LE
Te LE PEINTRE AVED
nous effacer derrière eux, permettant ainsi, autant que possible, à notre lec-
teur de se faire une opinion personnelle.
Ce qui caractérise l'œuvre d’Aved c’est qu'il est, avant tout, un portraitiste. Il n'est pas une de ses toiles qui ne reproduise une effigie humaine.
Peut-être est-il possible de discerner quelques-unes au moins des raisons qui ont pu déterminer Aved à se « spécialiser » ainsi.
Au temps où il commença de travailler, ce n’était pas absolument une nouveauté que de voir un peintre se vouer exclusivement au genre du portrait. Rigaud, Largillière, n'ont guère fait que cela. La chose, toutefois, n'était pas encore courante ‘. L’éclatante réussite de ces grands portraitistes n'en paraissait que plus remarquable. De telles carrières pouvaient tenter un jeune artiste qui devait chercher l'emploi le plus fructueux de son talent.
Les influences subies pendant son enfance et sa jeunesse avaient pu disposer Aved à ce choix. Il vécut, nous l'avons vu, à Amsterdam; ses biographes anciens insistent sur l'étude qu'il avait faite des maitres des Pays-Bas ; son œuvre, ses collections montrent combien il les aimait. Or, on sait quelle place éminente le portrait tient dans l'art des Flamands et des Hollandais. Une bonne partie de l'œuvre de Rubens, de Van Dyck, presque toute celle de Frans Hals, en sont le témoignage. Quant à Rembrandt, ses inoubliables effigies avaient dû, au premier chef, frapper notre artiste. l
Des faits plus faciles à contrôler ont pu décider la « vocation » d’Aved.
L'un des principaux, nous le répétons, fut sans doute les avantages de cette carrière. En ce début du dix-huitième siècle, la vogue du portrait était grande. Il n'était guère, non seulement de grand seigneur, mais même d'homme — ou de femme — tant soit peu à son aise qui ne voulût faire fixer son image. On sait quelle quantité de portraits nous à laissés cette période. Il y avait là une source presque assurée de revenus; un succès
1. MARCEL (Pierre), La Peinture française au début du xvi siècle, p. 238, n. 3.
pouvait attirer dix commandes : ; un artiste habile pouvait acquérir autant de gloire que de profits.
Mais un point important différencie l’œuvre d’Aved de celle de ses illustres devanciers. Ceux-ci nous ont surtout laissé de leurs modèles des images qui les fixent dans un costume, une attitude un peu compassés, un peu tendus : costume, attitude du rôle officiel qu'ils ont voulu jouer. Il n'en est pas de même chez notre artiste. Ses modèles sont rarement en apparat. Les femmes s'occupent à quelque ouvrage, comme Madame Arlon ou Madame Crozat; à leur toilette, comme Madame de Bacquencourt ou, comme Mademoiselle de Seine et l’inconnue en bleu, se reposent, en une attitude familière. Combien d'hommes notre peintre a représentés en costume très simple, dans leur cabinet, tenant un livre ou une gravure | Aved, en somme, a surtout donné des portraits « bourgeois ».
Nous n’entendons pas dire par là, bien entendu, qu'il s'est borné à nous conserver les traits de petits bourgeois, de commerçants, de financiers. Il a peint des dames, des magistrats, des soldats, des ecclésiastiques, des artistes, de grands seigneurs, deux souverains. Mais, au contraire de nombre de ses devanciers, il n'a jamais été attaché au service d’un prince, d’une cour, d'un grand personnage. Et surtout, il nous a laissé de ses modèles des images familières ; celles de leur vie et non celles de leur rôle. La personnalité de chacun d'eux, que d’autres artistes auraient marquée par quelque trait appuyé, par quelque procédé un peu gros, Aved la suggère et la montre avec autant de netteté, par la science avec laquelle il met en valeur chaque objet, chaque trait du visage.
Les circonstances, peut-être autant que ses dispositions naturelles, ont pu amener le peintre à diriger son talent dans cette voie. Il est certain qu'Aved ne faisait pas fi, le moins du monde, des honneurs officiels. Nous
1. « Le portraitiste, dit Richelet, gagne de quoi faire bouillir son pot, parce qu'il n'y a pas de bourgeoise un peu coquette et un peu à son aise qui ne veuille avoir son portrait. On reconnoît aisément les femmes
coquettes.… au nombre de copies qu'elles font faire de leurs portraits. » RICHELET, Dictionnaire de la langue françoise, éd. de 1728, t. III, p. 220.