenu à évo-

quer pleinement la radieuse vision qui l'avait longtemps obsédé. 11 poursuivait un idéal presque insaisissable, et de telles entreprises sont l'honneur d'un artiste. Mais, l'âme de la montagne, ne l avait-il pas exprimée cent et cent fois dans ces simples et fortes études de hauts pâturages, de troupeaux épars, de sommets déserts et de lacs alpestres, qui disent avec tant de puissance la poésie des hauteurs et la virginité des solitudes? Quand on a peint le Pâturage d'Iseltwald et les Bergers de la Bernina, on est du nombre des élus, on est de ceux qui ont dit à leur heure ce qu'eux seuls pouvaient dire, ce que nul ne dira plus comme eux.

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