DAVID RETOURNE A SON ATELIER
dont les camarades Karpft, Leroy, Gautherot, Devosges, cueillaient les derniers lauriers
académiques.
À ce moment, Gros étudiait à Florence. Le maitre, pour les copies et dessins du
Lepelletier et du Marat, choisissait Serangeli, Devosges et Wicar, de retour d'Italie. Ce
dernier, en outre, était nommé au Conservatoire du Muséum ; Topino-Lebrun et Gérard
remplissaient les fonctions de jurés au Tribunal révolutionnaire : Naïigeon organisait dans l'hôtel de Nesles un dépôt précieux de tous les objets d'art qu'il avait pu arracher à la fureur dévastatrice des patriotes; Laneuville se faisait remarquer aux Expositions par ses portraits des célébrités politiques, qui souvent aussi tenaient à honneur de faire r'epro— duire leurs traits par le pinceau délicat d’Isabey.
Une anecdote, à propos d'Isabey, prouve la bonhomie du maitre :
Durant la Terreur, David lui disait souvent : « Tu n’es pas patriote, toi; tu n'as Jamais assisté à une séance des Jacobins ; viens donc me prendre, je t'y ferai entrer comme affilié.
Isabey se rendit à l'invitation. L’élégant auteur de {a Barque se trouva bien dépaysé
dans une réunion pareille. Il s’y sentait mal à l'aise et il lui semblait que tous les yeux étaient fixés sur lui. Bientôt son anxiété redoubla quand un orateur, s'élançant à la tribune, signala la présence d’un faux frère dans le sein de l'Assemblée : Isabey se crut perdu. Le hasard lui offrit l'occasion d’une retraite heureuse ; mais le lendemain, comme il racontait à son présentateur sa frayeur de la veille, celui-ci lui répondit en riant : « Ah! ah! mon gaillard, tu te sentais morveux ! »
David, du reste, aimait fort Isabey ; il lui avait, dans le temps, reproché de l'avoir laissé ignorer sa situation difficile et l'avait alors aidé en exigeant qu'il s’adressät désormais à lui. Il estimait son talent, car, un jour que certains artistes critiquaient avec peu de bienveillance de grandes miniatures de son élève, il s’écria : « Je ne sals, messieurs, si c’est à l'huile ou au vinaigre, mais certes c’est de la belle et bonne peinture. »
Dans une autre circonstance, quelque chose d analogue arriva à Vivant Denon, qui grâce aux soins de David, avait été rayé de la liste des émigrés. Appelé par celui-ci au Comité de salut publie pour la gravure de ses costumes républicains, il se trouva tout à coup en présence de Robespierre sortant d’une salle où les éclats de rire indiquaient qu’on ÿ UWaitait fort gaiement les affaires de l'État. Cette apparition le glaça d’effroi, une ombre semblait glisser sur le front du dictateur ; mais elle se dissipa quand Denon lui eut appris qu’il venait de la part de son collègue ; Robespierre le retint et l'entretint longuement de ses vues sur les arts.
Malgré les circonstances peu favorables à l'étude de la peinture, un petit groupe était resté attaché aux leçons de David. Ce furent les dix-sept fidèles, comme il se plaisait à les nommer, qui intercédèrent deux fois auprès de la Convention nationale pour obtenir sa mise en liberté.
Aussi es-ce parmi eux que David, après sa première détention, abandonnant la politique, alla rechercher la paix que donne la culture des beaux arts. Il voulait regagner cette pratique quotidienne du pinceau qu'il avait abandonnée ; car, hormis les tableaux de
Lepelletier, de Marat, du portrait de A%% Lepelletier, de l’ébauche du jeune Barra et des
costumes rehaussé
s d’aquarelle qu'avait demandés le Comité de salut public, il ne s’élait
livré à l'exécution d'aucune œuvre d'art.
C'est pourquoi, à la veille d'entreprendre un ouvrage de l'importance des Subines, il
éprouvait le besoin de «se remettre en selle », pour conserver l'expression dont il se servait
lui-même. Il travailla donc au milieu de ses élèves, vivant avec eux dans cette intimité
dont quelques ateliers de la Renaissance ont laissé la tradition, mettant tout en commun,
la bourse, le modèle, les conseils et les encouragements. C’est ainsi qu'il employa les six mois qu'exigea la fabrication de la toile des Subines, qu'il avait commandée à Anvers ; car la Révolution avait si profondément troublé toutes les
industries que beaucoup avaient disparu, et que les artistes, comme dans les premiers
temps de l'art, étaient obligés de fabriquer de leurs mains les objets nécessaires à leurs
travaux.
Chaque lundi, une fois le modèle posé, chacun, y compris le maître, prenait la place que le sort lui avait assignée. Pendant la séance, David donnait ses avis et ses corrections ; puis, à la fin de la semaine, un jugement commun décidait qui des travailleurs avait le mieux réussi.
Ce n'était pas toujours le professeur qui l'emportait, et un jour Berthon, qui était à
côté de lui, ayant fait une figure qui de l'avis de tous fut jugée la meilleure, David en
convint le premier en disant : « Berthon à su direr meilleur parti que moi de la place que nous occupions. »
Quand la bourse commune n'était pas assez garnie pour subvenir aux frais du modèle,
un de ces jeunes gens se prêtait de bonne grâce à le remplacer devant ses camarades. David,
+ il trouvait souvent parmi eux des natures
quelquefois, leur demandait ce même servi
plus élégantes, plus fines, et surtout plus d'intelligence de la pose et du mouvement que
chez les modèles de profe Il s'était servi d'un de ses élèves pour la jolie figure du jeune Barra, et l'un d’eux,
nommé Bayard, lui posa plus tard l'élégante académie de Romulus. Ce beau jeune
homme périt malheureusement dans une bataille à laquelle il tint à honneur d'a ister, malgré le congé qu'il avait déjà reçu. C’est à cette période de travaux qu'il faudrait
rattacher la toile dite Za Maraichère, qui est aujourd'hui au musée de Lyon.
En même temps qu'elle frappait David à cause de ses opinions politiques, la réaction poursuivait les créations de l'artiste. Son influence avait été toute-puissante dans lorganisation des fètes nationales; aussi, quand son parti fut renversé, on s'éleva naturellement contre l’ordonnance qu'il avait apportée dans les pompes républicaines.
L’interprète de ces sentiments fut Chénier, qui ne pouvait peut-être pardonner aux Comités leur peu de tendresse pour sa tragédie de Z#moléon. Cette pièce, en effet, avait été apprise, montée, répétée, puis brûlée la veille de la représentation par l'auteur luimème en présence des membres des Comités.
Aussi, le 7 vendémiaire an III, ne laisse-t-il pas échapper l’occasion de venger les
blessures de son amour-propre, et à propos d’une fête à célébrer pour les victoires de l’armée