REFUS DE DAVID D'ÈÊTRE NOMMÉ PEINTRE DU GOUVERNEMENT
la différence qui s'était maintenue toujours entre le papier et le numéraire, Au moment de la première répartition, 1,000 francs as ignats valaient encore 600 francs argent ; mais depuis, la dépréciation avait été telle que 1,000 livres papier étaient tombées à 6 francs en argent.
Quant aux prix du Salon décernés en l'an VII et en l'an VIII, sur les sommes de
100,000 livres décrétées par le Directoire, aucun n'avait été payé.
Dans leur détresse les artistes pensèrent à se réunir. Plusieurs idées furent formulées, qui, alors rejetées comme impraticables, ont depuis reçu leur application. Ainsi on pensa à rendre payante l'exposition annuelle, et cette rétribution prélevée sur le public aurait servi à soulager les artistes âgés ou sans travaux. Mais la difficulté d'isoler complètement le grand salon du Louvre où se faisait l'exposition des artistes vivants, sans priver le public non payant de la jouissance de la galerie où étaient placés les chefs-d'œuvre apportés de Flandre
et d'Italie, fit repousser ce projet, que nous voyons aujourd'hui mis en pratique, grâce à un
local spécial consacré aux Salons annuels.
L'exemple de la France qui, après avoir passé par les épreuves d’un gouvernement populaire, commençait à recueillir les fruits de la vigoureuse administration du premier Consul, fit naître dans un grand nombre d'esprits l'espoir qu'un semblable remède, appliqué à la République des Ars, produirait les mêmes résultats. On parla donc dans quelques réunions de l'opportunité d'obtenir du gouvernement la création d’une Direction générale des beaux-arts. On agita aussi la question de savoir à qui seraient confiées ces importantes fonctions. Les uns désiraient un artiste; d'autres, redoutant les rivalités d'un confrère préféraient un administrateur. Les artistes adressèrent alors au gouvernement une pélition qui lui exposait leur détresse et le priait d'y apporter un prompt soulagement,
Vers la fin de janvier 1800, le bruit se répandit que le premier Consul avait choisi David pour cette Direction supérieure des beaux-arts. Les artistes, sachant qu'il était l’inspirateur d’un projet grandiose d’embellissement pour les Invalides, crurent à sa
nomination et lui écrivirent la lettre suivante :
« Paris, le 7 pluviôse an VIII.
» Citoyen,
» Le gouvernement vient de manifester son amour pour les arts, et le désir de les voir
portés à leur perfection, en remettant la surveillance de cette branche aussi importante que
délicate de la prospérité publique à un homme qui, par ses lumières et ses préceptes, et par la beauté de ses ouvrages, a si bien contribué à la faire fleurir avec éclat,
» Le premier Consul a mis en vous sa confiance : déjà vous aviez la nôtre. Nous vous en donnons une preuve authentique et nous vous procurons en même temps une occasion favorable à votre zèle en remettant entre vos mains l'intérêt le plus puissant des artistes qui ont été couronnés aux expositions publiques. Le gouvernement accueillera sans doute notre pétition ; sans doute il appréciera les motifs qui en font la base. Appuyés de votre crédit, et développés avec chaleur, nos moyens doivent acquérir une force nouvelle, et nous vous
devrons enfin un succès qui, par une suite de circonstances pénibles, a été jusqu'à ce jour vainement attendu.
» Agréez, citoyen, les témoignages de notre sincère attachement.
» Dunouy, Berthelemy, Vernet, Petitot, Lorta, Espercieux, Vignon, Hennequin, Aug. Belle, César Vanloo, Gois, Schall, Bertin, E.-R. Garnier, S. Vandael, Lethiere, Cartellier, Bidault, Sandon, Taillasson, Hilaire-Ledru, Girodet, Prud’hon, peintre, Dela-
fontaine, Gounod. »
Cette démarche si honorable pour David était prématurée, car ce ne fut que le 18 plu-
viôse que parut l'arrêté qui lui conférait en effet, le titre de « peintre du gouvernement »
« Paris, le 18 pluviôse an VIIL (7 février 1800) de la République française une et indivisible. » BONAPARTE, premier Consul de la République.
» Arrête ce qui suit :
» Le citoyen David est nommé peintre du gouvernement.
» Le ministre de l'Intérieur est chargé de proposer les attributions de cette place. » BONAPARTE. »
En ces circonstances, David ne s'abandonna pas à une vaine satisfaction d'amour-propre. Revenu après bien des orages à son atelier, évitant de se mêler aux querelles qui divisaient
le monde des arts, goûtant le charme d’un succès incomparable, il refusa le poste auquel on
voulait l'appeler, et rendit public son désistement en adressant aux journaux la lettre
suivante :
« Paris, 10 ventôse, an VIII (1° mars 1800).
» Citoyens,
» Plusieurs journaux ont annoncé il y a déjà quelques jours que j'avais été nommé, par arrêté des Consuls, «peintre du gouvernement ». Ils ont dit la vérité, et j'ai même reçu l'extrait des registres des délibérations qui m'annonce ma nomination. Mais ce qu'ils n’ont pu dire, c'est qu'aussitôt la réception de cet arrêté, je me transportai chez le ministre de l'Intérieur, chargé par le second article de proposer les attributions de cette place, pour le prier de ne point s’en occuper; de vouloir bien, au contraire, recevoir mes remerciments et ma démission d’une place qui ne paraîtrait devoir ètre profitable qu'à moi seul et nullement à l'art et aux artistes, objets uniques de ma sollicitude.
» Salut et considération. » DAVID
» Membre de l'Institut.
» P.-S. — Veuillez bien, citoyen, en faire part au public, en insérant la présente dans le plus prochain numéro, pour qu'à l'avenir les personnes qui me croiraient en place ne
m'adressent plus leurs demandes. »