CHAPITRE VIII
» Ccr nature morte
Dans un précédent chapitre, je me suis sensiblement écarté de mon programme, en me laissant aller à certaines considérations quelque peu étrangères à la pratique.
Je me hâte de rentrer dans les limites que je me suis tracées et je reviens aux conseils purement techniques.
Entre nous, avec intention, j’ai un peu dépassé la mesure, me basant malgré moi sur l’enseignement de l’École des Beaux-Arts. En réalité, beaucoup de peintres de nature morte et de paysagistes n’ont jamais eu besoin, pour produire de belles œuvres, d’étudier la figure peinte.
Mais qui peut le plus, peut le moins.
Maintenant, donc, que vous voici passé à Tétât — sinon d’artiste accompli — du moins de peintre commençant à connaître son métier, je veux essayer de vous guider dans chacune des voies spé-
ciales où votre tempérament personnel pourra vous engager.
Ce n’est pas que les moyens d’exécution diffèrent profondément d’un genre à un autre genre. Toute peinture, quel que soit le genre particulier du peintre, obéit à des lois générales à peu près identiques.
Toutefois, le peintre de nature morte, le paysagiste, le peintre de portraits et le peintre d’histoire envisagent la nature à des points de vue si différents les uns des autres, que ce serait merveille si les conditions de leur faire devaient demeurer strictement les mêmes.
Je commencerai par la nature morte.
Voici — par exemple — un superbe coffret incrusté d’or, et d’aspect décoratif; séduit par sa forme originale, par sa coloration heureuse, il vous parait intéressant d’en composer un tableau.
Comment vous y prendrez-vous ?
La première question à trancher, c’est celle du fond sur lequel le coffret ressortira et se détachera le mieux.
La théorie des couleurs nous a enseigné que l’orangé et le bleu sont complémentaires l’un de l'autre, qu’ils s’appellent mutuellement et se font valoir l'un par l’autre.
L’or a précisément des tons chauds et des reflets fauves qui le rapprochent beaucoup de l’orangé.
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Jetez donc derrière votre coffret une draperie bleue, soie, peluche ou velours, n’importe. Pourvu que la couleur soit bleue, vous êtes sûr d’avoir un fond répondant aux exigences de l’harmonie.
Placez maintenant le principal motif de votre tableau au premier plan et en belle lumière.
Que les rayons lumineux le frappent directement et ne frappent que lui seul, laissant dans l’ombre ou pour le moins dans la demi-teinte tout ce qui n’est pas lui.
Plus les autres objets paraîtront obscurs, plus celui-ci prendra aux yeux du spectateur de relief et d’importance.
C’est ce qu’on nomme X effet.
X' effet consiste à appeler les regards sur un objet à l’exclusion des autres, à détacher cet objet de ce qui l’environne, à le mettre — pour ainsi dire — en vedette par rapport aux accessoires.
Maintenant, votre tableau est trouvé, vous n’avez plus qu’à le copier.
Prenez un panneau ou une petite toile et faites une première esquisse au fusain.
Indiquez et précisez soigneusement les places des ombres et des lumières.
Votre dessin achevé, fixez-le immédiatement.
Cette petite opération est facile. Elle consiste à insuffler sur le dessin, à l’aide d’un vaporisateur,
un petit nuage de gomme laque blanche dissoute dans de l’alcool. La seule précaution à prendre, c’est de maintenir le dessin dans une position horizontale ; sinon, le nuage se répandrait sur toute la surface de la toile ou du panneau sous forme de petites rigoles et entraînerait dans une noyade désastreuse une partie de la poussière du fusain.
Quand l’alcool sera bien évaporé et le dessin immobilisé, servez-vous d’un pinceau long et fin pour repasser tout le dessin avec un ton de terre verte brûlée étendue d’essence.
Ce second dessin devra être précis et définitif, étudié avec soin, de manière à éviter toute recherche ultérieure de la forme.
Là-dessus, prenez une brosse grosse et ronde et, avec un ton égal, frottez toute la partie d’ombre. Quant à la partie éclairée, n’y touchez pas. Laissez-la telle quelle, dessinée uniquement par les places restées vides.
Cette première indication peinte n’est en réalité qu’une grisaille. Si elle est juste, elle suffit pourtant déjà à vous donner l’impression exacte des oppositions de tonalités du modèle. C’est ce que l’on nomme mettre le tableau à l'effet.
Laissez sécher un jour ou deux. Puis commencez à peindre en pleine pâte.
D'abord l'étoffe.
Elle est bleue.
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Eh ! bien, ne la peignez pas tout de suite en bleu.
Préparez préalablement les ombres avec de l’ocre jaune et de la Sienne brûlée, les lumières avec de l’ocre, du vermillon et du blanc.
Ayez soin de mêler à votre couleur un peu d’huile et de siccatif, par moitié.
Sous l’action du siccatif, le morceau séchera assez rapidement pour devenir, pendant l’exécution, poisseux au toucher.
A ce moment, cherchez sur votre palette le ton exact du bleu de votre draperie. Vous le trouverez, suivant la qualité de ton, avec du cobalt ou de l’outremer additionnés de blanc pour les lumières, de noir, d’un peu d’ocre et de laque de garance pour l’ombre.
A l’aide d’un pinceau de martre plat et un peu large, posez hardiment ces nouveaux tons dans votre pâte déjà à moitié sèche.
Posez-les sans les mélanger, en glissant, en caressant. Revenez le moins possible, pour éviter le mélange de la couche inférieure avec la couche supérieure.
Vous obtiendrez ainsi une draperie brillante dans les lumières, chaude et transparente dans les ombres.
La draperie faite, procédez de même pour la facture du coffret.
Frottez préalablement la place qu'il doit occuper avec un mélange d’huile et de siccatif.
Puis cherchez vos tons sur la palette, en triturant la pâte le moins possible pour laisser à la couleur toute sa fraîcheur, et posez ces tons à côté les uns des autres.
Ne vous hâtez pas de peindre la partie brillante. Gardez les lumières vives pour la fin.
Peignez l’ombre avec l’ocre, la Sienne brûlée, le cadmium foncé et plus ou moins de noir, suivant que l’ombre est plus ou moins vigoureuse.
Peignez les demi-teintes avec l’ocre, la Sienne brûlée, le cadmium foncé et le jaune de Naples.
Peignez les lumières avec le jaune de Naples, le cadmium clair et une pointe de vermillon.
Modelez bien en peignant. Mais évitez soigneusement de donner aux parties saillantes et très lumineuses leur degré d’éclat définitif.
S’il y a des ornements de détail, soit ciselés, soit en relief, ne vous en préoccupez pas tout d’abord. Peignez comme si les surfaces étaient unies. Ne songez qu’à observer fidèlement la dégradation de l’éclairage, le passage de la lumière à la demi-teinte, et de la demi-teinte à l’ombre.
Un point d’une grande importance et sur lequel il convient d’appeler votre attention, c’est la manière de lier les contours du coffret avec la draperie. Pour y réussir, vous devrez peindre à la fois ces contours et le morceau de draperie qui les avoisine. Si le morceau est déjà sec au moment
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où vous êtes amené à peindre ces contours, il vous suffira de ramollir un peu cette partie de la peinture avec de l’essence étendue rapidement à l’aide d’un pinceau large et plat, et de peindre par-dessus en liant les deux tons.
Voilà le coffret peint, ou du moins bien préparé. Il n'y manque plus que les quelques ornements dont on a parlé, et les points lumineux.
Depuis deux heures environ que vous travaillez, vous sentez sous votre brosse la pâte se faire, prendre du corps, devenir résistante.
Alors prenez une martre longue et plate, et, avec du bitume étendu d’un peu d’huile et de siccatif, dessinez légèrement d’un seul coup les ornements qui restent à faire.
Surtout, gardez-vous de vous laisser aller à la profusion des détails. Clignez des yeux pour n'apercevoir que les principaux, et négligez les autres.
Indiquez-les par leurs ombres et prenez bien soin de ne pas ramollir la peinture déjà demisèche.
Pour les accents de lumière, les reliefs brillants, servez-vous d’une martre fine, frôlez du bout de cette martre un peu de cadmium clair et un peu de blanc ou de jaune de Naples. La pâte de dessous, déjà très prise, accrochera ces tons de façon tout à fait particulière, et vous obtiendrez ainsi un résultat bien supérieur à celui que vous
auriez pu avoir avec des couleurs toutes fraîches et sans le secours du siccatif.
En général, on peut dire que, dans la peinture de la nature morte, comme d’ailleurs dans tous les cas où le peintre se trouve en face de colorations riches et puissantes : poteries, armures, étoffes, etc., il a avantage à peindre sur des dessous chauds et à se servir de siccatif.