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Voir Ingres, par H. de Laborde

Premiers éléments du dessin

Outillage du dessinateur.

J'ai annoncé que ce traité serait essentiellement pratique.

Je me conformerai à mon programme en décrivant tout d’abord l’outillage dont l’élève dessinateur devra se munir.

Je le suppose n’ayant jamais tenu un crayon.

11 faut qu’il se procure, avant de commencer, les objets suivants :

1° Un carton à dessin format demi-raisin ;

2° Plusieurs feuilles de papier Ingres blanc;

3° Un paquet de fusain vénitien;

4° Un canif;

5° Un fil à plomb;

6° Une équerre;

7° Un tabouret;

8° De la mie de pain (rassis).

Motifs des choix ci-dessus.

On choisira un carton du format indiqué, parce que la feuille de papier Ingres est du format raisin, et que, pliée en deux, elle couvrira exactement le carton. Une demi-feuille suffira, quant à présent.

On préférera le papier Ingres blanc à tous les autres parce qu’il est le plus convenable de tous pour les études, tant à cause de son grain qu’à cause de son défaut de coloration.

On préférerale fusain au crayon, parce que l’usage du fusain donne à la main une légèreté à laquelle on n’atteindrait pas aussi aisément avec le crayon.

Un autre avantage du fusain, c’est la facilité avec laquelle il peut s’enlever. Un simple coup de mouchoir suffit pour faire disparaître un faux trait au fusain, tandis que la disparition d’un faux trait au crayon coûte un effort et laisse toujours des traces sur le papier.

On remarquera d’ailleurs qu'un dessin peut être non seulement ébauché, mais poussé aussi loin que l’on veut, à l’aide du simple fusain.

Pour tous ces motifs, l’emploi du crayon sera provisoirement proscrit, et jusqu’à nouvel ordre l’élève ne se servira que du fusain. Il aura soin de le tailler souvent,, et aussi fin et long qu’il pourra. C’est à quoi lui servira le canif répondant au n° 4.

L’usage du fil à plomb et de l’équerre (nos 5 et 6) sera expliqué ultérieurement.

Celui du tabouret sera justifié par l’utilité de donner à l'élève un siège qui lui permette de se mouvoir de tous côtés sans entraves, et assez bas pour que le carton posé sur ses genoux puisse, sans glisser, s’appuyer à un support quelconque.

Enfin la mie de pain clôturant la liste aura sa raison d’être dans les cas extrêmes, je veux dire toutes les fois que, soit par suite d’une récidive, soit pour tout autre motif, l’époussetage à l’aide du mouchoir aura donné un résultat insuffisant. Le pain qui la fournira devra être bien rassis, car, s'il était tendre, la mie graisserait le papier et s'y collerait. Le dessin serait perdu ou fort compromis.

Position du dessinateur.

Position du modèle.

Muni des outils de travail décrits plus haut, l'élève dessinateur prendra place sur son tabouret à une distance du modèle qui variera suivant la dimension.

11 tiendra le torse parfaitement droit, mais sans raideur, la tète haute, libre, dégagée.

Les mouvements des bras, ceux de la main occupée à dessiner, devront être parfaitement libres aussi.

Point de gêne, point de contractions inutiles» mais de la souplesse, de la facilité, une entière indépendance.

J'ai dit que l’élève devait s'observer à tenir la tête bien droite. Cette recommandation est d’une importance sur laquelle il convient d’insister.

Eviter en effet avec la plus grande attention qu'il ne contracte la funeste habitude de pencher

la tête sur son carton. Car cette habitude, si l’on n’y remédie pas dès les premiers temps, entraînera forcément deux conséquences également fâcheuses pour lui.

D’une part, elle nuira au développement de la poitrine et, par suite, pourra causer des désordres dans l’état de la santé; de l'autre, elle mènera graduellement, mais sûrement, à la myopie, la pire des ‘infirmités qui menacent le peintre. Le myope, en effet, cesse de pouvoir embrasser l’ensemble, il ne se rend plus compte que des détails.

Le carton, bien d’aplomb sur les genoux, sera maintenu par la main gauche, pour l’empêcher de vaciller et de pencher d’un côté ou de l’autre.

Quant à la feuille de papier destinée à recevoir le dessin, elle sera fixée à la partie supérieure du carton à l’aide de pinces assujetties aux deux angles.

J’ai dit que l’éloignement du modèle variera suivant sa dimension. Plus le modèle sera grand, plus on le tiendra éloigné ; plus il sera petit, plus on le rapprochera.

En principe, on devra plutôt craindre de le placer trop près que de le placer trop loin. Car, le placer trop loin n’offre pas d’autre désavantage que de rendre certains détails difficiles ou impossibles à interpréter, de les annihiler plus ou moins en les noyant dans l’ensemble ; tandis que le placer trop près a pour conséquence bien plus grave de le présenter aux yeux déformé et sen-

siblement différent en apparence de ce qu’il est en réalité. La cause de cette déformation tient à la structure même de notre appareil visuel. Si notre œil, dont la surface est convexe, regarde un objet à une trop petite distance, la partie de cet Objet qui fait saillie sur les autres lui apparaît grossie et hors de proportion avec celles-ci. C'est le phénomène dont les objectifs photographiques nous donnent journellement des exemples.

On me pardonnera de m’être arrêté un peu longuement sur ces détails. Mais la position du modèle joue dans le dessin un rôle trop considérable pour qu'il soit permis à un conseiller de glisser légèrement sur cette question.

Un dernier mot.

Le modèle devra être exposé de telle sorte que la lumière l'éclaire d'un seul côté et avec vigueur. Plus l'éclairage sera net, et plus l’opposition des clairs et des ombres sera fortement accusée ; par suite, plus l'intelligence des formes du modèle deviendra facile.

Choix du modèle.

Par quelle sorte de modèles fera-t-on commencer l’étude du dessin ?

De temps immémorial, on commençait par donner à copier au débutant soit des lithographies, soit des "gravures en taille-douce. Au bout

d’un an, deux ans, de cet exercice, on substituait à l’image de la chose la chose elle-même, autrement dit, on remplaçait l’imagerie par la bosse.

Cette méthode offrait un gros inconvénient. Elle confondait l’art du calligraphe avec celui du dessinateur.

Elle négligeait l’éducation de l’œil, qui est tout, pour se préoccuper uniquement de l’éducation de la main, objectif secondaire, presque négligeable.

Le résultat le plus clair d’un tel enseignement, c’était que l’élève, après s’être ingénié à copier avec plus ou moins de propreté des montagnes d’images, non seulement avait perdu son temps, mais se trouvait avoir contracté certaines habitudes pernicieuses ou gênantes, dont il avait ensuite beaucoup de peine à se défaire le jour où on le plaçait en face de la nature.

Il faut le répéter sans cesse, l’élève ne saurait s’accoutumer de trop bonne heure à voir avec ses yeux, non avec ceux d’un autre, à reproduire sur le papier non ce qui a été vu par un autre, mais ce qu’il a vu lui-même.

On doit donc renoncer résolument, et pour toujours, à une méthode surannée que rien ne justifie. La raison la réprouve comme opposée aux principes mêmes de l’art du dessin ; l’expérience la condamne comme inutile et même comme nuisible ; seule, la routine l’a perpétuée jusqu’à notre

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