UNE FAMILLE N EUCH AT ELO ISE
nouvelles qui se présentaient à lui de ville en ville. Ce n'était pas petite chose en 1801 que ce long voyage de trois semaines : pas de voiture publique, pas de relais de poste ; on achetait un carrosse qui vous menait au but non sans bien des péripéties et des traverses, par des routes difficiles, où une roue brisée, le manque de chevaux, pouvaient arrêter deux ou trois jours le voyageur dans des endroits perdus. La mére de Maximilien ne montre cependant aucune sollicitude inquiète et traite en homme fait ce jeune homme de seize ans. Elle est aussi large pour la dépense de ses fils qu'elle est exacte à en exiger le compte.
La marque de confiance que tu me donnes, lui écritelle peu après son arrivée à Berlin, en me consultant sur un retour de goût pour le militaire, me touche, mais en même temps m'embarrasse et me fait de la peine. Je voudrais avoir toutes les lumières possibles sur cette matière, pour te donner un avis efficace.
Puis, après lui avoir cité le témoignage de plusieurs membres de la famille qui avaient fait des armes leur carrière et y avaient trouvé, malgré quelques brillants avantages, une dure servitude:
Il est vrai, ajoutc-t-clle, que notre pays n'offre que peu de ressource aux esprits ambitieux. Mais je ne crois pas que tes goûts te portent du coté des succès brillants. Dès lors il me semble que, meublant ton esprit de connais-
sances variées et de talents agréables, tu te rendras d'autant plus capable de remplir honorablement la tache plus sérieuse qui pourra se présenter par la suite, ou de t'occuper d'une manière intéressante dans ton intérieur; car pour être batteur de pavé, je m'assure que ce ne serait jamais ton goût. Sois bien persuadé du reste, mon cher fils, que ce que je t'en dis n'est pas pour t 'imposer mes sentiments; ma carrière est finie, la tienne commence. Je n'ai plus que des vœux à faire pour votre bonheur et votre prospérité; quoi que ce soit que vous entrepreniez, je ne veux avoir auprès de vous que le droit de représentation.
Les deux frères vivaient à Berlin dans un intérieur charmant, plein de bonhomie et de distinction. Maximilien se louait beaucoup de ses hôtes et des relations qu'il avait bien vite formées au dehors. Malheureusement, bien peu de ses lettres de ce temps nous ont été conservées, mais nous en avons le reflet dans celles de sa sœur, où certaines allusions et de gaies reparties font deviner le ton d'enjouement des lettres qu'il écrivait luimême. Son heureux naturel, un extérieur avenant, lui gagnaient aisément les cœurs et lui aplanissaient le chemin. Cette correspondance révèle une intimité charmante et très tendre. Maximilien, de six ans plus jeune que sa sœur, tient déjà dans sa vie une grande place, et lui inspire une confiance et une considération touchantes; elle plaisante d'ailleurs gentiment ses petits travers, lui
UNE FAMILLE NEUCH ATELOISE )
raconte les menus incidents de la vie de Corcelles, et donne, parfois avec une pointe de malice, des nouvelles des amis et voisins. Les lettres qui arrivent de Berlin, pleines d'un aimable abandon, semées de portraits humoristiques ou de plaisantes boutades, sont lues en famille au coin du feu ; c'est, on le devine, l'incident le plus piquant de la quinzaine, la joie des parents âgés réunis à cette époque au château de Corcelles, et que Maximilien lui-même énumére dans une lettre pleine de jeunesse :
Embrasse pour moi la chère et bonne tante* Gothon, la tante Suzette, les oncles, Marianne Brun et sa mère, tout le monde enfin. Je sens tous les jours davantage ce que vaut la vie de famille, et c'est dans l'espoir de la retrouver bientôt que je reste le plus dévoué de tes fils... Quant à toi, ma chère mère, fortifie ta santé, c'est là tout ce que je demande au Ciel pour toi et pour toute la famille. Donne-toi des sujets de contentement, et pour ce qui est de ceux que je pourrais te procurer, et qui dépendront de moi, avec quelle ardeur ne vais-je pas m'y attacher, afin que par mon application et ma bonne conduite je ne vous fasse jamais regretter vos bontés et les sacrifices que vous avez faits et faites encore pour moi ! Dans ma conduite, je ne viserai qu'au contentement de celle à qui je dois tout.
A ce cercle de personnes déjà mûres, mais d'un esprit gai et dispos, il faut ajouter la sœur aînée dont nous venons de parler et qui avait atteint déjà l'âge respectable de vingt-deux ans; elle joua
un rôle considérable dans la vie de ses frères et de leurs enfants; vive, affectueuse, pleine de sens et de jugement, le souvenir de c< mademoiselle Julie» est encore cher à tous ceux qui l'ont connue. Alphonse, le frère aîné, qui devait mourir de bonne heure, ne quitta guère son domaine que pour un voyage à Berlin et un séjour à Paris. L'amélioration de ses terres et de ses écuries, la prospérité de sa meute, la pèche, la chasse et les relations d'un voisinage assez étendu, suffisaient à remplir sa vie.
Les Meuron sont venus vendanger à Bonvillars, écrit sa sœur en 1801, accompagnés du général et des Messieurs M*, père et fils, tous personnages de belle et joyeuse humeur; aussi y avons-nous ri quelques bonnes fois. Ces Messieurs s'étaient arrêtés à Corcelles à leur passage et nous avaient remis le dessin que tu as fait à Francfort et qui est charmant. Depuis ton départ, nous n'avons pas quitté Corcelles, à l'exception de notre mère, qui a été appelée plusieurs fois en ville pour les affaires du lointain. Faites un peu réflexion, jeunes gens, du surcroit de travail qui nous incombe depuis que vous êtes absents, n'y eût-il que les écritures. Dieu sait que de peine j'en ai eu au commencement! Vous ne pouvez croire combien votre absence ramène d'une façon pressante la pensée de notre digne père, de ses conseils et du grand besoin que nous avions encore de lui.
Le 10 janvier 1802, elle reprend la plume, de Neuchâtel :