CHAPITRE XIV
T)raperie
Il y a deux sortes de draperies : celles que le peintre introduit dans son tableau comme décoration et qui complètent un arrangement; celles qui servent de vêtement aux figures.
C’est exclusivement de ces dernières que je veux parler ici, les autres ne présentant d’autres difficultés que celles des objets compris généralement sous la dénomination de nature morte.
Pour qu’une draperie soit intéressante, il faut que ses plis soient naturels ; et que, tout en demeurant noble ou gracieuse, elle laisse bien lisibles les formes et l’attitude du personnage (fig. 176).
Pour obtenir des plis naturels, il semble que l’artiste ait un moyen bien simple. C’est de draper son modèle, et de peindre les plis d’après nature.
Par malheur, les plis d’une draperie ne se comportent pas de la même façon que des objets rigides ou consistants. En raison de leur mobilité extrême, ils défient les efforts du poseur de profession le
plus endurci, et il suffit du plus léger mouvement pour jeter une profonde perturbation dans leurs ondulations et dans leurs lignes.
Le modèle posera bien, sans bouger, une demi-heure au maximum ; puis il se reposera; pour se reposer, changera de position, et... adieu les arrangements les plus heureux, les chutes de plis les mieux réussies.
Il est donc impossible d’exécuter complètement une draperie sur le modèle vivant.
Il faut qu’elle fasse l’objet d'une étude séparée. Il faut, pendantle quart d’heure ou la demi-heure que le modèle peut tenir la pose, croquer et dessiner l’ensemble, le jet, le caractère principal, en se préoccupant surtout de bien faire sentir et deviner le corps en dessous.
Ces croquis et ces dessins serviront à reconsti-
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tuer l’arrangement naturel sur un mannequin lequel, par son immobilité absolue, facilitera singulièrement l’exécution.
Maison ne doit pas perdre de vueun instant que le mannequin, mastoc et raide, deviendra d’un emploi dangereux pour le peintre qui essaiera d’exécuter sur lui un arrangement d’étoffe, sans l’avoir auparavant étudié sur la nature vivante ; sans doute il pourra trouver et reproduire des détails de plis infiniment curieux et intéressants par eux-mêmes, mais qui n'obéiront, les trois quarts du temps, à aucune direction d’ensemble.
Donc, croquisetdessinsd’abord, sur nature, poussés aussi loin que le permettront la pose et l’ajustement. Puis reconstitution de l’ajustement sur le mannequin à l’aide de ces documents, et exécution.
En principe, ne jamais exécuter de draperies sur une figure sans avoir auparavant, sinon dessiné tout à fait, du moins indiqué convenablement les formes en dessous.
Draperies volantes
Quand on a à représenter une figure volante , la draperie non seulement est d’un concours inappréciable pour la partie décorative de la composition, mais elle aide aussi à faire reconnaître si cette figure monte ou descend.
Si elle monte, une colonne d’air supérieur pèse sur l’étoffe.
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Si au contraire elle descend, une colonne d’air inférieur la soutient et la soulève ( fig . 177).
Quand, dans un tableau, on a besoin de simuler une draperie flottante, le moyen le plus pratique est de l’empeser légèrement, et de ne la laisser sécher que lorsque les plis sont complètement trouvés comme disposition et comme forme.
S’il s’agit de composer des masses déployées un peu à plat, on applique, à l’aide d’épingles, le ou les morceaux d’étoffe sur un carton ou sur une planchette.
Si ce sont des masses de plis enroulées et d’une certaine profondeur, on soutient avec des baguettes.
La draperie, une fois sèche, reste exactement dans l’état où on l’a mise étant humide et souple {fig. 178).
Il est bon de dessiner une draperie et de la modeler avec un ton préparatoire se rapprochant du ton exact, mais restant au-dessous de sa valeur réelle ; et ce n’est que quand on est satisfait de l’arrangement, qu’on repeint soit en pleine pâte, soit en glacis, d’une manière définitive.
Beaucoup de peintres peignent les draperies à l’aide d’étoffes blanches.
C’est parfait pour dessiner les plis, ou exécuter un dessin devant lui-même servir de modèle ; mais pour peindre, peut-être vaut-il mieux encore se
Fig. 178.
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servir tout de suite d’une étoffe colorée, même si cette étoffe n’est pas tout à fait celle qu’on désire pour son tableau. On a au moins dès le début le sentiment des valeurs. Il est évident que l’ombre d’une étoffe bleue, par exemple, ou même jaune clair, est déjà beaucoup plus foncée que l’ombre d'une étoffe blanche.
Il est donc utile d’avoir sous la main un certain nombre d’étoffes de diverses nuances.
A la mort de Paul Véronèse, en 1590, on vendit pour 4.000 livres d’étoffes de toutes espèces dont il s’entourait et qu’il conservait uniquement pour ses études.
Ce grand coloriste s’est trouvé merveilleusement bien de ce moyen; mais les peintres ne sont pas toujours dans la possibilité matérielle d’entretenir la garde-robe de leurs mannequins aussi richement que Paul Véronèse.
Maintenant que j’ai parlé du mannequin traditionnel, que, par respect de l’habitude plus encore que par conviction, j’ai vanté le mérite du camarade d’atelier, laissez-moi le « bêcher» un tantinet, et vous dire que le moyen le plus sûr encore pour le peintre, devrait être la maquette eu terre glaise ou en cire à modeler , dont se servent communément les sculpteurs.
Leur procédé, à un point de vue absolu, est le seul véritablement pratique et complet.
Jamais ils n’emploient le mannequin. Mais ils
se confectionnent une maquette en terre ou en cire d’une hauteur de 1 mètre environ, à laquelle ils
donnent le mouvement et l’attitude qu’ils ont trouvés avec le modèle vivant.
Ils prennent ensuite un morceau de mousseline grossière, dite mousseline à beurre , et remarquablement souple, la découpent dans la dimension et la forme utiles, puis la mouillent légèrement et la disposent avec délicatesse sur la maquette.
L’étoffe, abandonnée à elle-même, obéit aux lois de la pesanteur, retombe en plis exactement pareils à ceux qui se produisent sur le modèle vivant, et, en séchant lentement, s’immobilise de manière à pouvoir poser indéfiniment devant l’artiste (fig. 179).
Fig. 179.
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Le jour où tous les peintres de figure seront en état de pouvoir modeler à leur usage une maquette, comme font les sculpteurs, ce jour-là ils auront en main l’outillage le plus commode et le plus précieux pour mener à bonne fin leurs études de draperies.
Déjà, sous l’impulsion active et éclairée de l’éminent et regretté maître Paul Dubois, l’ensei-
gnement de l’Ecole des Beaux-Arts s’est considérablement élargi.
Statuaire et peintre lui-même, comme Gérôme, comme Mercier et quelques autres, il a ambitionné de ramener l’Art et les artistes de notre temps aux coutumes et aux goûts plus complexes de l’Art et des artistes de la Renaissance. Son influence aura été féconde en heureux résultats.
Sans exiger que les peintres soient à la fois, comme Léonard de Vinci et Michel-Ange, non seulement des peintres et des sculpteurs, mais encore des architectes et des ingénieurs, c’est soutenir leurs intérêts les plus immédiats que de rêver pour eux une éducation professionnelle qui les mette à même d’associer dans une cer taine mesure la science du modelage à celle du dessin.
Sculpteurs et peintres n’ont certainement qu’à gagner les uns et les autres à ce mariage, et ne peuvent que se fortifier mutuellement en s’appuyant ainsi les uns sur les autres.
En tout cas, et pour nous renfermer dans cette question spéciale on peut affirmer que le procédé des sculpteurs est le seul qui soit complet, et que les peintres auraient tout intérêt à se l’assimiler dans la plus large mesure.
Je crois avoir indiqué la meilleure manière de composer ou d’arranger une draperie. A l’appui de mon expérience personnelle, je citerai quelques lignes instructives de l’homme qui a sans doute le plus et le mieux étudié Raphaël.
Je veux parler de ce célèbre Mengs, qui mérita d’être surnommé lui-même le Raphaël de l’Allemagne.
« Raphaël — dit Mengs — découvrit, par les « principes des anciens, que le nu est la partie « principale; que les draperies doivent être con- « sidérées seulement comme accessoires, qu’elles « ont pour but non de cacher , mais seulement de « couvrir... quelles doivent être motivées, et non « indiquées au hasard et par caprice... par con- « séquent, que le vêtement ne doit être ni trop « étroit, parce qu’il gênerait les membres, ni trop « ample, parce qu’il les embarrasserait, mais que « l’artiste doit le conformer à la grandeur et à « l'attitude de la figure qui est censée le porter.
« Le peintre Raphaël avait soin de faire sentir « les articulations et les mouvements sous les « draperies.
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« Il comprit que les grands plis doivent être « placés sur les grandes parties du corps et ne
« doivent jamais être hachés par de petits plis « subordonnés; et que, quand la nature de « l’étoffe exige ces petits plis, il faut leur donner
« peu d’importance, afin qu’ils cèdent toujours « à ceux indiquant les parties principales.
« Ce fut dans les bas-reliefs de l’antiquité que « Raphaël découvrit le grand goût dans le jet des « draperies, et il l’introduisit dans ses ouvrages. »
Donc, d’après Raphaël, il faut que sous la draperie le corps se devine. Ce qui détermine la direction et la structure des plis, c’est le mouvement, c’est l’attitude, c’est le corps. Toute draperie contraire à ces observations sera vicieuse (fig. 180).
On drapera par larges plis, principalement sur les grandes surfaces. Une masse de petits plis étroits détruirait l’unité de la forme en multipliant des lignes papillotantes de lumière et d’ombre qui fatigueraient la vue.
Si le caractère des vêtements et des étoffes veut des petits plis (fig. 181), ils devront être distribués par groupes, en sorte qu’un grand nombre de petits plis ne soient que des parties subordonnées d’une même masse formée par un pli principal, et que les plis subalternes ayant moins de profondeur ne nuisent pas à l’effet général des grandes lumières et des grandes ombres.
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Comment on doit ajuster les plis des draperies
(Léonard de Vinci)
« La partie d’une draperie qui se trouvera plus
« éloignée du lieu où elle est contrainte de faier « des plis reviendra toujours à son état naturel. « Toute chose désire naturellement de se con-
« server en son être ; par conséquent une étoffe, qui « est d’une égale force et d’une égale épaisseur « au devant et au revers, tache de demeurer « plate; c’est pourquoi, lorsqu’elle est contrainte « par quelque pli de quitter sa forme plate, on « remarque, dans le lieu de sa plus grande contrainte, qu’elle s’efforce continuellement de « revenir en son état naturel ; de sorte que, dans « la partie la plus éloignée de cette contrainte, « elle se trouve plus approchante de son premier « état, plus étendue et plus dépliée.
« Une draperie ne doit point être remplie « d’une grande quantité de plis embarrassés ; au « contraire, il en faut faire seulement aux lieux « où elle est contrainte et retenue avec les mains « ou avec les bras, laissant tomber le reste sim- « plement et naturellement ; il faut aussi les voir « et les dessiner sur le naturel ; c’est-à-dire, si « vous voulez représenter une draperie de laine, « dessinez ses plis sur une étoffe semblable ; de « même, si vous voulez qu elle paraisse de soie « ou de quelque étoffe fine, ou bien d’un gros <( drap de bure pour des villageois, diversifiez-les « chacune par la forme de ses plis, et ne les des- « sinez jamais, comme font plusieurs, sur des « modèles converts de papier mouillé, ou de « peaux légères, parce que vous pourriez y être « fort trompé.
« Les plis des habillements, en quelque action
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« de la figure qu’ils se rencontrent, doivent tou- « jours montrer, par la forme de leurs contours, « l’attitude de la figure, en sorte qu’ils ne laissent « aucun doute sur la véritable position du corps
« à celui qui la considère, et qu’il n’y ait point « de pli qui, par son ombre, fasse rompre aucun « des membres; c’est-à-dire qui paraisse plus « caché dans sa profondeur que n’est le vif ou la « surface du membre qu’il couvre; et si vous
« représentez des figures habillées de plusieurs « étoffes l’une sur l’autre, qu’il ne semble point « que la dernière renferme en soi le simple sque- « lette des figures; mais qu’elles paraissent encore « bien garnies de chair, avec une épaisseur con- « venable à la quantité de ces draperies (fig. 182).
« Les plis des draperies qui environnent les « membres doivent diminuer de leur grosseur « vers 1 extrémité de la partie qu’ils environnent. « La longueur des plis qui sont plus serrés autour « des membres doit faire plusieurs replis sur le « côté où le membre diminue par son raccourcis- « sement, et s’étendre de l’autre côté opposé. »
Les figures qui terminent ce chapitre serviront de guide et de leçon préparatoire, soit pour s’exercer à draper le modèle vivant, dans le but d’en faire de rapides croquis, soit pour reconstituer sur le mannequin ou la maquette des arrangements de plis destinés à être étudiés d’une façon plus complète (fig. 183 à 193).
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Fio. 183. Fig. 184.
Fig. 185. Fig. 186. Fig. 187.
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Fig. 191. Fig. 192.
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Fig. 193.