J.-A.-J. Ayed à M. de Marigny
Mai 176^. A M. Cochin. [Note triarginale .]
Monsieur
Je ne porte point envie à mes confrères pour les grâces nouvelles qu'ils viennent d'obtenir de la bonté du Roy. Je rens au mérite supérieur de MM. Dutnont, Chardin et Vien toute la justice qui leur est due. Mais j'ay cru, Monsieur, devoir profiter de cet événement pour rappeler à votre souvenir qu'ayant l'honneur d'être de l'Académie depuis trente-quatre ans, j'ay tâché de fournir ma carrière avec honneur et de façon à mériter quelques fois par mes foibles productions que vous daigniés m'encourager par votre suffrage.
J'ai soixante-deux ans, et je suis un des plus anciens de cette Compagnie. J'ay quelquefois pris la liberté. Monsieur, par un effet de la confiance que me donnoient vos bontés, de vous représenter que je n'avois pas encore eu la moindre part aux faveurs que le Roy veut bien répandre sur les artistes, et vous daignâtes me faire espérer que vous voudriés bien vous intéresser pour moy. Il y a près de vingt ans que je commençai le portrait du Roy, que je n'ai pas eu le bonheur de finir, et que j'ai fait divers ouvrages par ordre de Sa Majesté qui me sont dus encore. Il accepta même le portrait de l'ambassadeur turc, que je pris la liberté de lui présenter.
CORRESPONDANCE D'AVED 191
et il me promit, de sa bouche royale, une gratification que je n'ai pas reçue. Je n'ai jamais cru devoir la solliciter, parce que j'ay toujours pensé qu'il y avoit d'autres récompenses destinées aux artistes et qui sont plus flatteuses et plus honorables, telles qu'une pension. C'est là. Monsieur, la grâce dont je serois le plus jaloux, et c'est une faveur que vous avés eu la bonté de me faire espérer. Que je serois heureux, si vous jettes les yeux sur moy, Monsieur, lorsqu'il en vacquera une. Je ne vous fais point ma cour. Monsieur, aussi assidûment que je le désire, et que la force de mon attachement m'y engage, parce que je crains de vous importuner par mes prières et mes sollicitations. Je serois plus hardy si, depuis longtemps, je ne demandois pas toujours.
J'ai l'honneur, etc.. Aved.
Publiée dans les « Archives de l'art français », ipoy, p. 24, avec la date du 6 août 176). Cette date est erronée, les observations de Cochin sur la lettre étant datées du 8 juin lySj. En réalité, F original n'est pas
daté, mais porte en marge : « Mai ».
[Obseryations de Cochin sur U lettre précédente.]
Monsieur,
Les sollicitations de M. Aved sont justes, et la manière dont il vous les expose me paroît décente. Il est digne des grâces du Roy, et quelquefois il a paru avec le plus grand succès dans la carrière des arts ; mais il n'est pas le seul qui en soit digne, et tous les sujets sur qui vous les avez versées ne l'étoient pas moins.
Quand on supposeroit que leur mérite n'eut toujours été qu'égal, ils paroissent en avoir un plus grand besoin et avoir fait plus de sacrifices à leur art ; ce seul grain dans le cas d'équilibre suffisoit pour emporter la balance.
M. Aved est le plus accommodé, quant à la fortune, d'entre ses confrères ; il a su joindre un commerce honnête avec l'usage de ses talents, en quoy il n'est point blâmable ; mais c'est ce qui le fait regarder comme n'ayant pas le même besoin des grâces du Roy. On ne peut lui exposer cette raison, qu'il croiroit détruire en déclarant qu'il ne désire ces pensions qu'en ce qu'elles ont d'honorifique ; mais il n'est pas moins vray que les autres méritoient de même d'être honorés, plusieurs même ayant plus de célébrité que lui, et que c'étoit un secours qui paroissoit leur être plus utile.
Cependant, il mérite de n'être point négligé. L'occasion de distribuer une de ces pensions semble n'être pas éloigné, M. Le Clerc paraissant proche de sa fin'.J'auray l'honneur alors de vous exposer les raisons qui militent pour lui et celles qui parlent en faveur de ces concurrens.
Quant à ce qu'il a eu le malheur de faire des ouvrages pour le Roy qui n'ont point été payés, c'est sans doute une chose fâcheuse et à laquelle les gens d'art ne sont que trop sujets, lorsque n'étant pas instruits, ils se trouvent présentés à la cour par des personnes qui n'ont pas cnsuitte le pouvoir de les faire payer. Je crois que c'est le cas de M. Aved. Cependant, le portraict de l'ambassadeur turc étant une chose existante, s'il vous plaist de lui faire ce bien, vous pouvés le lui passer en compte et le faire déposer au cabinet du Roy. Ce seroit une chose de grâce de votre part, quoyque de justice de celle du Roy, car il ne paroist point que ce tableau ait été fait pour les Bàtimens du Roy.
Je suis, avec, Monsieur, votre très, etc. Cochin.
Ce 8 juin 1763.
Publiée dans les « Archives de l'Art français », içoy, p. 2^-2j. I. Sebastien Le Clerc, fils du graveur, mort aux Gobclins, le 39 juin 1763.