CHAPITRE XI
» Ces animaux
Il y a deux manières bien distinctes d’envisager et de comprendre l’étude des animaux :
1° En se plaçant au point de vue de la peinture d’histoire, mythologique, décorative, genres dans lesquels ils occupent le plus souvent une place secondaire, et peuvent figurer comme emblèmes ou comme accessoires ;
2° En les considérant eux-mêmes, dans la composition, comme sujets principaux, comme personnages.
Les animaux ont toujours servi à la décoration peinte ou sculptée des édifices. La frise du Parthénon était ornée de vaches et de moutons, et des mufles de lions couronnent encore la cimaise des corniches. Les lions, les panthères, les chevaux, les chèvres, etc., sont inséparables de la plupart des scènes mythologiques. Au moyen âge, les monuments gothiques nous montrent les animaux sous les aspects les plus fantastiques et les plus variés.
Ils sont, dans les différents rôles qui leur ont été assignés, des emblèmes, des attributs, des figures répondant à un idéal, symbolisant une croyance; et l’on comprendra que l’artiste, obéissant à la conception générale, les ait exécutés avec une grandè simplicité de modelé, en ait fait la plupart du temps des interprétations expressives, et non de rigoureuses copies. Trop de détails dans la crinière du lion et du cheval, dans la toison du mouton ou dans les mouchetures de la robe du tigre ne pourraient que nuire à l’ensemble et donneraient à l’œuvre un caractère réaliste en désaccord complet avec le genre et le but à atteindre.
Supposons que vous vouliez représenter Apollon. Le plus beau cheval ne vous donnera pas facilement, et selon vos désirs, l’allure, le feu de ces coursiers surnaturels qui semblent voler sous la main du jeune dieu. Gomment ferez-vous? Sans doute, la fantaisie dans les mouvements vous est permise, et largement; mais il faudra^ malgré tout, qu’on puisse retrouver la structure d’un cheval.
Vous commencerez par faire des croquis d’après nature, pour trouver les mouvements ; puis vous passerez aux études peintes aussi justes, et aussi faites que possible.
C’est d’après ces études, au-dessous de la grandeur d’exécution, que vous vous mettrez à tra-
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vailler, en interprétant et en simplifiant dans la juste mesure (fig. 146).
Outre que le travail direct sur nature devient impossible dès qu'il s'agit d’une grande toile ou
Fig. 146.
d’une fresque, il entraîne, pour la peinture mythologique et pour la peinture décorative en général, à beaucoup trop de détails, lesquels, ainsi que nous l’avons déjà dit plus haut, deviennent dans ce cas les ennemis de toute grandeur et dénaturent le style.
« Que des taureaux et des bœufs, ornés de ban-
« delettes, soient traînés au sacrifice par le victi- « maire, ce n’est pas à l’étable que l’artiste ira « les étudier, s’il veut les mettre à l’unisson des
« personnages qui composent le drame du tableau. « Il aimerait mieux, en pareil cas, s’inspirer des « bas-reliefs antiques ou des pierres gravées, « parce que les bêtes y sont représentées sous une « forme abrégée et fière qui les élève au-dessus « de la vérité banale, et aussi parce que chaque « peuple ayant eu sa manière de voir et de com- « prendre les animaux, il importe de les repré- « senter selon l'esprit de ceux qui furent leurs « maîtres.
« Il est au surplus des animaux dont la noblesse « est tellement consacrée par les religions an- « ciennes et les histoires qu’il n’est plus permis « d’échapper à la tradition qui les a depuis si « longtemps ennoblis. Tels sont le cheval, le lion, « l’éléphant, le tigre, le sanglier, la biche, le « bélier, la chèvre, l’aigle, la chouette, l’ibis, le « serpent, le dauphin, le cygne, la colombe, la a tortue... En dehors même des idées que leur « présence réveille, les animaux sont d’autant « plus susceptibles d’être idéalisés par le style « qu’ils sont plus sauvages. Ceux que nous avons « à tout moment sous les yeux, et qui se trouvent « associés à notre vie domestique, ceux-là « demandent une observation intime et les grâces « de l’imitation.
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« Si Jean Fyt et Jean Leducq étudient les « mœurs des chiens, si Hondecœter et Simon de « Vlieger s’attachent aux spectacles de la basse- « cour, leur but unique est d’imiter fidèlement « leurs modèles, d’être vrais et d’être curieux par « la vérité poursuivie et reproduite dans le menu. « Paul Potter lui-même n’a pas d’autre ambition, « lui qui a le don de nous ravir en peignant les « vaches et les brebis du pâturage, et qui sait si « bien, par la langue du dessin et de la couleur, « nous rendre sensibles les idiomes inconnus et « la poésie cachée de ce monde obscur où vivent « comme en un songe les êtres inférieurs.
« Si l’artiste s’amuse à prendre pour sujet « principal un âne flânant sur le pré, comme l’a « fait une fois Philippe Wouwermans, de quelle « manière nous intéressera-t-il à son modèle, « autrement que par le détail? Après avoir vaqué « à ses chardons, le baudet s’est arrêté sur l’herbe « courte, au bord d’un ravin, et il semble occupé « philosophiquement à humer le frais, à écouter, « pensif, le bruit de l'eau. Son échine osseuse et « ses grandes oreilles se détachent en vigueur sur « un ciel clair. Involontairement l’on s’approche « de la bête, et l'on remarque les variétés de son « poil, ici noir, là grisonnant, fauve par places, « taché de blanc sous la panse, accidenté de tons « fins, brillants et argentés. On observe les « endroits du pelage qui ont été dénudés par le
« frottement du licou, les écorchures cicatrisées, « les retroussis de la corne déformée par l’usure. « On se plaît enfin à scruter la physionomie de « cet animal rêveur et sa quiétude profonde. Mais « supposez maintenant que la scène change, que « cet âne des champs devienne l’âne des Écri- « tures ; qu’il soit arrêté par fange de Balaam, « ou qu’il porte Jésus en triomphe dans Jérusa- « lem, quelle lourde faute ce serait d’insister sur « les petits détails qui nous charmaient tout à « l’heure ! Dans l’une des deux peintures si admi- « râbles qui décorent le chœur de Saint-Germain- « des-Prés, Hippolyte Flandrin a donné un bel « exemple du style qui transforme les bêtes les « plus humbles, quand elles sont mêlées aux « actions divines.
« Un moyen de rehausser l’imitation des ani- « maux, c’est d’y mettre ce feu, cet élan, cette « surexcitation de la vie, qui prêtent aux passions « animales quelque chose des passions humaines, (' et que Léonard de Vinci, Rubens, Sneyders ont « si bien exprimés dans des sujets de chasses et « de batailles. » (Charles Blanc.)
Que vous fassiez d’un animal quelconque le motif principal d’un tableau ( fig . 147), ou que vous l’introduisiez comme accessoire dans votre composition, il faut que vous arriviez à le dessiner et à le peindre. Comme vous ne pouvez facilement faire venir dans votre atelier, au quatrième
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ou au cinquième étage, un mouton, un âne, une vache, c’est vous qui êtes obligé d’aller là où ils peuvent se trouver, c’est-à-dire aux champs. Je vous vois d’ici prendre toile, boîte de couleurs, chevalet de campagne et partir.
Dans un pré vert, à l’ombre d’un rideau de
peupliers, vous apercevez bientôt la vache rêvée ; car c’est une vache qu’il vous faut absolument. Elle est superbe, blanche, marquée de roux; un veau est près d’elle. Circonstance heureuse, tous deux sont couchés, et la mère rumine tranquillement, en remuant seulement la queue, pour chasser les mouches. Vous les auriez posés vousmême qu’ils ne seraient pas mieux. Et puis ils n’ont pas l’air de vouloir bouger, quelle aubaine !!!
Bien vite, vous dépliez le chevalet, vous placez la toile dessus, tout en tournant à distance autour du groupe pour choisir le meilleur côté et le meilleur effet. C’est trouvé, l’arrangement est parfait, et la couleur magnifique. Assis sur l’éternel pinchard, vous voici installé, et vous commencez à mettre en place...
Mais, juste à ce moment, la vache, qui a suivi tous vos mouvements, et qui a fini de ruminer, se lève, et, suivie de son veau, se remet à paître.
C’est un ennui ; et en y réfléchissant, il n’est pas grave, puisque vous aviez à peine ébauché; vous allez faire une étude de vache debout, voilà tout. A l’ouvrage! et espérons que cette seconde tentative sera plus heureuse.
Vous cherchez à dessiner, à saisir un contour; rapidement, vous indiquez la tête qui ne bouge pas trop; vous passez à une jambe; bon! l’animal se met à marcher; vous voulez saisir, au vol le mouvement, il se retourne com plètement, et c’est maintenant la queue qui remplace la tête. Vous commencez à trouver cette série de plaisanteries d’assez mauvais goût; par suite de tous ces tâtonnements, votre toile est couverte de traits de fusain qui donnent l’impression d’une sorte de pourceau énorme agrémenté de cornes plantées de travers et d’une quantité innombrable de jambes. Cependant, comme vous êtes armé d’une forte dose de patience, vous n’abandonnerez pas encore la partie.
Voici maintenant le veau qui se rapproche et se met à téter : rien n’est gentil comme un veau qui tette. La mère est presque immobile. L'instant est favorable. Vous vous hâtez d’ébaucher cette fois avec de la couleur, pour gagner du temps. C’est avec des battements de cœur que vous
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vous mettez à peindre. Le veau tette toujours, la vache a l’air de sommeiller ; l’étude prend tournure, vous allez vite, vous procédez par taches; si seulement le groupe veut bien rester ainsi vingt minutes, vous aurez une note excellente. La toile est presque couverte, et vous réservez pour la fin la queue qui remue toujours à cause des mouches. Bien à point, une tache de soleil vient de se produire sur l’échine. Hélas ! le gui-
gnon vous poursuit : pendant que vous cherchez le ton de cette tache sur la palette, le veau, qui a fini son repas, a quitté sa mère ; celle-ci, se sentant libre, se met à gambader ; le groupe va s’installer à l’autre bout de la prairie, et vous restez avec votre étude inachevée.
La toile est toute barbouillée, vous ne pouvez
plus rien essayer dessus. Vous prenez le parti de plier bagage, en envoyant les animaux à tous les diables.
Les tribulations que vous avez eues avec la vache et le veau, vous les aurez avec les autres animaux, car ils sont tous, invariablement, de déplorables modèles. A part l'àne qui sommeille debout en remuant ses oreilles (fig. 148) ; à part
le chien qui restera à peu près tranquille quelques instants (fig. 149), dans l’espérance d’un morceau de sucre; à part le chat qui savoure du lait, ou guette patiemment quelque souris, tout le reste fait le désespoir des pauvres débutants et de bien d'autres qui ne le sont plus.
J’allais commettre une injustice : il existe dans la création un animal qui demeure immobile des
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heures entières, c’est le crocodile. Mais, outre qu’un tête-à-tête avec le personnage serait peu agréable, et aurait peut-être quelques inconvénients, on ne dessine ou l’on ne peint le crocodile que trèsrarement. Ses charmes manquent d’attraits, et il ressemble plus à de la pierre qu’à un être vivant.
A moins d’être exclusivement un animalier, comme le sculpteur Barye, qui faisait des animaux et spécialement du tigre, du taureau, du rhinocéros, du crocodile, etc., des motifs de décoration ; ou comme le peintre Delacroix qui, dans ses voyages en Orient, s’est plu à peindre un certain nombre d’animaux féroces, on ne peut guère, dans les conditions plus ordinaires de la vie, prendre pour sujets que les bœufs, les moutons, les chevaux, en un mot les animaux domestiques que nous voyons tous les jours dans les champs et dans les fermes, ou ceux que nous poursuivons à la chasse.
Il a donc fallu, étant donnée leur mobilité désespérante, adopter une manière pratique de procéder.
Elle consiste à ne pas s’obstiner à commencer par peindre quand même d’après nature ; mais à faire, tout d’abord, le plus de croquis possible. Avant de songer à introduire dans un tableau un animal quelconque auquel vous aurez décidé d’avance de donner telle place et telle position, il
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faudra faire des croquis, beaucoup de croquis ; s'habituer à aller vite, à camper, en quelques coups de crayons, une silhouette; s’attacher, avant tout, à l'ensemble et aux proportions. Si la bête marche, la suivre, et indiquer, par de simples traits, les pattes ou les jambes dont on n’a pas le loisir de dessiner la forme ; en tournant autour pendant qu’elle se déplace, on a des chances pour retrouver à peu près le même mouvement ; ayez plusieurs petits croquis commencés à la fois ; dans la quantité il s’en trouvera bien un passable. Quand vous serez parvenu à indiquer assez adroitement l'allure de chaque animal selon sa nature, quand vous l’aurez pour ainsi dire appris par cœur, quand vous aurez dans la main, ou plutôt dans les yeux, votre mouton, votre bœuf, vous pourrez dessiner plus exactement et avec plus de facilité les différents membres dont vous connaîtrez d’avance la proportion et la place; votre croquis rapide, bien compris, vous aidera à retrouver et à reconstituer tout le reste (fig. 150, 151 152).
L’important, c’est le mouvement et le dessin ; pour la couleur, souvent quelques notes suffisent; mais pour que ces notes arrivent à être précises, et puissent être utilisées, il faut, comme pour le croquis, en faire beaucoup.
Ceux qui se destinent à peindre les animaux doivent les avoir continuellement sous les yeux,
et vivre, pour ainsi dire, avec eux, pour les étudier de plus près.
Les maîtres hollandais nont pas procédé autre-
Fig. 151.
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ment. Troyon, Jacques, etc., avaient adopté le même système; et tout le monde sait que Rosa Bonheur vivait à la campagne, et possédait chez elle, dans sa propriété même, tous les modèles qui lui servirent à exécuter ses admirables tableaux champêtres.