‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 146 sur 328 · PORTRAIT DE BONAPARTE AU MONT SAINT-BERNARD · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE BONAPARTE AU MONT SAINT-BERNARD

€ Non, mon cher David, reprit le général. Ce n’est pas avec l'épée qu'on gagne des batailles. Je veux être peint calme sur un cheval fougueux. »

Cette idée ne déplut pas à l'artiste, qui demanda à son illustre modèle le jour où il voudrait poser. On sait que la patience n’était pas la première qualité de Bonaparte, et qu'il n'aimait pas à perdre son temps ; aussi cette nécessité de poser lui répugnait fort.

« Poser, mais à quoi bon? Croyez-vous, David, que les grands hommes de l'antiquité aient jamais posé pour les images qui sont parvenues jusqu'à nous ?

— Mais, général, je vous peins pour vos contemporains, vos soldats, qui vous ont vu, vous connaissent et voudront vous trouver ressemblant.

— Ressemblant, répond le premier Consul; mais la ressemblance consiste-t-elle seule ment dans exactitude des traits, des détails, d’un pois sur le nez, par exemple. C’est la physionomie, le caractère de l’homme qu'il faut peindre.

— Mais l’un n'empêche pas l’autre, général.

— Alexandre a--il jamais posé pour Apelle? Personne aujourd’hui ne s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants; il suffit que leur génie y vive,

— Vous m'apprenez l’art de peindre, dit alors David. Oui, vous avez raison, vous ne poserez pas el je vous peindrai sans cela. »

C'est alors que David conçut l’idée de représenter Bonaparte accomplissant un de ces

prodiges d'audace et d'énergie qui ont illustré Annibal et Charlemagne : le passage des

Alpes avec une armée. Il le peignit franchissant, sur son cheval au galop, les

scarpements du Mont Saint-Bernard. Un vent furieux s’engouffre dans le manteau du héros, et le porte vers ces cimes neigeuses, au delà desquelles il montre la victoire à ses soldats. Sur les assises du rocher, les noms d'Annibal, de Charlemagne, à moitié cachés par la neige, indiquent les grands capitaines dont Bonaparte égalait le génie.

Ce tableau héroïque était destiné à la bibliothèque de l'Hôtel des Invalides, ce noble asile des vieux soldats que Napoléon entourait de sa sollicitude.

Nous doutons fort de l'exactitude des réponses que tous les biographes ont mises dans la bouche de David, à propos du Hot Saint-Bernard. Ce n’est pas après avoir produit les Horaces, le Brutus, le Marat, les Sabines, qu'un peintre dit, même à un premier Consul « qu’il vous apprend l'art de peindre ».

Bien avant ce travail, David avait déjà donné des preuves qu'il y était passé maitre; et sil lui avait fallu les observations de Napoléon, pour lui ouvrir les yeux, pourquoi n'avait-il pas représenté en Marat l’homme chétif, malingre, miné par la fièvre, entouré de linges sordides ? Il savait depuis longtemps que les anciens, Composant leurs beaux ouvrages, avaient, sans trahir la nature, donné à leurs modèles une grandeur et une

sdaient réellement pas. Il avait fait, avec Zepelletier et Marat, deux

beauté qu'ils ne po portraits héroïques dans lesquels, avec la liberté du maître, il avait su leur conserver le caractère, la ressemblance même, et les revêtir des formes les plus élevées de l’art. On n’a, pour s’en convaincre, qu'à comparer à la peinture les dessins à la plume qu'il fit d'après leur cadavre.

Dans le Mont Saint-Bernard, il s’appliqua seulement à reproduire les grands traits de

la physionomie de Bonaparte, comme le comportait une composition mouvementée, une scène en plein air, qui n'offrait pas le côté intime d’un portrait composé dans une gamme familière.

Cependant, dans une répétition qu'il fit de cet ouvrage, il s’attacha disent des témoins oculaires, à une imitation plus fidèle et plus minutieuse. Cette seconde toile était destinée au Roi d'Espagne Charles IV, qui, désireux de connaître le premier Consul, avait chargé le marquis de Musquez, son ambassadeur en France, de demander à David une répétition du Passage du Mont Saint-Bernard.

Il se servit de son fils aîné pour le mouvement de la figure, et ce jeune homme eut l'honneur de s'envelopper de ce glorieux manteau de Marengo, qui plus tard devait servir de linceul au maître du monde, s’éteignant en captivité. IL pria aussi son élève Gérard, dont la tournure se rapprochait de celle du général, de lui consacrer quelques instants, el

il Jui faisait poser la main droite qui indique les cimes des Alpes. Gérard, monté sur une

échelle, étendait le bras, mais, bientôt fatigué, il laissait tomber la main, et le geste perdait toute son énergie. David le plaisantait sur sa mollesse. Enfin, le trait tracé sur la toile, il lui crie : « Tiens, Gérard, descends de ton échelle et prends ma palette, tu peindras mieux

» cette main-là que tu ne la poses. »

Ce tableau, aussitôt terminé, fut placé dans la salle d'exposition des

Cette nouvelle annoncée dans le Journal de Paris, du 21 septembre 1801, fit éclater un concert de blime.

Le publie, dont la curiosité était vivement excitée pour ce portrait du premier Consul, était désappointé d’être forcé de payer son plaisir.

Si on accordait volontiers à l'artiste le droit de faire de l'œuvre qu'il avait créée, et qu'il

dans le cas

n'avait pas vendue, l'usage qui lui paraissait le plus profitable à ses intérêt

présent, on pensait qu'il n'en était pas de mème, et qu'il y avait une sorte d’indélicatesse à exiger une rétribution qui doublait le prix d'un ouvrage, et surtout quand cet ouvrage était le portrait du premier magistrat de la République. Les reproches, les sarcasmes, les injures même, ne furent pas épargnées au peintre de Bonaparte.

Le 20 fructidor an IX, dans le Journal des Arts, Chaussard, critique distingué, après avoir déclaré que le maitre avait peut-être donné un exemple dangereux, en s'isolant du salon d'Exposition, el rappelé qu'il l'avait autrefois justifié lors de l'exposition

payante des ASubines, ajoute que la dignité de l'art lui commandait d'exposer au Salon

son dernier ouvrage (e Suint-Bernard), qui est à la fois un monument de l’histoire et de la peinture.

keprenant, le 5 brumaire an X, le même sujet, à propos du portrait de Madame Bonaparte, que Gérard avail envoyé au Salon, il disait « qu'il craignait que cet artiste ne suivit l'exemple de son maitre, très lucratif mais très peu libéral ». Aussi « il le remercie au nom

des arts, au nom de cette dignité qui doit ètre l'apanage du véritable artiste, de n'avoir

point abaissé son âme haute et fière à des calculs sordides, et d’avoir assez respecté le publie et lui-même, pour exposer gratuitement ses productions et mériter ainsi doublement

les suffrages de ses concitoyens. Je dirai, poursuit-il, avec la même franchise qui m'a

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