‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 132 sur 328 · LES ARTISTES ET LE DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

LES ARTISTES ET LE DIRECTOIRE

Une commission, dont Vien, Vincent, David faisaient partie, avait été chargée d'examiner les mémoires composés sur ce sujet.

Celui de Robin, l'ancien agréé de l'Académie royale de Peinture, qui rédigeait les pétitions des artistes dissidents, n’obtint que la première mention honorable. Le prix fut

décerné à un mémoire dont l’auteur ne se fit connaître qu'après la séance publique du 15

minal an VI, Allent, alors Capitaine du génie. Ce travail nous parait exposer, d’une façon

si remarquable, l'opinion de David sur la mission des beaux-arts et sur le parti qu'un

Souvernement en devait tirer pour l'honneur et l'instruction du pays, que nous n'hésitons pas à en citer une grande partie.

Nous laisserons à juger à nos lecteurs si les remarques d’Allent ne peuvent pas s'appliquer aussi à l’état actuel des beaux-arts.

€ Puisque la peinture, dit Allent, parle à l'imagination des peuples, c'est au législateur à faire en sorte qu’elle ne lui donne que d'utiles lecons ; c'est à lui de la faire servir à la conservation des mœurs, à la propagation des vertus qui doivent composer le caractère national.

» Les dispositions législatives et règlementaires relatives à la peinture, doivent donc faire partie des institutions d’un peuple libre. Mais il ne suffit pas de créer des

école

, d'ouvrir des ateliers pour y former des élèves, d'établir des prix en faveur de ceux qui se distinguent, et d'assurer aux peintres les plus célèbres une place dans l'assemblée des savants les plus distingués et des premiers artistes de la nalion. Ces établissements sont sans doute utiles et nécessaires aux progrès de l’art; mais si l'art n’est pas dirigé, il prendra, dans les mains du peintre, la direction qu'il recevra de son génie particulier ou de son intérèt.

» En suivant l'impulsion de son intérêt, l'artiste obéit principalement au goût de sa nation, ou plutôt de la classe assez riche pour acheter les productions de son pinceau. Si cette classe est Corrompue, si elle est plongée dans Ja mollesse, les crayons de l'artiste s’amolliront comme elle. Il ne produira plus rien de grand : ses tableaux de chevalet orneront les boudoirs; ses compositions voluptueuses ne retraceront que des images des plaisirs. Heureux celui qui s'élève à de plus hautes conceptions, s’il est favorisé des dons de la fortune ! Malheur à lui, s’il a besoin que l’eau du Pactole vienne humecter quelquefois ses pinceaux, ou si son âme énergique n’est résolue d'arriver à la gloire à travers les ronces de l’indigence! Ses fiers Romains épouvanteront nos Aspasies, et la sensible Phryné ne placera jamais à côté de l’aimable Alcibiade le sombre et farouche Brutus.

» .… Quand l'ordre règne dans l'administration, il n’est pas de gouvernement qui ne puisse consacrer à l'encouragement des arts une légère portion des revenus de l'État. Que son emploi soit déterminé avec sagesse ; qu'il soit consacré à l'acquisition des tableaux les plus propres à l'instruction du peuple, et converti en secours pour Les artistes qui se livrent à ce genre ingrat, dans ce siècle où les mots de patrie et de vertu ne sont, dans toutes les bouches que parce qu’on semble leur avoir fermé tous les cœurs.

» .… Mais, en donnant cette impulsion aux artistes, veillez aussi sur l'instruction de

leurs élèves ; inspirez-leur, dès les premiers instants, le goût des genres qui plaisent à la

patrie; nationalisez ces genres, en un mot: que les sujets des concours ne s’en écartent

jamais; que tous les prix leur soient exclusivement réservés, el que l'Institut national

couronne à la fois désormais le talent de l'élève et la moralité de son ouvrage. »

Cependant les artistes mécontents, s'adressant au Directoire, lui demandèrent :

« 4° Que l'on accordât des encouragements aux beaux-arts, conformément aux lois rendues par la Constituante ;

» 2 Qu'il fût ouvert, pour la distribution des sommes, un concours comme celui de l'an Il;

» 3 Que le jugement ne fût pas rendu par l’Institut, mais par un jury nommé par les concurrents. »

Le Directoire, ayant obtenu des Corps législatifs une allocation de 100,000 francs pour

encouragement aux beaux-arts, les artistes se concertèrent pour la nomination d’un jury qui, parmi les œuvres exposées depuis l'an IT, devait désigner les plus remarquables.

Les membres du jury furent :

Vien, peintre; David, peintre; Bienaimé, architecte; Gérard, peintre; Thibaut, architecte: Meynier, peintre; Allais, architecte; Vernet, peintre ; Vincent, peintre; Naigeon, peintre; Fragonard, peintre; Giraud, sculpteur; Berthelemy, peintre; Redouté, peintre ; Morel-d'Arleux, peintre. À

SupPLéANTSs : Moitte, seulpleur; Ramey, sculpleur; Auger, sculpteur; Lebrun, peintre; Julien, sculpteur.

Ce jury, où les peintres étaient en notable majorité, répartit ainsi la somme de 100,000 francs : 63,000 fr. aux peintres, 20,000 fr. aux sculpteurs ; 7,000 fr. aux architectes.

On se plaignit de cette proportion, qui donnait à la peinture une part relativement trop forte.

Les encouragements à donner furent divisés en sept classes pour la peinture :

Girodet, pour son Zzdymion ; Lethière, pour son Philoctèle et Peyron, pour son Zélisaire, formèrent la première classe. La seconde se composait de Regnault, Garnier el Topino-Lebrun. Vingt-trois autres peintres obtinrent des encouragements.

Les artistes, en outre, demandèrent qu'on revint aux concours pour les travaux commandés par la nation. Moitte, Chaudet, Pajou, Lemot, Regnault, Gérard, Vernet Fontaine, Percier avaient signé cette pétition qui reprenait les idées de David sur la distribution des ouvrages par l'État.

Le Directoire était aussi désireux de donner, conformément aux idées de l'Institut,

suivant :

une nouvelle impulsion à l’art national. En floréal, il adressa aux artistes l'avi

Le Ministre de l'Intérieur aux Artistes.

« Citoyens, après avoir rassemblé, pour votre instruction, les trésors de plusieurs siècles et de plusieurs contrées, et ouvert ainsi au génie, avec une magnificence inconnue jusqu'à ce jour, les sources les plus abondantes, il ne restait plus au gouvernement qu'à vous

assurer des travaux, et à vous indiquer leur direction philosophique et morale ; en effet,

c'est par ce « mérite de composition » que l'École française va surpasser cette École fameuse, à qui elle semble déjà s’égaler par ce « talent d'exécution » pur et sévère qu’elle a montré depuis qu’elle est revenue à l'étude de la nature et de l'antique.

» Cest par là aussi qu’elle s'assurera auprès du gouvernement et de la postérité une juste considération.

» Un nouveau mode de concours, pour la distribution des travaux d'encouragement, a été adopté et couronné par le succès.

» L'Exposition solennelle, dans le Salon du Muséum, a tenu lieu de concours, et le Jugement du jury a décerné les palmes et les prix.

» Ce mode sera adopté pour la distribution des travaux d'encouragement à accorder en l’an VIIL. En conséquence, les artistes seront invités, par l'administration du Musée, à faire porter, dans la salle consacrée à cette exposition, celles de leurs productions qu’ils jugeront les plus dignes de concourir.

» Le Salon sera ouvert depuis le 1% fructidor de la présente année, jusqu’au 1% brumaire : un jury, qui se rassemblera vers le milieu du mois de fructidor, prononcera sur le mérite et le talent des ouv r'ag'es exposés.

» Les noms de ceux qui auront été distingués et honorés par des travaux d’encouragement, seront proclamés au Champ de Mars.

» Que ces honneurs, qui n’ont lieu que dans les Républiques, rappellent aux artistes le sentiment de leur propre dignité et tout ce qu’ils doivent à un Souvernement libre; qu’au

moment où ils saisissent le crayon, le pinceau et le ciseau, ils sistent, par la pensée, à cette proclamation solennelle : qu'ils croient alors entendre la voix de la patrie même leur dire : « Artistes, honorez une nation qui vous honore! »

On disait que, pour rentrer dans ces données de tableaux représentant des faits de notre histoire, le Directoire avait chargé Girodet, qui avait obtenu la première place au concours de l'an VII, de peindre « l'assassinat des plénipotentiaires français à Rastadt ». Mais cette nouvelle était démentie quelques jours après.

Ce guet-apens avait rallumé dans tous les cœurs français les fureurs de la guerre. L'Institut national, donnant l'exemple, réduisait patriotiquement son budget pour laisser au gouvernement plus d'argent, afin de punir cette perfidie de l'Empire. Une pompe funèbre honora la mémoire des victimes de cet attentat. On dit que David composa les bas-reliefs qui entrèrent dans la décoration de cette cérémonie.

Au salon de l'an VII (1799), l'école de David jetait un vif éclat : Hennequin avait envoyé son grand tableau du /0 Août: Gérard exposait son portrait de Mudame Regnault de Saint-Jean-d'Angéty Girodet, avec celui de Mademoiselle Lange, faisait naître un scandale qui n'est pas oublié; Granet y commençait sa réputation dans le genre du clair obscur.

Ce fut à ce Salon, déjà ouvert, que Guérin envoya son Marcus Sextus. Ce tableau avait d'abord été un ZéHisaire rentrant dans ses foyers, quand, sur l'observation d'un de ses amis plus au courant de l'opinion publique, Guérin ouvrit les Yeux à son principal personnage, et, lui donnant un nom imaginaire, le transforma en un proscrit qui retrouve

sa famille après un long exil. Ce sujet répondait si heureusement aux aspirations de la société qui commençait à penser avec sympathie aux émigrés et à désirer leur retour, qu’il obtint, dès son apparition, un très grand succès.

Cette toile n'était pas arrivée, quand l’Institut accorda à Hennequin, pour son /0 Août, l'honneur d'être proclamé au Champ de Mars, à la fête de la République ; mais, voulant exprimer à Guérin toute sa satisfaction pour son œuvre remarquable, la Classe des beauxarts désira que son nom fût cité avec éclat à sa séance publique. L'auteur recevait, au reste, de toutes parts, les témoignages les plus flatteurs. Les dames artistes lui offrirent un bouquet, et leur exemple fut suivi par ses amis et ses camarades, qui, le 11 vendémiaire an VIIL (3 octobre 1799), se réunirent chez Le Gacque, restaurateur aux Tuileries, pour lui présenter leurs félicitations, ainsi qu'à Regnault, son maitre, et à Vien, le

patriarche de la peinture. Cette fête, à laquelle assistaient David et toutes les célébrités

artistiques et littéraires, se termina par une pétition que les convives signèrent individuellement, pour demander au Directoire l'acquisition du tableau de Guérin.

Quelques jours après eut lieu la distribution des prix d'encouragement accordés aux exposants par le jury qu'ils avaient nommé le 25 fructidor an VII David était porté le premier sur la liste qui comprenait les noms de Regnaull, Gérard, Lethiere, Girodet, Meynier, Redouté, Taunay, Bidault, peintres ; Espercieux, Chaudet, sculpteurs; Allais, Fontaine, Thibault, Percier, architectes. Le jury avait accordé trente-cinq prix, dont

trois de première classe qui furent donnés : à Guérin, pour son Yarc

s Sextus ; à Hennequin, pour son /0 Août, et à Prud'hon, pour son tableau de Za Sagesse el la Vérilé. Une gloire précoce entourait donc le jeune Guérin, que les habiles voulurent opposer à David, qui, avec la pensée d'introduire certaines réformes dans les conditions des arts, n'avait pas envoyé au Salon son tableau des Sabines.

Peut-être eût-il agi autrement si le Directoire s'était montré fidèle à la règle qu'il avait dit vouloir établir parmi les artistes français, de leur faire traiter principalement des sujets nationaux. En présence des déclarations du gouvernement, David avait pensé à son tableau du Serment du Jeu de Paume, dont la toile délaissée était alors dans l'atelier de Topino-Lebrun, aux Feuillants.

Le ministre de l'intérieur avait demandé à l'Institut une inscription pour la salle où

s'était accompli ce grand fait politique, et l'inscription suivante avait été proposée :

« Dans ce JEU DE PAUME, le 20 juin de l'an 1789, les députés de la nation, repoussés du lieu de leurs séances, jurèrent de ne point se séparer qu'ils x'eussent donné une Constitution à lu France.

Ils ont tenu leur serment. »

L'artiste crut le moment favorable pour terminer cette œuvre considérable, et il rédigea, pour le ministre de l'intérieur, le mémoire suivant:

« La société des Jacobins arrèta, en 1790, que le citoyen David serait invité à

se charger de représenter sur la toile l'événement mémorable du serment du Jeu de

ce rs

Paume, du 20 juin 1789. Elle ouvrit une souscription qui devait monter à la somme de 72,000 mille livres pour les payements du tableau et de la gravure, dont chaque soumissionnaire devait recevoir un exemplaire pour prix de sa souscription.

» L'Assemblée constituante sentit qu'il était de sa dignité de faire exécuter ce tableau à ses frais. En conséquence, elle rendit un décret, le 28 septembre 1791, qui me chargea de représenter ce sujet déjà commencé. Le trésor public devait en payer les frais. Elle ajoutait, de plus, par son décret, que « le tableau serait placé dans le lieu destiné aux séances de

l’Assemblée nationale ». Lé Comité des inspecteurs d'alors me fit, à cet effet, disposer un

local dans l’église dite des Feuillants ; là, j'y travaillai quinze mois consécuti S, jusqu'au moment où l'on vint m'en arracher en me nommant membre de la Convention nationale.

» Les chances révolutionnaires dérangèrent toutes mes idées. L'opinion publique, qui resta flottante pendant quelques années, mes malheurs et beaucoup d’autres circonstances glacèrent mes pinceaux. Aujourd’hui, enfin, que les esprits sont plus calmes, que les idées saines sont distinguées et ne sont plus confondues, ni avec les ex 'avagances révolution naires, ni avec les réactions perfides qui en ont été la suite; aujourd'hui, dis-je, que l'esprit

public est bien ase chacun me dit à l’envi de reprendre mes pinceaux, et toutes ces

voix répètent à l'unisson : « Faites done votre tableau du Jeu de Paume, jamais plus beau » sujet ne s’est trouvé dans l’histoire des peuples qui nous ont devancés. »

» Tous ces sons répétés ont de nouveau échauffé mon génie, et, pour peu que vous veniez à mon secours, citoyen ministre, un mot de vous va l'enflammer.

» J'ai déjà dépensé une douzaine de mille francs sans Jamais rien demander à aucun des gouvernements qui se sont succédés. Je complais mème le faire tout entier à mes frais, et alors j'y aurais mis le prix que J'aurais cru le plus raisonnable. Je n'avais consulté que l'amour de mon art, sans jamais penser aux suites et au dérangement qu'un (el travail aurait pu occasionner. à ma fortune. Aujourd'hui, plus éclairé, et connaissant mieux les frais qu'un ouvrage, qui me tiendra trois années, doit entrainer à sa suite, vous me permettrez, citoyen ministre, de vous demander d'y vouloir bien fixer vous-même un prix, ou de vouloir bien adhérer à celui que je demande.

» Il faut que vous sachiez d'avance que c’est le plus grand ouvrage que jamais peintre ait osé entreprendre. Le tableau comporte à peu près mille à douze cents personnages dans les attitudes les plus énergiques. 11 fallait être dévoré de l'amour de la liberté, comme je l'étais et comme je le suis encore, pour avoir osé concevoir une pareille entreprise. La toile comporte trente-deux pieds sur vingt-deux. Il ne faut pas moins qu'une église pour achever ce tableau immense.

» D'après ces considérations, je ne puis moins demander que la somme de 150,000 fr. payable tant par trois mois, jusqu'au complétement de ladite somme dans l'espace des trois années demandées. Je vous observerai que j'en consommerai peut-être la moitié, ou au moins le tiers, à payer ceux de mes élèves qui m'aideront dans cette immense entreprise.

» Vous voyez que ce qui pourrait paraître exorbitant au premier aperçu, diminue bien l’idée qu’on s'en était fait d'abord par tous les frais que cet ouvrage m'occasionnera. Je ne vous’ parlerai pas des détails comme modèles, Couleurs, mannequins et tant d’autres

dépenses imprévues. Voyez actuellement combien il m'en restera peu ; mais la gloire, seule richesse à laquelle je vise, m'en dédommagera, je l'espère. Cette idée seule écarte dans ma lête toute autre considération. Je recevrai par année la somme de 50,000 francs qui pourrait ètre prise sur les sommes décadaires mises à la disposition du ministre ; enfin, par le moyen que vous croirez le plus avantageux.

» Vous faites déjà tant pour les arts et pour différents artistes qui concourent à la splendeur de la nation, que j'espère que vous ne voudrez pas moins faire pour moi, et que vous voudrez bien me mettre du nombre de ceux qui ne respirent que pour illustrer leur pays.

» Post-Seriptum. — À présent que je n'ai plus sous les yeux les personnages qui composaient le corps législatif d'alors et que la plupart sont fort insignifiants pour la postérité, soit dit entre nous, mon intention est d'y substituer tous ceux qui depuis se sont illustrés, et qui par cette raison intéressent bien plus nos neveux. Cestun anachronisme, il est vrai, mais ils m’en sauront gré. Anachronisme que des peintres célèbres ont déjà employé sans considérer les unités, ni de lieu ni du temps; au moins, moi, on n'aura pas ce reproche à me faire.

» Observez que ce sera le dernier ouvrage de cette importance qui sortira de ma main. »

David envoya-t-il ce mémoire quoique l'état de la France fût peu favorable aux beauxarts, nous le croyons, car le gouvernement lui accorda une sorte d'encouragement. Était-ce pour adoucir le regret que l'artiste devait éprouver de ne pouvoir achever son œuvre patriole ministre de l'Intérieur alloua

à David qui l'avait demandée une somme de 4,000 francs pour la bordure des Sabines.

tique ? En effet, sur le rapport suivant, qui lui fut adre

« Pa

30 thermidor, an VII.

Rapport présenté au ministre de l'Intérieur

» Le gouvernement a accordé à litre d'encouragement au citoyen David, peintre, membre de l'Institut national, et en considération du désintéressement de cet artiste, qui a généreusement fait la remise des prix qui lui ont été adjugés par les jurés en, 1791, et même de ses tableaux aux grandes époques de la Révolution, une somme de 4,000 francs pour le prix de la bordure du tableau qu'il vient de terminer, représentant le dévouement des Sabines.

» 2,000 francs ont en conséquence été payés à compte, suivant les termes convenus, savoir : 1,000 francs sur un premier rapport du 20 ventôse, an VII, et mème somme sur un second rapport du 25 floréal, au nom du citoyen Alexandre, sculpteur. Le citoyen David expose au ministre que le cadre est terminé et prêt à être livré, et représente que l'entrepreneur attend pour cette livraison l'autorisation du payement de la seconde moitié du prix de cet ouvrage. La demande du citoyen David est conforme aux conditions déterminées pour les payements, dont le complément sera subordonné aux fonds disponibles. On

propose en conséquence au ministre d'approuver qu'il soit expédié au nom du citoyen

LES SABINES JAT

Alexandre, sculpteur-doreur, une ordonnance de la somme de 2,000 francs pour la seconde moitié el pour solde de la bordure de trois mètres cinq décimètres, sur quatre mètres donnée par le gouvernement au citoyen David, pour son tableau représentant le Dévouement des Sabines.

» L'ordonnance sera imputée comme les deux premières sur le fonds de 1 00,000 francs décrété pour achat de tableaux et collections, par la loi du 11 brumaire au crédit de l'an VIL »

Le tableau des Subines allait enfin être exposé. On s’en entretenait beaucoup dans le public; déjà plusieurs journaux en avaient parlé et mème, à la séance de l’Institut du 20 vendémiaire an VII, Ducis en avait déjà donné une‘description, dans son épitre à Vien, Où il célébrait ainsi ce vénérable artiste, et l’école qu'il avait fondée :

De l’école française heureux restaurateur, Qui, du grand art de peindre atteignant la hauteur,

Aux fécondes leçons as su joindre l'exemple ;

Toi, qu'en s’attendrissant, l'œil du public contemple Avec ce doux respect qui suit les cheveux blancs, Quand la vertu s’unit à l'éclat des talents,

Tu le sais, le beau seul a droit à notre hommage. Vien, c’est toi le premier, qui vengeant son outrage, Rendis à nos pinceaux l’exacte vérité,

D'un à Le brillant coloris, la sévère ordonnance,

sin vigoureux l'aimable austérité,

Et de l’art, en un mot, le charme et la science. Pour plaire et pour toucher, oui, La voix leur apprit À s'adresser au cœur, sans top chercher l'esprit ; Comment, belle sans art, et riche sans parure,

La vérité sortait du sein de la nature.

Aussi ton seul aspect a flétri les atours

Dont un luxe indigent accablait les amours, Ces éternels berceaux, ces fleurs toujours écloses, Qui m'auraient fait haïr le printemps et les roses. On vit tous ces bergers, amants de leurs miroirs, De leurs rubans chargés, s'enfuir vers les boudoirs, Et serrant de dépit ses galantes merveilles,

La Flore des salons remporta ses corbeilles.

L'Histoire, enfin, par toi sentit sa dignité,

Reprit sous tes pinceaux sa force et sa fierté ; Pour frapper nos regards par d’augustes exemples, Leur céleste splendeur éclata dans nos temples.

La fable aussi par toi, comme un livre charmant, S'ouvrit pour nous instruire et plut innocemment, Ainsi, par tes leçons, par d'illustres travaux, Toi-même, avec plaisir, tu créas Les rivaux.

Déjà nait une école, en grands maitres fertile.

Qui sont ces combattants? la vigueur, la jeunesse,

La vertu sur leur front s’unit à la rudesse.

Oui, d'avance, déjà, ces trois frères romains

Portent le sort de Rome et du monde en leurs mains.

De courage et d'espoir tous leurs museles frémissent; Leurs cœurs, leurs bras d'acier s'entrelacent, s'unissent :

Ils m'offrent une armée, et leurs traits différents,

Avec un même esprit, marquent divers penchants. Le père à ses trois fils présentant trois épées

Du sang des trois Albains les voit déjà trempées : Ses yeux levés au ciel, et ses regards brülants, Recommandent à Mars et Rome et ses enfants.

Oh ! comme à leur pays, s'ils étaient infidèles

Ils mourraient à l'instant sous ses mains paternelles !

Il nous promet Brutus, Brutus dont les faisceaux, Dont la vertu, David, revit sous tes pinceaux.

O Brutus, pour tes yeux quel spectacle s'apprête !

Je vois deux corps sanglants, je ne vois point leur tète.

Quoi! tes fils ne sont plus! O père infortuné !

Ce funeste trépas, qui l'a donc ordonné C'est toi : Mais Rome, hélas ! devait t'être plus chère :

Tu n'as pu tout ensemble être consul et père.

Je te vois immobile, en détournant les jeux,

Assis près d'un autel, t’'appuyer sur tes dieux.

La mort est dans ton sein, mais, ciel! avec quels charmes, Si belles de candeur, de jeunesse et de larmes,

Tes filles t'exprimant leurs naïves douleurs.

Vas, en ne pleurant pas, tu fais couler mes pleurs.

Brutus n'en verse pas : il souffre : et ce grand homme Rend grâce aux immortels dès qu'il a sauvé Rome.

Mais ton ardeur, David, ne doit point se lasser,

er.

Et, rival de toi-même, il faut te surp Lorsque ton art t'enflamme et V'appelle à la gloire, C'est l'instinct qui te parle, et c'est lui qu'il faut croire. Que ne peut le génie! Il fait tout à son gré :

Son secret de lui-même est souvent ignoré.

Notre travail, c'est l'art; l'instinet, c’est le génie. De ce feu créateur, cette âme de la vie,

Du peintre, du poète, aliment enflammé, Michel-Ange est brûlant, le Tasse est consumé. Ce feu qui sent, qui voit, juge, invente et dispose, Sous un calme apparent quelquefois se repose : Mais le volcan dormait : il s’entrouvre avec bruit, Et le chef-d'œuvre est là qui s'élance et qui luit.

C’est ce noble tourment dont les fureurs divines Ont forcé ton pinceau d’enfanter les Sudines. O toi, de la Peinture aimable et tendre sœur, M'inspirant, comme à lui, ta force et ta douceur,

Pour rendre ce tableau, viens, fidèle interprète, Un moment, s’il se peut, me prèter sa palette, Et dans mon vers serré, pur, et plein de chaleur, Fais sentir son crayon et parler sa couleur!

Au pied du Capitole, entre ces deux armées,

D'une égale fureur au combat animées,

Quand déjà le sang coule et fait fumer les mains Des Sabins indignés, des perfides Romains, Je vois, je vois courir les Sabines troublées, Leurs enfants sur leur sein, pales, échevelées : « Arrètez

» Massacrez sans pitié vos femmes, vos enfants.

ous, cruels! ou de vos bras san

» Les voilà sous vos pieds! Nous sommes vos familles,

» Vos brus, vos tristes sœurs, vos femmes et vos filles.

» Pour vor

percer le flanc, vous marcherez sur eux.

» Commencez sur nos corps ce parricide affreux. »

Le combat a cessé, Ces mères éperdues,

Sous des forèts de dards, de lances suspendues,

Parmi lant de guerriers, frères, pères, époux,

En leur montrant leur fils, en pressant leurs genoux,

Ont ému la pitié de tous ces cœurs farouches ;

Elle est dans leur regard, dans leur port, sur leurs bouches. De Tatius d

ve est abaissé ;

àleg Le dard de Romulus n’est pas encor lancé ;

Dans sa force et ses traits, je lis Le sort de Rome,

Oui, c'est Mars, c'est un dieu : Tatius n’est qu'un homme. O vous qui nous montrez ces enfants étendus,

Ne craignez rien pour eux, vos pleurs sont entendus !

Que ta noble terreur, Hersilie, a de charmes

Va, tu ne connais pas le pouvoir de tes larmes. Femme, Ô sexe enchanteur ! que la maternité,

O! que le cri du sang ajoute à ta beauté !

Sous ces chevaux ardents, respirant les batailles,

Qui de vous a jeté le fruit de ses entraille

De ce coursier fougueux, le pied compatissant, Craint de blesser son calme et son rire innocent. Courage! Montrez-vous, 6 mères alarmées !

Le cri de vos enfants uniront deux armées.

Sabins, Romains, vaineus tous dans un même instant, Pressent ces chers vainqueurs sur leur sein palpitant. Oui, leur vengeance expire : oui, leur haine attendrie, Du glaive en sa prison fait rentrer la furie.

Tu l'emportes, nature ! A ces cris triomphants, Couvrons tous de lauriers ces femmes, ces enfants. Eh! dis-moi donc, David, par quelle heureuse adresse Peins-tu si bien les pleurs, la force, la faiblesse ? Sur un instant qui fuit, sur un vaste tableau, Quels prodiges en foule a versés ton pinceau ! Quel cœur résisterait à ta chaleur divine!

Chaque père est Romain, chaque mère est Sabine.

OR PT Pr Er

sacwemi

= - ex Eee aa > ANNEE SA V4

Le plaisir le plus doux (qui ne l'a pas goûté),

Ton tableau nous le crie : ah ! c'est l'humanité.

Vien, quel est ton bonheur, quand tu vois ces ouvrages, Ces fils de tes enfants, ravir tous les suffrages ! Les puissants rejetons que ta sève a produits,

Célèbres dès longtemps, sont chargés d’heureux fruits,

Qui, fameux à leur tour, sont près d’en faire éclore Que tes vastes rameaux ombrageront encore.

A tes nobles leçons ils n'ont pu déroger ;

Et tous, près de leur père, ils viennent se ranger. L'aigle est le fils de l'aigle, et le ramier timide N’engendre point son vol ni son œil intrépide. Avec eux, de leurs noms, de ta gloire escorté,

Tu L'avances vivant dans la postérité.

Tes talents sans orgueil, et La vie longue et pure

Donne un maître, un Nestor, un père à la peinture.

Ainsi Diagoras, chez les Grecs vénéré

De sa cinquième race avec pompe entouré

Vit les fils de ses fils, dans les fêtes publiques Couvrir ses cheveux blancs des lauriers olympiques. Avec éclat porté par leurs bras triomphants,

Ses regards attendris tombaient sur ses enfants;

Et, succombant sous l'âge et Le poids de leur gloire,

Il mourut de plaisir sur son char de victoire.

David se décida à céder aux vœux du public et à montrer dans une exposition particulière et payante ce tableau qui préoccupait depuis longtemps tous les amis des beaux-arts. Le peu d'encouragement qu'il avait trouvé auprès du Directoire pour l'achèvement du Serment du Jeu de Paume, peut-être le secret désir de le terminer à ses frais, peut-être

enfin le besoin de rétablir sa fortune, qui, malgré ses premiers travaux et les fonctions

qu'il avait remplies pendant la Révolution, était plus que modeste, le décidèrent à chercher dans la curiosité et les sympathies du public ces ressources que le gouvernement était hors d'état de lui procurer.

En annonçant cette exposition à ses élèves el les conditions dans lesquelles elle s'ouvrait, il leur promit, si la recette dépassait 24,000 francs, de payer un diner à l'atelier, s'engageant à le renouveler chaque fois qu'on atteindrait de nouveau un chiffre semblable.

Enfin, il eut à s'entendre avec les Administrateurs du bureau central pour les mesures concernant le bon ordre et surtout pour la perception du droit des pauvres. Cette dernière mesure souleva quelques difficultés qui, exagérées par un journal, 7’Ami des lois, provo-

quèrent une réponse des membres du bureau. Nous reproduisons ces deux pièces qui peuvent

intéresser en donnant une idée des impressions du public et des prétentions de l'administration à la création d’une taxe qui, depuis, s’est beaucoup étendue. « Si tu raisonnes, je te peins », disait David à un homme qui ne voulait pas entendre

raison. Il serait plaisant que nous vissions paraître lout à coup en pied, ou au moins en

tête, l'image des Administrateurs du bureau central. Nous sommes menacés de cette surprise, car on assure que ces honorables membres persistent à exiger de David un tribut pour l'exposition de son tableau des Sabines, qu’un peintre célèbre a appelé « le Dictionnaire » complet de la peinture. » Les Administrateurs affirment qu’ils n’ont en vue, dans cette lutte contre les arts, que de ménager le bien des pauvres, au risque même d’être ridicules, ce qui prouve un grand fond d'humanité et de désintéressement.

» Is devraient cependant ne pas confondre l'atelier d'un artiste avec une tabagie, et la fortune d’un peintre, achetée à force de temps et de peines, avec l'avidité sordide d'un avare spéculateur.

» Quelques personnes prétendent que celte querelle de village, digne tout au plus d'un bailli du x1r° siècle, n’est qu'un piège tendu au bureau central par un auteur qui, sous peu de jours, nous offrira au Vaudeville cette scène dont Molière se serait emparé.

» Nous devons rendre justice au commissaire du gouvernement qui s’est fortement opposé à cet acte de vandalisme. Il ÿ à là matière à un beau réquisitoire en faveur des arts, et nous sommes persuadé que le citoyen Lemaire aura consacré toute son éloquence à celte cause également défendue par le ministre de l'Intérieur et mème par les Consuls. »

Le 4 nivôse, le bureau central répondait ainsi à l'A des lois :

« Déjà plusieurs journaux avaient annoncé que le bureau central exigeait du citoyen David le quart du produit de son exposition de son tableau des Sabines : quoique le fait fût très inexact, le bureau central avait dédaigné de le relever, parce que les Administrateurs sont plus occupés des devoirs de leur place que de faire parler d'eux dans les journaux ; mais la manière plus qu'affectée avec laquelle l’Ami des lois reproduit cette assertion, dans son journal du 1 nivôse, et l'étendue qu’il donne complaisamment à cet article, forcent les Administrateurs à rendre compte au public de tout ce qui s’est passé à cet égard.

» L'épouse du citoyen David vint, il y a environ quinze jours, prévenir verbalement le bureau central de l'exposition du tableau des Subines : les Administrateurs s'empressèrent d'assurer la citoyenne David qu'ils prendraient toutes les mesures nécessaires pour maintenir le bon ordre et la tranquillité au milieu de l'affluence que l’exposition de ce chefd'œuvre allait attirer, et ils témoignèrent en même temps à la citoyenne David leur désir que, dans cette circonstance, le génie voulût bien s'associer à leur sollicitude pour les indigents, au commencement d’une saison aussi rigoureuse, et lorsque les revenus de toute espèce accordés aux pauvres ne fournissent pas lois centimes par jour pour chaque individu.

» Ils déclarèrent à la citoyenne David qu'ils ne voulaient point faire entrer l'exposition du tableau des Subines en comparaison avec aucun autre objet, quoique les chefs-d'œuvre de la scène y fussent tous astreints; mais qu'ils étaient persuadés que le citoyen David serait lui-même charmé de l'idée qu'ils lui suggéraient d’intéresser les indigents dans le produit de cette exposition dont, au surplus, le citoyen David ne devait aucun compte à qui que ce ft, el que l'agent comptable des pauvres recevrait avec reconnaissance ce que le citoyen David voudrait bien tri accorder. La citoyenne David parut elle-mème applaudir à cette idée et la considérer comme honorable pour son époux.

EE

ne

ne

» Les choses en étaient restées à ce point, sans qu'il fût pris ni qu'il fût question de prendre aucun arrèlé à ce sujet, lorsque, le 26 frimaire, et au moment même où les Administrateurs du bureau central présentaient au ministre de l'Intérieur les membres du Comité général de bienfaisance, le citoyen David, accompagné du citoyen Lemaire, porteur d’un réquisitoire érès Vien fait, demandèrent au ministre de décider que le citoyen David ne fût astreint à aucune rétribution envers les indigents : le réd uisitoire contenait la même erreur que les journaux qui avaient parlé d'un tribut du quart du produit.

» Les Administrateurs rendirent compte au ministre des faits tels qu'on vient de les lire : le citoyen David observa que beaucoup d'artistes avaient besoin de secours, que son intention était de leur en procurer, et le ministre décida que le citoyen David ne serait tenu à rien envers les indigents de Paris.

» Les Administrateurs ne croyaient plus devoir entendre parler de cette affaire absolu-

ment terminée; mais ils déclarent, au surplus, qu'ils sont cer ains que le citoyen David n'est pour rien dans celte sortie déplacée de l’Ami des lois, qui s'empressera sans doute d'insérer la réponse des Administrateurs dans sa feuille. »

Tous les détails terminés, David annonça ainsi dans les journaux du 28 nivôse l'ouverture de l'exposition :

« Le citoyen David prévient ses concitoyens que l'exposition de son tableau des Sabines

commencera décadi 30 frimaire an VIII et continuera les jours suivants dans la salle de

ci-devant Académie d’Architecture au Palais-National des Sciences et des Arts, l'escalier à

droite, sous le vestibule, en entrant par la porte de la rue du Coq. » Le billet d'entrée, avec un livret explicatif, se distribueront à la porte de ladite salle et ne coûteront l’un et l'autre qu'un franc quatre-vingts centimes. » Ce n’est point ici une spéculation vile, mais une tentative honorable pour l'art et les artistes. Aussi ne sera-ce que dans l'empressement et dans les suffrages du public que le

citoyen David trouvera la récompense la plus douce, le dédommagement le plus flatteur de

quatre années qu'il à employées à rendre, autant qu'il était en lui, son ouvrage digne de l'attention et de l'estime de ses concitoyens. »

Comme on l'avait annoncé, l'exposition ouvrit Le 30 frimaire (21 décembre 1799), au milieu d'un concours extraordinaire.

La notice suivante était remise à chaque visiteur : nous la reproduisons, car elle

explique le but auquel tendait David en tenant une conduite toute nouvelle en France.

Page 1