‹ Le peintreChapitre 18 sur 40 · PROBLÈME · texte numérisé non relu

PROBLÈME

Mettre en perspective trois bonshommes espacés de 30 mètres, sur un chemin bordé d’arbres.

Voici une route bordée d’arbres .Trois bonshommes s’y échelonnent, séparés les uns des autres par un intervalle de 30 mètres.

Je veux les dessiner perspectivement, c’est-àdire chacun dans la grandeur apparente qu’il aurait dans la nature.

Je commence par mettre en perspective les deux rangées d’arbres.

La base du premier arbre de gauche A et la base du premier arbre de droite B seront les deux points d’où partiront les deux lignes de fuite, et P sera le point où elles se rejoindront sur l’horizon.

Ces deux premières lignes AP et BP seront les deux lignes de fuite des deux rangées d’arbres sur le sol ; tous les arbres composant la bordure du chemin, depuis le premier jusqu’au dernier plan, appuieront donc leur base sur ces deux lignes.

J’élève maintenant sur A et sur B une perpendiculaire s’arrêtant plus ou moins au-dessus de l’horizon suivant la nature des arbres figurés. Des sommets G et D de ces perpendiculaires, j’abaisse deux lignes rejoignant à leur tour P sur l’horizon. Ces deux nouvelles lignes fuyantes déterminent la hauteur des deux rangées d’arbres, c’est-à-dire que tous les arbres, pour rejoindre

PERSPECTIVE

l’horizon, devront se déterminer en hauteur sur ces deux lignes.

Ma perspective d’arbres est trouvée, et, ce qui l’indique, ce sont les quatre lignes de fuite, dont deux au-dessous de l’horizon marquent les bases, et deux au-dessus de F horizon marquent les sommets.

Il s’agit maintenant de déterminer, non plus

Fig. 135.

leur hauteur perspective, mais le degré d’écartement de leurs troncs entre eux, car nous les supposons plantés régulièrement, à intervalles égaux

Pour y parvenir, nous établirons sur la ligne de terre, ou base du tableau, une échelle de proportion disposée horizontalement. Nous supposerons que la distance entre chaque arbre est de 3m,50.

Nous tracerons, du point de distance D jusque sur la ligne de terre, une ligne en passant par le point A ; à partir du point d’intersection de cette ligne et de la ligne de terre, nous diviserons de gauche à droite la ligne de terre en autant de fractions égales qu’il y aura d’arbres dans l’une des rangées, et nous supposerons que chacune de ces fractions mesure 3m,50.

Cela fait, nous tirerons à partir du point de distance autant de lignes que nous aurons de sections, et chacune de ces lignes aboutira au point séparatif des sections sur la ligne de terre. Tous les points où ces lignes rencontreront AP détermineront les places occupées par les arbres de la rangée de gauche.

Pour trouver les points correspondants de la rangée de droite, il suffira de tirer des horizontales partant de tous les points de gauche et aboutissant à BP.

Enfin ces mêmes points de gauche et de droite, bases des arbres, seront élevés perpendiculairement jusqu’aux lignes fuyantes CP et DP, ce qui donnera en haut le même degré d'écartement qu’en bas.

Il ne restera plus alors qu’à dessiner la forme des arbres.

Cette première partie du problème résolue, aucune difficulté ne subsistera pour l’autre, car la perspective des trois bonshommes sera comme

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le corollaire de celle des arbres eux-mêmes.

En effet, les arbres de chaque rangée sont séparés les uns des autres par une distance de 3m,50. Si nous plaçons les pieds de notre premier bonhomme au niveau de la base du premier arbre, les pieds du second, éloignés de ceux-là de 30 mètres, seront entre la base du huitième et celle du neuvième arbre (3m,50 étant répétés dans 30 mètres environ huit fois et demi), et les pieds du troisième au niveau de la base du dix-septième.

Maintenant, supposons que ces personnages aient une taille de lm,75, c’est-à-dire juste la moitié de l’une des divisions de la ligne de terre. Connaissant leurs bases, il nous suffira, pour connaître leurs sommets, d’élever sur la ligne de terre une perpendiculaire représentant lm,75; et procédant ensuite comme nous avons fait pour les arbres, nous aurons nos trois bonshommes en perspective à la distance demandée.

Moyen usuel pour mettre en perspective des bonshommes, soit sur une route, soit dans une rue.

Dans la démonstration qui précède, les arbres de la route, par leur plantation régulière et symétrique, ont complaisamment aidé à la solution du problème.

Mais sur un chemin dépourvu d’arbres, dans

une rue, comment s’y prendre pour arriver au même but?

Il faudra recourir alors à une sorte d’échelle de proportions que nous indiquons ici comme moyen usuel extrêmement simple et commode.

Voici un chemin figuré par deux lignes partant de la ligne de terre LT et fuyant vers l’horizon LH pour aboutir à P.

Sur ce chemin se trouvent cinq personnages ; comment les mettre en perspective, comme le chemin lui-même ?

Je commence par les fixer sur le chemin dans l’ordre et aux places jugés convenables pour mon tableau, en indiquant leurs pieds, leur base, par cinq points dénommés A, B, G, D, E. — A étant la base la plus rapprochée ; E, la base la plus éloignée.

Ceci fait, je tire de A, base du premier personnage, à P, point de fuite principal, une ligne fuyante AP.

Je tire de chacun des points A, B, C, D, E à cette ligne AP une horizontale. Les cinq points d’intersection de ces horizontales avec la ligne de fuite AP ne sont pas autre chose que les cinq bases de mes personnages reportés sur cette ligne.

Je prends pour hauteur du premier personnage une perpendiculaire Al.

Du sommet de cette perpendiculaire Al, je tire

PERSPECTIVE

une ligne de fuite IP, et de tous les points d’intersection des horizontales avec la ligne de fuite AP j’élève aussi des perpendiculaires rejoignant IP.

J’obtiens ainsi cinq autres points d’intersection 1,2, 3, 4, 5. Ces points marquent les sommets de mes cinq personnages.

J’ai donc leurs bases et leurs sommets, et il me suffirait au besoin de ces repères pour établir la

perspective à peu près exactement en reportant 1, 2, 3, 4, 5 au-dessus de A, B, G, D, E {fig. 136).

Pour faire ce transport d’une façon encore plus

juste, j’élève des perpendiculaires sur B, G, D, E, et je tire de 2, 3, 4, 5 des horizontales rejoignant respectivement chacune de ces perpendiculaires. Les quatre points d’intersection de ces huit lignes marqueront les sommets des quatre personnages B, C, I), E reportés exactement à

PERSPECTIVE

ment à l’endroit voulu. Quant au premier personnage A, sa hauteur n’est pas à trouver, puisqu’elle a été fixée tout d’abord.

Donc nous avons Al pour hauteur du premier personnage, B2 pour hauteur du second, G3 pour hauteur du troisième, D4 pour hauteur du quatrième et E5 pour hauteur du cinquième {fi g. 137).

Les figures 138, 139, 140, 141, 142, 143, 144 aideront l’élève à se familiariser avec les déformations produites par la différence des niveaux ou par toute autre cause, et lui fourniront les premières données d’une opération élémentaire de perspective.

Essayez vous-même l’expérience suivante :

Votre cuvette est sur une table de toilette, à environ 75 centimètres du sol. Baissez-vous jusqu’à ce que vos yeux soient au même niveau que

les bords delà cuvette, et observez avec attention : Au moment précis où le bord le plus rapproché

Fig. 141.

cachera l’autre, vous aurez l’impression d’une ligne droite horizontale.

Relevez-vous lentement ; peuà peu le bord le plus éloigné apparaît, et tous deux s’arrondissent légèrement; puis c’est l'intérieur de la cuvette qui se

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montre, pendant que les bords s’arrondissent de plus en plus.

Posez maintenant la cuvette à vos pieds, et restez debout. La partie inférieure a complètement disparu, l’intérieur est visible en entier, les bords accusent un cercle parfait.

Fig. 144.

Pour des recherches d’un ordre plus complexe — l’élève ayant, je l’espère, trouvé ici les premiers éléments ou tout au moins lés premières indications, — devra consulter les traités spéciaux de Chevillard et du savant professeur Jullien.

Une petite recette du grand Léonard.

Et maintenant que j’ai dit de la perspective ce qui m’a paru le plus indispensable, je ménage au lecteur une surprise bien inattendue.

PERSPECTIVE

C’est celle d’une petite recette exceptionnellement commode pour les personnes qui n’aiment pas se donner de peine et qui sont heureuses de trouver un travail tout fait.

Par une étrange anomalie, c’est le grand Léonard, l’artiste universel, l’une des plus vastes intelligences de son temps, l’un des plus actifs travailleurs de la pensée, c’est celui-là qui prend parti pour les paresseux, et qui a le soin de leur révéler un moyen pratique de mettre leurs tableaux en perspective sans en savoir le premier mot.

« Ayez, dit-il, un carreau de verre bien droit « de la grandeur d’une demi-feuille de grand « papier, et le posez bien aplomb et ferme entre « votre vue et la chose que vous voulez regarder. « Puis éloignez-vous du verre à la distance des « deux tiers de votre bras, c’est-à-dire d’environ « 1 pied 1/2; et, par le moyen de quelque instru- « ment, tenez votre tête si ferme quelle ne puisse « recevoir aucun mouvement.

« Après, couvrez-vous un œil ou le fermez, et, « avec la pointe d’un pinceau ou d’un crayon, « marquez sur le verre ce que vous verrez au « travers. Et contredirez au jour sur du papier ce « qui est tracé sur le verre. Enfin, calquez ce « dessin qui est sur papier pour en tirer un autre « plus net sur un nouveau papier. Vous pourrez « mettre en couleur ce dernier dessin si vous

« voulez, mais ne manquez pas d’y observer la « perspective aérienne. »

On voit que l’on peut, de cette façon, calquer positivement l’image de la nature. Mais, pour que le résultat ne laisse rien à désirer, il est absolument nécessaire que ni la tête de l’opérateur, ni la vitre ne puissent bouger pendant l’opération.

Un dernier mot sur la perspective

En terminant cette partie un peu aride, je ferai remarquer que, si utile que soit la perspective, elle doit se trouver d’abord dans le coup d'œil du dessinateur avant de s’affirmer par des lignes géométriques.

Apprenez les règles et les procédés perspectifs, mais que jamais la perspective ne règne en souveraine ; qu’elle se borne à contrôler et à corriger, s’il y a lieu. Voilà son vrai rôle. Rôle extrêmement précieux, nous l’avons constaté, mais secondaire, et auquel l’artiste aurait tort d’attribuer une part prédominante.

Il peut se présenter, en effet, tel ou tel cas où le moyen scientifique trop rigoureusement appliqué nuira au sentiment, et où une légère infraction — sciemment commise — aux lois de la

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perspective linéaire, contribuera puissamment à l’effet.

On rencontre assez fréquemment chez les maîtres les plus célèbres de ces sortes de duperies voulues et calculées.

Ces exceptions n’infirment en rien la règle ; elles démontrent seulement que la science a pour mission de servir l’artiste en qualité d’auxiliaire, non de l’asservir en despote.

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