‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 133 sur 328 · JS ET DES ARTS SALLE DE LA CI-DEVANT ACADÉMIE D'ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

JS ET DES ARTS SALLE DE LA CI-DEVANT ACADÉMIE D'ARCHITECTURE

Par Le Ciroyex DAVID, MEMBRE DE L'INSTITUT NATIONAL

AVANT-PROPOS « L'antiquité n'a pas cessé d’être la grande école des peintres modernes, et la source où

ils puisent les beautés de leur art. Nous cherchons à imiter les anciens dans le génie de leurs

conceptions, la pureté de leur dessin, l'expression de leurs figures et les grâces de leurs formes. Ne pourrions-nous pas faire un pas de plus, et les imiter aussi dans leurs mœurs et les institutions qui s'étaient établies chez eux, pour porter les arts à leur perfection ?

» L'usage, pour un peintre, d'exposer ses ouvrages aux yeux de ses concitoyens, moyennant une rétribution individuelle, n’est point nouveau. Le savant abbé Barthélemy, dans son Voyage du jeune Anacharsis, parlant du fameux Zeuxis, ne perd pas l'occasion d'observer que ce peintre retirait de la vue de ses ouvrages des rétributions qui l'enrichirent à‘un tel point qu’il faisait souvent don de ses chefs-d'œuvre à la patrie, disant qu'il n’y avait point de particulier en état de les payer. Il cite à ce sujet les témoignages d’Élien et de Pausanias. Ils nous prouvent que, pour les ouvrages de peinture, l'usage de l'exposition publique était admis chez les Grecs: et certes, sous le rapport des arts, nous ne devons pas craindre de nous égarer en marchant sur leurs traces.

» De nos jours, cette pratique est observée en Angleterre, où elle est appelée exhibition. Les tableaux de la Mort du général Wolf et de Zord Chalam, peints par West, notre contemporain, lui ont valu dans ce pays des sommes immenses. L'exhibition y existait longtemps auparavant, et y avail été introduite, au siècle dernier, par Van Dyck, dont le public venait en foule admirer les ouvrages; il parvint par ce moyen à une fortune considérable,

» N'est-ce pas une idée aussi Juste que sage que celle qui procure aux arts les moyens d'exister par eux-mêmes, de se soutenir par leurs propres ressources, et de jouir de la noble indépendance qui convient au génie, et sans laquelle le feu qui l'anime est bientôt éteint? D'un autre côté, quel moyen plus digne de tirer un parti honorable du fruit de son travail que de le soumettre au jugement du publie, et de n’attendre de récompense que de l’accueil qu'il veut bien lui faire? Si la production est médiocre, le Jugement du public en aura bientôt fait justice. L'auteur, ne recueillant ni gloire ni indemnité, s'instruira, par une sévère expérience, des moyens de réparer ses fautes, et de captiver l'attention des spectateurs par de plus heureuses conceptions.

» De tous les arts que professe le génie, la peinture est incontestablement celui qui exige le plus de sacrifices. Il n’est pas rare de mettre jusqu’à trois ou quatre ans à terminer un tableau d'histoire. Je n’entrerai ici dans aucun détail concernant les dépenses préalables auxquelles un peintre est obligé. L'article seul des costumes et des modèles est très considérable. Ces difficultés, n’en doutons pas, ont rebuté beaucoup d'artistes: et peut-être avons-nous perdu bien des chefs-d’œuvre que le génie de plusieurs d’entre eux avait conçus, et que leur pauvreté les a empêchés d'exécuter. Je vais plus loin : combien de peintres honnètes et vertueux, qui n'auraient jamais prêté leurs pinceaux qu'à des sujets nobles et moraux, les ont dégradés et avilis par l'effet du besoin! Is les ont prostitués à l'argent des Phryné et des Laïs : c’est leur indigence seule qui les à rendus coupables; et leur talent, fait pour fortifier le respect des mœurs, à contribué à les corrompre,

» Qu'il me serait doux, que je m’estimerais heureux, si, en donnant l'exemple d’une exposition publique, je pouvais en amener Pusage! si cet usage pouvait offrir aux talents un moyen de les soustraire à la pauvreté, et si, par suite de ce premier avantage, je pouvais contribuer à rendre les arts à leur véritable destination, qui est de servir la morale et

d'élever les âmes, en faisant passer dans celles des spectateurs les sentiments généreux rappelés par les productions des artistes! Cest un grand secret que de remuer le cœur humain: et ce moyen peut donner un grand mouvement à l'énergie publique et au caractère national. Qui pourra nier que jusqu'à présent le peuple français n'ait été étranger aux arts, et qu'il vécut au milieu d'eux sans y participer? La peinture ou la sculpture offrait-elle une production rare, elle devenait aussitôt la conquête d'un riche qui s’en emparait, souvent à un prix médiocre, et qui, jaloux de sa propriété exclusive, n’admettait à la voir qu'un petit nombre d'amis : sa vue en était interdite au reste de la société. Au moins, en favorisant le système des expositions publiques, le peuple, pour une légère rétribution, entrera en partage des richesses du génie : il s'éclairera sur les arts, auxquels il n’est pas si indifférent qu'on affecte de le croire; ses lumières s’accroîtront, son goût se formera; el, quoiqu'il ne soit pas assez exercé pour décider sur les finesses ou les difficultés de l'art, son jugement, toujours dicté par la nature, et toujours produit par le sentiment, pourra souvent flatter, et mème éclairer un auteur qui saura l’apprécier.

» Deplus, quel regret et quelle douleur (pour des hommes sincèrement attachés aux arts et à leur patrie) de voir passer chez des nations étrangères nombre de monuments d’un grand prix, sans que leur nation, qui les avait produits, en eût à peine connaissance ! L'exposition publique tend à conserver les chefs-d'œuvre aux pays heureux où ils sont nés; c’est par elle que nous devons espérer de voir revivre les beaux temps de la Grèce, où un artiste, satisfait des sommes que lui avaient procurées les rétributions de ses concitoyens,

se plaisait à faire don à sa patrie de ces mêmes chefs-d'œuvre qu’elle avait admirés ; après

Vavoir honorée par ses talents, il finissait par bien mériter d’elle par sa générosité.

» On m'objectera sans doute que chaque peuple à ses usages, et que celui de l'exposition publique des objets des arts ne s’est jamais introduit en France. Je réponds d’abord que je ne me charge point d'expliquer les contradictions humaines ; mais je demande si un auteur dramatique ne donne pas à son ouvrage la plus grande publicité possible, et s’il ne reçoit pas une partie de l'argent des spectateurs en échange des émotions ou des différents plaisirs qu'il leur a causés, par la peinture des passions ou par celle des ridicules. Je demande si un compositeur de musique, qui à donné l'âme et la vie à un poème lyrique, rougit de partager avec l’auteur des paroles les profits de sa représentation. Ce qui est honorable aux uns peut-il être humiliant pour les autres ? et si les différents arts ne forment qu'une famille, tous les artistes ne peuvent-ils pas se regarder comme frères, et suivre les mêmes lois pour arriver à la célébrité et à la fortune?

» Je réponds encore que ce qu'on n’a pas fait il faut se hâter de le faire, s’il peut en résulter un bien. Qui empêche donc d'introduire, dans la République française, un usage dont les Grecs et les nations modernes nous ont donné l'exemple? Nos anciens préjugés ne s'opposent plus à l'exercice de la liberté publique. La nature et le cours de nos idées ont changé depuis la Révolution; et nous ne reviendrons pas, j'espère, aux fausses délicatesses qui ont si longtemps comprimé le génie. Pour moi, je ne connais point d'honneur au-dessus de celui d’avoir le public pour juge. Je ne crains de sa part ni passion ni partialité : ses

rétributions sont des dons volontaires qui prouvent son goût pour les arts; ses éloges sont

l'expression libre du plaisir qu'il éprouve ; el de telles récompenses valent bien, sans doute, celles des temps académiques.

» Les réflexions que j'ai proposées, et le Système d'exposition publique, dont j'aurai le premier donné l'exemple, m'ont été suggérés principalement par le désir de procurer aux

artistes

, Gui professent la peinture, le moyen d'être indemnisés de l'emploi de leur temps et du sacrifice de leurs dépenses, et de leur assurer une ressource contre la pauvreté, qui n’est que trop souvent leur triste partage. J'ai été encouragé et aidé dans ces vues par le gouvernement, qui, dans cette occasion, m'a donné une grande preuve de la protection éclatante qu'il accorde aux arts, en me fournissant un local pour mon exp sition, avec d'autres accessoires considérables : mais j'aurai reçu une récompense bien flatteuse, si, le public venant à goûter mon tableau, je puis ouvrir aux artistes une route utile, qui, en excitant leur encouragement, contribue à l'avancement de l'art, et à la perfection de la morale, que nous devons sans cesse avoir pour objet.

» Après avoir déclaré ici mes véritables intentions, il ne me reste plus qu'à donner au public une notice explicative du sujet que j'expose à ses yeux.

» ..... ament meminisse periti. »

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