‹ Le peintreChapitre 22 sur 40 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

!, Définition nécessaire imitation ou interprétation

C’est ici le moment d’insister sur un point capital, et le lecteur me permettra une nécessaire digression.

La nature doit-elle être copiée servilement, ou seulement interprétée ? Grave question, qu'il est essentiel d’examiner et de résoudre pour éviter tout malentendu; car de l'une ou de l’autre de ces deux expressions, de sens très différent, peut dépendre l’orientation de l’élève.

Imitation signifie copie fidèle, et rien de plus. Est-ce bien là le but de l’art? Consiste-t-il à imiter un fruit, un arbre, de façon à produire une illusion telle qu’un oiseau aille donner du bec dans la toile, pour manger l’un et se percher sur l’autre?

Le plus brillant peintre de fleurs a-t-il jamais réussi à attirer les papillons sur son tableau?

Les prunes juteuses, les pêches veloutées, les raisins vermeils ont-ils jamais, malgré certaines légendes, trompé les abeilles?

Evidemment non.

Le peintre de fleurs, de fruits, de nature morte même, a une tout autre ambition que celle d’exciter la convoitise des oiseaux et des insectes.

L’effet général, qui naît de l’heureuse distribution de la lumière et de l’ombre, les différents motifs colorés, qui, par leur opposition savante, doivent à distance imprimer au tableau sa note harmonieuse particulière et son ordonnance décorative, le préoccupent pour le moins autant que l’exécution véridique de chacun des objets figurant dans sa composition.

Si Vollon, dans ses belles décorations d’armures et de draperies, recherchait avec passion la puissance de l’effet par une large interprétation du morceau ; si Biaise Desgoffe, dans des conceptions tout autres, mais non moins intéressantes, nous a prouvé par ses pierres précieuses et ses riches étoffes que l’amoureux ciseleur des détails savait, avec un art merveilleux, les soumettre aux exigences de l’ensemble ; si Corot, le plus émouvant peut-être des maîtres paysagistes modernes, a imprégné ses œuvres de tant de sublime poésie ; à plus forte raison, le peintre de portraits, de genre, d’histoire, a-t-il à s’occuper d'autre chose que de copier bien sagement la nature. Il doit la

pénétrer, se l’assimiler, et ensuite la traduire largement, l'interpréter, ajouter ce qu’il sent à ce qu’il voit.

Un histrion, célèbre à Rome, imitait un joru, entre autres cris, celui d’une oie. Un marchand, voulant mieux faire encore, s’en alla chercher une oie vivante, la rapporta et la fit crier le plus fort qu’il put.

A sa grande stupéfaction, il fut hué et jeté dehors.

Plus près de nous, un élève d’un de ces ateliers de la rue Bonaparte, d’où sont sortis tant de beaux et vigoureux talents, le jeune X..., imagina un jour de composer et de peindre, en dehors

des heures d’études de l’Ecole, un tableau groupant un pain de ménage, une cruche de grès, et un fromage de Brie entier : le tout disposé sur le coin d’une table de cuisine et grandeur nature.

Il fut — le seul à la vérité — très satisfait de son œuvre, et ne manqua pas, à la clôture de l’année scolaire, de la mettre à une exposition des travaux d’élèves.

L’arrangement et l’effet étaient piteux; la cruche en carton, la table en zinc. Le fromage, en revanche, était à s’y tromper. Aussi obtint-il un de ces succès dont l’amour-propre se souvient longtemps. Ce fut devant la toile un attroupement ou plutôt un défilé ininterrompu. Les élèves

de tous les ateliers se dirigeaient d’instinct de ce côté, guidés par une odeur pénétrante... et par les mouches.

Un bon camarade trouvant que, pour être complet, il ne manquait à ce fromage que l’odeur, avait pris sur lui de combler cette lacune, et trouvé moyen d’étaler subrepticement une couche de vraie Brie sur la peinture !

Il me fut fait à moi-même par Chartran ou par Collin — je ne sais plus lequel de ces deux artistes devenus illustres — une charge fort spirituelle (en ce temps-là, c’est un tout autre qualificatif que je lui appliquai).

Ils étaient déjà de redoutables anciens, à l’atelier Cabanel, quand j’y pénétrai, timide nouveau. Je commençais ma première figure peinte et, palette en main, je m’escrimais sur ma toile, cherchant à y mettre avec une exactitude méritoire tout ce que je voyais sur le modèle vivant. Pour plus de conscience, je m’étais rapproché de façon à ne laisser échapper aucun des détails du corps.

J’avais déjà subi pas mal de quolibets et de dures moqueries de la part de mes camarades, tout en servant de cibles aux croûtes de pain, aux torche-pinceaux et aux vieux tubes à couleurs que de temps en temps nous recevions ma toile et moi. Mais un nouveau doit revêtir le triple airain.

L’heure du déjeuner venue, on m’envoya, en

qualité de nouveau, chercher les traditionnels cornets de pommes de terre frites, les boudins grillés, les saucisses chaudes et les petits pains, pour les anciens déjeunant à l’atelier, afin de ne pas perdre de temps.

Après avoir, traditionnellement aussi, prélevé sur chaque cornet une ou deux frites pour me dédommager un peu de mes misères, je rentrais avec une quinzaine de déjeuners sur les bras, lorsque, en retournant à ma place, distribution faite, je vis, ô stupeur! que des cheveux et des poils véritables avaient en mon absence poussé sur le crâne de mon bonhomme, et à tous les endroits où la nature se charge d’en orner le corps humain.

Je sus bientôt d’où venait le coup. Raphaël Collin — ou Chartran — avaient quelque peu épilé un autre malheureux nouveau, et avaient collé dans la pâte fraîche le produit de leur récolte.

Très vexé, mais très naïf, je n’approfondis pas sur le moment le sens de cette bizarre plaisanterie, et mis tôut mon orgueil à supporter stoïquement ce nouveau trait; mais je ne tardai pas à comprendre ce que cachait de critique fine et juste cette simple farce qui m’avait été si cruelle, et tâchai, par la suite, d’en faire mon profit.

Non, l’Art n'est pas une simple imitation,

puisque ce qui, avec l’histrion, amusait tant le peuple romain, était non pas le cri de l oie en luimême, mais ce cri sortant burlesquement de la bouche d’un homme et impliquant un effort, une étude, peu noble, mais à la portée de la foule grossière ; et puisque les plaisanteries concernant le fromage de X..., ainsi que ma première figure peinte, étaient une protestation spontanée contre la recherche unique du trompe-l’œil, et devaient nous servir à l’un et à l’autre d’utiles leçons pour l’avenir.

Qu’il s’agisse de nu, de paysage ou de nature morte, si nous nous contentons d’être des copistes, malgré toute notre exactitude, nous serons toujours au-dessous de la réalité.

Les ressources de la palette nous permettrontelles jamais de rivaliser avec l’éclat du soleil?

On peut donc affirmer que si Limitation de la nature est le prélude de l’Art, l’interprétation en est le terme et le véritable but.

L’aspirant artiste doit débuter par le commencement, faire aussi complète que possible l’éducation de son œil, copier, copier toujours sans s’occuper d’autre chose, jusqu’à ce qu’il ait réussi à rendre ce qu’il voit très exactement, et par le dessin, et par la couleur. Mais c’est alors qu’il lui faudra se dégager, s’affranchir, s’élever, faire œuvre d’artiste, et ne considérer le métier en luimême, c’est-à-dire l’exécution, que comme un

moyen de nous initier au sens profond du sublime et mystérieux poème qui se déroule sans fin sous nos yeux.

G’est pénétré de ces idées que l’élève doit aller de bavant et entreprendre de gravir les degrés du pénible labyrinthe qui mène à l’Art pur.

Sinon, qu’il reste en bas, et limite son ambition à un appareil photographique.

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