REFUS DE DAVID D'ÊTRE NOMMÉ PEINTRE DU GOUVERNEMENT
Il avait, du reste, informé le ministre de l'Intérieur de sa résolution de refuser cette place. Car Lucien, ayant sur les ordres du premier Consul fait rechercher les attributions de Lebrun, portait le décret à la Signature quand il rencontra David.
« Vous m'enlevez, lui dit-il, le plus beau fleuron de ma couronne ; d'un autre que vous je ne le souffrirais pas.
» Qu’à cela ne tienne, répondit l'artiste, vous pouvez déchirer ce décret. »
Après une discussion assez vive, malgré ses protestations, Lucien fitsigner et insérer au Yoniteur la nomination de David.
Celui-ci, tint parole, et répondit par sa démission.
Ce refus aurait été mal interprété si on s’en rapportait à la lettre de son élève Moriez. Ilcroitson maitre piqué du « titre insignifiant de peintre du Souvernement ». Il aurait voulu ajoute-t-il, être déclaré « ministre des Arts, premier peintre de France, Surintendant des Bâtiments, etc., ou plutôt, sous quelque titre que ce fût, avoir une influence suprême ». Cependant il reconnaît plus loin « que son caractère le poussait moins à cela, que certaines personnes qui l’approchaient ».
Cette lettre d'un homme que David avait toujours traité avec déférence, montre combien il avait agi sagement en refusant ces fonctions. Puisque un de ses amis s'exprime ainsi à ce sujet, que n'auraient pas dit ses détracteurs, lorsque une fois en place il n'aurait pu répondre
aux aspirations si longtemps décues des artistes ? Devant choisir entre toutes les demandes
qui déjà l'assiégeaient, les peser avec impartialité, en écarter nécessairement le plus grand
nombre, il aurait fait des mécontents, qui auraient aussitôt grossi le nombre de ses ennemis.
Il devait plus que tout autre s garder d'accepter une semblable tâche, et il fit, en refusant,
preuve d’une grande prudence.
Le premier Consul, cependant, connaissait sa détermination de vivre éloigné de toute scène officielle, et peut-être avait-il espéré en triompher en lui donnant cette preuve éclatante d'estime.
En effet, depuis qu’il était devenu le chef de la République, Bonaparte s'était lié avec David. A son premier séjour en France, entre les campagnes d'Italie et l'expédition d'Égypte il n'avait passé que peu d’instants avec lui. Nommé premier Consul il s’appliquait
alors à former son gouvernement de toutes les capacités qui avaient survécu aux discordes
civiles, et il avait offert à David. qui jetait un si vif éclat sur l’école franç
ise, un sièce au
Conseil d’État, ou dans le Sénat, créés par la Constitution de l'an VIII.
Lorsque David connut ses intentions, il résista à ses désirs préférant son repos à un nouveau rôle politique.
« Le temps et les événements m'ont appris, lui répondit-il, que ma place était dans
mon atelier. J'ai toujours un grand amour de mon art, je m'en occupe avec passion, je veux m'y livrer entièrement. D'ailleurs, les places passent : j'espère que mes œuvres resteront. » Comprenant pourtant l'honneur qui rejaillirait sur les arts, d’être représentés dans
ces hautes Assemblées, il demanda que Vien, son maitre, dont l’affabilité, la modestie
avaient su gagner l'estime et l'affection de tous 1 irtistes pendant sa longue carrière, fût
nommé sénateur à sa place. C'était aussi un moyen de le tirer de la situation précaire que
lui avait faite la Révolution, en le privant de l’aisance que lui procuraient ses fonctions sous la monarchie.
Cette résistance de David ne mécontenta pas Bonaparte. Établi aux Tuileries, il venait souvent, de très grand matin, le prendre au Louvre, pour visiter avec lui les quartiers de Paris où il avait l'intention d’ordonner des travaux d'amélioration et d'embellissement. David, sans avoir fait partie du Comité de salut public qui, en prairial an IT, avait décrété un vaste ensemble de travaux dans la capitale, avait étudié au Comité d'instruction publique, tous ces projets. Il les connaissait bien et pouvait entretenir le premier Consul des vastes idées qu'avaient conçues les hommes de la Révolution. Le général aimait tout ce qui était empreint d'un caractère de grandeur et n'était pas encore arrivé à ramener toute la gloire de la France à sa personnalité. Encouragé par son frère Lucien, dont l’esprit était ouvert aux beautés des arts, il rêvait pour Paris une suite de travaux qui transmettraient cut postérité son nom et la puissance de la nation.
Il adopta le projet que lui présenta le ministre de l'Intérieur, d’entourer d'un nouvel éclat la demeure des vétérans de nos armées. S’il ne pouvait ainsi effacer le nom de Louis XIV de l'Hôtel des Invalides, il espérait l’ombrager sous tant de palmes triomphales, que son éclat ne saurait lutter avec celui du nom de Napoléon.
En honorant la mémoire des héros, Bonaparte sentait bien qu’il se préparait dans leurs
rangs une place que déjà ses contemporains, fascinés par sa gloire si précoce, lui assignaient
bien au-dessus des plus célèbres d’entre eux. Aussi à rait-il décidé que la galerie des Tuileries serait ornée des bustes des hommes illustres, parmi lesquels il plaça Brutus l'Ancien. Il chargea, à cet effet, David de lui procurer une copie du bronze du Capitole.
Le plan que Lucien présenta, le 8 nivôse an VIIL, aux Consuls, pour l'agrandissement des Invalides, avait été préparé d’après les vues de David, de Moitte, sculpteur, et Legrand, architecte.
Le Ministre s'exprimait ainsi :
« Le gouvernement a désiré que tous les arts concourussent à décorer l'asile que la reconnaissance nationale a consacré aux défenseurs de la patrie, blessés dans les combats ou vieillis sous les drapeaux ; il a voulu que les plus beaux trophées de nos victoires y fussent étalés avec pompe, et pussent encore réjouir les yeux des braves qui les ont conquis. Le
gouvernement sera satisfait. Bientôt la France pourra montrer à l’Europe le palais des
Guerriers Vétérans.
» La vaste esplanade, située entre l'édifice et la Seine, sera plantée d'arbres de diverses
espèces. Ils couvriront de leurs ombres les tombeaux des guerriers morts les armes à la main. » Au milieu de cet Élysée, l’eau jaillira d’une large coupe antique de porphyre. Des attributs allégoriques et le Lion de bronze conquis à Venise orneront ce premier monument. » A l'entrée de l’avant-cour, on supprimera les trophées de mauvais goût qui couronnent
les deux anciens piédestaux, et on les remplacera par des groupes majestueux.
» Les Chevaux Corinthiens, conquis à Venise, seront placés dans la grande cour intérieure ; ils seront aftelés au char de la Victoire et érigés sur un piédestal orné de trophées
d’armes modernes.