‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 122 sur 328 · PAR LE CITOYEN DAVID AU LOUVRE · texte numérisé non relu

PAR LE CITOYEN DAVID AU LOUVRE

N° 106, portrait d’une femme et son enfant.

L'un, désigné au livret, était celui de la généreuse Émilie, sœur de sa femme, dont le mari, M. Sériziat, offrait une cordiale hospitalité à David sur sa terre de Saint-Ouen. Le peintre avait représenté sa belle-sœur en robe blanche, tenant son jeune enfant par la main, et coiffée d’un large chapeau de paille à rubans verts. L'autre était celui de Sériziat, en costume de cheval, se reposant dans la campagne.

Il avait renoncé à l’idée de joindre à ces toiles la figure assise de Psyché dont Mr Daviq l’éntretenait dans une de ses lettres.

Voici le jugement que porta sur ces deux ouvrages, dans la Décade philosophique, Polyscope (Amaury Duval), alors le seul critique du Salon :

« Oui, voilà bien le grand maître; comme tous les autres portraits pälissent près de ces deux-là! Quelle simplicité dans les attitudes! quelle vigueur de pinceau! Mais les amateurs des arts ne pardonneront point au peintre des Horaces de n'avoir exposé cette année que deux portraits.

» Le portrait de l'homme est bien composé. Le visage manque de rondeur et de vie, mais les culottes de peau, les bottes, etc., sont rendues avec une grande vérité. Le linge

n’est pas très soigné, ainsi que le fond. Ce n'est pas chose facile de bien détacher une figure

sur un fond de ciel. Sablet est de tous nos peintres celui qui, jusqu'à présent, possède le mieux cet art. Le portrait de femme est peut-être encore plus beau. La robe est parfaitement rendue; la tête est pleine de vie, mais le ton est dur et cru. Il y à aussi quelque embarras dans l'attitude de la figure; on ne sait si elle est assise où debout. Enfin, l’avant-

bras paraît trop court, et peut-être aurait-on pu mettre plus de grâce dans la main.

L'enfant qu'on voit sur Le tableau, près de la femme, est d’une teinte admirable; la tète semble être de Van Dyck. »

Polyscope poursuit son article en parlant longuement de Gérard, auquel il accrode de grands éloges; puis, jetant un coup d'œil sur l’école de David, il fait remarquer le grand progrès que ce maitre à fait faire aux beaux-arts. Mais il recommande à ses élèves, dont il prévoit les succès, d'éviter le défaut si fréquent d’outrer les imperfections du maitre, croyant se rapprocher davantage de lui.

« Osez, dit-il, en terminant, marcher de vous-mèmes ; malgré la réputation de David, ne l'imitez ni lui ni personne; l'imitateur reste toujours au second rang. Les grands hommes

inventent. »

A ce Salon, Copia exposait plusieurs gravures d'après Prud’hon et David.

Quelques jours après l'Exposition, David reçut un témoignage flatteur de l'estime où son talent était tenu.

En détruisant les différentes Académies, la Convention n'avait pas entendu faire régner sur le monde des sciences, des lettres et des arts l'obscure égalité de l'ignorance. Elle avait voulu extirper des abus qui avaient également frappé les Assemblées précédentes, mais elle comptait reconstituer cette noblesse de savants, de littérateurs et d'artistes qui jette sur les nations une gloire impérissable. Cependant, déchirée par les luttes des partis, occupée à conjurer les dangers qui menaçaient la France et la République, ce ne fut qu'aux heures un peu moins troublées qui précédèrent sa retraite que la grande Assemblée fixa son attention sur cette importante question.

Dans la loi du 3 fructidor an III, empruntant les idées émises par Talleyrand et Condorcet dans leurs plans sur l'instruction publique, la Convention avait voté ce principe : «y a pour toute la République un Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences. »

Aussi, le 27 vendémiaire an IV, Daunou, dans son rapport sur l'instruction publique,

revient sur cette création. « Idée grande et majestueuse, dit-il, dont l'exécution doit effacer

en splendeur toutes les Académies des rois, comme les destinées de la France républicaine effacent déjà les plus brillantes époques de la France monarchique. Ce sera en quelque sorte l'abrégé du monde savant, le corps représentatif de la République des lettres, l'honorable but de toutes les ambitions de la science et du talent. Ce sera en quelque sorte un temple national dont les portes, toujours fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit d'une juste renommée.

DÉPRE Vous verrez se diriger vers ce centre commun et s'y porter par une pente naturelle et nécessaire tout ce que chaque année doit faire éclore de grand, d’utile et de beau sur le sol fertile de la France. Là, des mains habiles diviseront, répandront, trouveront partout ces trésors de science et de lumière; là, d’éclairés dispensateurs des couronnes du talent, allumant de toutes parts le feu de l'émulation, appelleront les prodiges que lactivité française a la puissance et le besoin de produire ; là, se verront, s’animeront, se comprendront les uns les autres les hommes les plus dignes d'être ensemble. Ils se trouveront réunis comme les représentants de tous les genres de gloire littéraire, et, certes, il est temps que la gloire aussi ressente l'influence de l'universelle égalité, et qu'elle puisse ouvrir à la fois son temple au savant qui continue Pascal et d'Alembert, au poète qui recommence Racine, à l'orateur, à l'historien, à l'acteur célèbre qui recrée les chefs-d’œuvre du théâtre en leur donnant l'âme du geste, du regard et de la voix et qui achève ainsi Corneille et Voltaire, »

Les conclusions du rapport de Daunon furent adoptées avec quelques changements et devinrent le titre IV et suivants de la loi votée le 3 brumaire an IV.

Page 1