J--A.-J. Aved à J.-B. Rousseau
10 octobre 1738.
Monsieur,
Vous ne sauriés vous imaginer jusqu'à quel point a esté mon inquiétude. Je me suis [veu hier presque brouillé avec M. le comte de Luc au sujet de notre porteret. Dans ma dernière lettre, je vous marqués qu'il y avet très longtems que je n’avés eu l’honeur de le voir, qu’il étoit ou à Conflans ou à Savigny. Je n’avés pas pue trouver un jour pour luy faire porter le tableaux tout finy; enfin j'ay sue hier qu'il étoit arivés; je luy et fait porter chez luy; on m'a raportés qu'il ant parue un peut fâchéz et qu’il avet dit: « On me l’aporte bien tard. » Moy, qui l’aime d'inclination et qui ne vouderet pas, pour tout ce que j'ay, eitre mal avec luy, je vous avouray naturellement que cela m'a empêché de dormir et que j'ay esté dès huit heur du matin à l’archevesché savoir mon sort. Je luy et dit mes raison; il m'a dit pourquoy je n’avés pas esté à Savigny; comme j'aités aucupés à faire le porteret de Mme de Mailly chez M. le marquis de Nesle, il ne m'a pas esté possible. Il s’est rendu à mes raison; il m'a dit : M. Rousseau te pâte et je luy et écrit que je te ferés des tracasserie; je luy et répondu que j'alés vous écrire tout à l'heure et que je ne voulés pas cela prit rassine dans votre esprit. Il m'a priés de luy renvoier notre porteret pour qu'il le vit à loisir; dans sa colère, il ne l’avet veu qu’en gros. J'ay esté trois heurs avec luy, où nous n'avons fait que parler de vous. Je luy et dit qu’il me paroisset que vous aviés envie de revenir, et qu’il fauderet faire son possible pour cela; il m'a dit: « Est qu'il n'entend pas le françois? Ne seret-il pas en surté à l’archevesché, à Conflens ou à Savigny? Un homme de son mérite sera toujours libre, — ce sont ces même parolle, — et l'on seret encore trop
heureux de l'avoir. » Je peut vous asurer, Monsieur, que tout le monde pence également sur
1. La lecture de la correspondance de J.-B. Rousseau montre qu'il doit s’agir ici de Voltaire.
votre retour et rende justice à votre mérite. M. le marqui de Nesle est très flatté des chause aubligente que je luy et dit de votre part ; il vous offre toujours sa maison et vous pouvés le comter au nombre de vos amis. Un de mes amis me dit hier qu'il venet de chés M. de Fontenelle, où l’on avait beaucoup parlés de vous, et qu'il avet dit qu'il ne voiet pas que ce fût une chose bien dificille pour vous que de revenir; qu’il n'y avet personne qui s'oposât à votre retour, et quand même vous vouderis | voudriés | finir par un acomodement, on dit que ce ceret la plus petitte chose du monde, qu'il ne reste que le fils de Sorin, qui est dans une misère affreuse. Tout le monde vous rend justice, et l’on est bien persuadé que vous n'avés nul part à tout ce dont il s’agit, et M. le comte du Luc m'a dit qu'il étoit impossible de faire casser tout ce qui a esté fait, ou [et] qu’il fallet s’acomoder ou revenir sens rien dire, et que vous seriés sure de trouver plus d’amis pet-estre que vous ne pencés. Vous voyés, Monsieur, que je vous dit tout ce que j’entent dire dans le monde et même je prespar la voie afin de vous acuser juste. Je ne désire rien tant que d’avoir l'honneur de vous embrasser à Paris et de vous prouver à quel
point j'ay l’honeur d’estre, Monsieur, votre très humble et très aubéisant serviteur.
Aved.
Ce 10 octobre 1738.
J'ay déjà parlés à M. Fages pour votre amy Parmentier. Je feray de mon mieux.
[Adresse] : À Monsieur, — Monsieur Rousseau, -— à Bruxelles.
Publiée dans les « Archives de l'Art français », 1007, p. 8-10. L'éditeur ajoute que la lettre est scellée d' «un cachet rouge représentant une jolie tête de femme >». Ce cachet doit être le même qui ferme la lettre n° 8, et représenier la reine Marie Lecxinska ». (Voir notre fac-similé.)