‹ Le peintre Albert de MeuronChapitre 8 sur 25 · UNE FAMILLE N E U C H A T E LO I S E · texte numérisé non relu

UNE FAMILLE N E U C H A T E LO I S E

Berlin à la fin de l'hiver 1806, en quête d'un travail rémunérateur. De graves événements s'étaient produits dans l'intervalle : Neuchâtel venait d'être cédé à la France, et le jeune homme ne pouvait guère espérer y obtenir une charge publique; son frère lui écrit en effet :

Le nombre des emplois sera diminué de beaucoup parmi nous sous ce nouveau régime, et dans tous les cas, puisque tu es en passe de trouver de l'occupation là où tu es, gardetoi bien d'en négliger l'occasion. Il nous tarde de connaître le résultat de tes démarches et de savoir que le Roi les a vues de bon œil.

11 sollicitait un poste qu'il paraît avoir obtenu peu après, car, en septembre 1806, nous le trouvons à l'œuvre comme secrétaire dans les bureaux où il souhaitait d'entrer, « bien heureux, lui disait Sigismond, d'avoir été dispensé d'un apprentissage aussi long qu'ennuyeux, » et en possession d'une carrière de quelque avenir, « si le calme peut une fois renaître en Europe ».

Mais le calme n'était pas près de renaître. Les événements allaient se compliquant plutôt, et malgré les avantages de sa position, le jeune <( secrétaire intime » poussait souvent un soupir vers le paisible manoir de Corcelles; il regrettait les libres habitudes de la maison paternelle, que chacun des enfants avait toujours préférées à la vie de la ville. L'humeur douce, la sereine philosophie de leur mère, que les événements contraires ne savaient point troubler, rendaient le séjour de Corcelles bienfaisant pour tous ; les années se succédaient sans rompre la patriarcale intimité de ce cercle de famille toujours le même :

La santé de notre mère est meilleure qu'elle n'a été depuis quelque temps, écrit Sigismond ; elle jouit beaucoup de la campagne. Alphonse a acheté une nouvelle paire de bœufs pour que les chevaux puissent rester à sa disposition, car elle ne se promène plus volontiers à pied.

Fût-ce le désir de revoir les siens, ou les difficultés croissantes où la Prusse se trouvait enga-

UNE FAMILLE NEUCH A TELOISE 13

gée, ou plutôt encore la vague répugnance qu'une nature franche et loyale éprouvait à se plier à certaines exigences de la diplomatie? Toujours est-il que, sans que rien nous ait avertis de son départ, Maximilien se trouve en 1808 a Paris, tout occupé d'études de peinture, auxquelles pour la première fois il peut se vouer sans partage. Ce n'est pas a dire que sa famille prît encore au sérieux sa vocation. Sigismond, déçu dans les projets qu'il avait formés pour son frère, laisse même percer un certain scepticisme :

Ainsi donc, lui écrit-il le 3 mai, continue à peindre, mon cher, et à t'amuscr à ce qui te procure une occupation agréable. Tant qu'on ne manque de rien, on moralise avec une facilité et une sagesse admirables, et puisque Dieu nous conserve cette aisance, à nous de lui en rendre grâce et d'employer notre temps le plus utilement possible. Tant qu'il ne s'agira que d'éviter l'ennui ou l'oisiveté, je suis persuadé que nous aurons toujours par devers nous des ressources de reste. Mais à quoi aboutira en fin de compte cette perfection a laquelle tu te sacrifies, si encore tu l'atteins jamais ? Ou je te connais peu, ou je doute que tu cherches jamais à te faire une réputation comme artiste. Veux-tu te consacrer à la carrière des beaux-arts? Yeux-tu être artiste absolument, uniquement, être peintre, en un mot ? Je ne le crois pas.

On voit que le préjugé était tenace. Et deux ans plus tard, Maximilien, fixé depuis quelque temps à Rome, où déjà les premiers artistes du

moment avaient remarqué sa copie d'un Claude Lorrain et d'autres œuvres plus personnelles, recevait une lettre de son frère conçue à peu près dans les mômes termes. Mais cette divergence d'opinion n'altérait en rien l'intimité de leur union fraternelle. On en peut juger par la lettre suivante, datée du 24 octobre 18 10 :

J'arrivai avant-hier de Neuchâtel, où j'étais allé pour les vendanges, et ce me fut une douce joie que de trouver ici une lettre à mon adresse. Chacun était impatient de savoir ce qui t'avait retenu à Milan. Avec Rosette B , a Corcclles depuis quelques jours, on commenta ton séjour dans cette ville. Nous cheminâmes avec toi du cé>té de Bologne, passant à Livourne, à Florence, pour arriver enfin à Rome, et avant toi, bien sûrement. C'est te dire combien ton voyage nous intéresse et combien le jeune artiste occupe notre pensée. Puis on parla des arts et des chefsd'œuvre que tu vas admirer, de la musique italienne, des opéras italiens composés à Paris et des morceaux que l'an passé on chantait avec toi. Nous nous disions : « Si seulement il était ici! Combien on rirait! A coup sûr, cousine, vous seriez l'objet de quelque plaisanterie! » Et nous devisions, les pieds sur les chenets, lorsque arriva la tante Gothon, toujours travailleuse comme la fourmi, chargée d'une énorme corbeille de haricots qu'il s'agissait d'écosser avant de s'attabler autour du tapis vert.... Telle est la vie du salon de Corcelles.

L'illustre conseiller a fait et rentré sa vendange de la Murée, montée à 39 gerles. Puis le démon de la chasse de s'emparer de notre messire, qui brûlait d'impatience de nepouvoir y courir plus tôt. Hier enfin, précédé du sieur

Page 1