SALTZBOURG
Le 4 septembre.
Son amitié! — Jusqu'à quel point ce sentiment me suffit — voilà la question. Que peutil y avoir de commun entre une société froide et austère , qui n'a que des joies sérieuses et des plaisirs compassés, cette union, pleine d'ivresse et de volupté , où deux êtres prédestinés à se chérir viennent confondre toute leur existence ? — entre cet aliment de quelques âmes appauvries, et le feu pur et régénérateur qui dévore la vie et qui la reproduit? L'amitié! eh quoi! à l'enfant opiniâtre qui redemande l'objet qu'on veut lui soustraire , on jette quelque hochet pour amuser sa douleur.
À vingt-trois ans , je suis cruellement désabusé de toutes les choses de la terre , et je suis entré en un grand dédain du monde et de moimême; car j'ai vu qu'il n'y avait qu'affliction dans la nature, et que le cœur de l'homme n'était qu'amertume. Il arrive , il jette sur ce qui l'entoure un regard inexpérimenté et son im-
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uiense affection embrasse avidement toutes les créatures. Â lui seul, il croit pouvoir animer un autre univers , tandis qu'il marche , hélas ? au milieu d'un monde mort , et qu'il prodigue inutilement ses journées fugitives et son amour inconsidéré. Bientôt il observe , il apprend, il juge; déjà son imagination s'éteint, ses illusions se flétrissent , sa sphère se rétrérit , toutes ses relations se resserrent autour de lui-même, jusqu'à l'instant où une expérience douloureuse brille à ses yeux , comme une torche allumée sur des tombeaux , et achève de l'éclairer sur son néant. Enfin il ne trouve plus que des âmes sourdes et réfractaires ; l'amitié l'oublie, l'amour le trahit, la société le rebute ; il sent que tous les liens vont se rompre: — ils se rompent en effet; et heureux s'il cède lui-même à ce grand déchirement! Après cette époque > je ne vois plus que des égoïstes qui sont parvenus à dessécher leur cœur, et des enthousiastes qui répuisent sur des chimères.
Tournoyer dans un océan d'inquiétudes et de douleurs: et quand on se délasse à peine de tant d'émotions violentes, quand les appréciations exagérés ommencent à peine à se
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rectifier ; — voici venir la mort, célèbre et inattendue , qui vous étreint de ses bras inflexibles, et qui vous endort tout entier dans le silence du tombeau!...
LE FEIHTEI
Le 9 septembre.
Encore un douleureux souvenir! J'ai retrouvé ce soir, sur les bords de la rivière, l'angle d'un bastion à demi démoli , au pied duquel nous nous reposions de nos promenades dans les belles soirées de l'été. Le tapis de mousse où nous fumes si souvent assis , a conservé la fraîcheur; la ruine menaçante qui le surmonte est encore debout. J'ai pensé quelquefois qu'elle pouvoit nous ensevelir dans sa chute; et maintenant , elle survit à l'amour immortel qu'Eulalie m'avoit juré, à l'immortelle félicité que je m'étois promise. Là , peu de jours avant mon départ, en suivant des yeux le mouvement de l'onde , en me transportant par la pensée au milieu de ces mers lointaines où j'allois la suivre : — pénétré de douleur , à l'idée d'une séparation peut-être irréparable , — je saisis la main d'Eulalie, et je l'inondoi de larmes. Aussi troublée que moi , elle essaya de me distraire d'un sentiment trop pénible , en chantant une
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de ces romances qui avoient tant de fois charmé nos soirées. C'étoit , — puis-je l'oublier jamais! — àh ! il n'y a pas un son de sa voix qui ne retentisse encore dans mon cœur l
Claire et Paulin ave« simplesse Coûtaient leurs jours ,
Et voyoient fleurir leur jeunesse Et leurs amours.
Rien ne pouvoit en apparence Les désunir ;
Le temps cher à leur espérance Alloit venir.
Us ne revoient qu'hymen et joie,
Loisir heureux , Qu'un Dieu consolateur envoie
Aux amoureux.
Mais de Paulin voici le père ;
— 11 faut partir , Et dé l'amour de notre Claire
Vous départir.
Il s'en alla vers aa future
En grand émoi , — Déplorable mésaventure !
C'est fait de moi !
Mon père veut que je le suive ,
Et dès ce soir !
Mais jurons-nous , quoi qu'il arrive ,
De nous revoir.
Si quelqu'un d'un amour coupable
Veut te lier , Tu répondras ; Suis- je capable
De l'oublier ?
Bientôt , mon ami va me dire :
Éveillez-vous?
C'est enfin l'heure de sourire
À votre époux.
Mais si l'un de no as , dans l'attente ,
Est trépassé , Que son ame reste constante
Au délaissé.
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Qu'avec doux regard- , doux visa«*e - r
Et doux parler , Clle vieuue , du> noir rivage , Le consoler —
Paulin partit. Un cœur novice
Est si léger !
Un rien , un désir, un caprice ,
Le fait changer.
Glaire est bien loin î Rose est jolie !'
4Jn trait l'atteint.
Le temps fuit. Le serment s'oublie , L'amour s'éteint.
Glaire apprenant par renommée
Ses nouveaux feux , Lui mande : — Une autre bien -aime»
Obtient tes vœux; Celui qui m'occupe à toute beure
M'a dû trabir !
Claire lui pardonne , le pleure y
Et v* mourir. --
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D'abord , a de grandes ala»
Il se livra ; Mais Rose d'an air plein de charmes
Le rassura :
— Pourrois-tu croire à la nouvelle
De ce trépas ? — On se lamente , on se querelle ,
On ne meurt pas.
La joie est si vite ravie
A. nos désirs !
Faut- il consumer notre vie
En déplaisirs ?
Viens à la fête qu'on dispose , Finir le jour , Et tu recevras de ta Rose
Merci d'amour. —
11 vole au bal , et fend la presse
Posr la chercher ; Il lui semble que tout s'empresse
À la cacher :
DS 8ALTEB0UBG.
H croit l'entendre dans la foule Au moindre bruit .
Et voit son espoir «roi s'écoule Avec la nuit.
Mais, voilà bien de son amante
Le domino, Son cou de lis, sa main charmante,
Et son anneau :
— Rose, un heureux projet t'appelle ;
Il t'en souvient !
Tu me diras, trop tôt cruelle,
Que le jour Tient.
Disparaissez, forme empruntée,
Masque envieux/ — 11 dit, et Glaire ensanglantée
S'offre à ses jeux, Le bras armé d'un glaive humide,
L'œil égaré, Le teint meurtri, le sein livide
Et déchiré I