PORTRAIT DE BONAPARTE AU MONT SAINT-BERNARD
fait rendre une justice éclatante aux talents de David; c'est une spéculation déshonorante que de revendre au publie une simple inspection de portraits, lorsqu'on doit en avoir reçu un double salaire, surtout lorsqu'on possède déjà un riche patrimoine. Le génie et l'intérêt ne doivent pas habiter ensemble, »
Ces critiques empruntaient au caractère estimé de Chaussard une force que n'avaient ni les réflexions malveillantes du Publiciste, ni les lettres de Panphile et de Monchanin insérées au Jowrnal de Paris, où le dernier demandait l'intervention du ministre de l'Intérieur, pour forcer David à exposer son ouvrage.
En réponse à ces critiques, le Journal de Paris donnait, le 4x brumaire an X (29 octobre 1801), une longue lettre, dont l’auteur s’étonnait qu'en refusât aux peintres, le droit dont jouissent les poètes dramatiques et les musiciens, de tirer un double profit de leurs ouvrages. Il terminait en disant que, si le public qui aime les arts consentait à donner une légère rétribution, pour jouir des œuvres sorties des mains d'artistes, tels que Guérin et Girodet, on ne verrait pas ces hommes de talent abandonner la peinture sérieuse pour des portraits dont le produit, il est vrai, les met à l’abri des nécessités de la vie.
Malgré les preuves de désintéressement que David avait déjà données, ces questions d'argent, agitées en public et habilement entretenues par ses rivaux et ses détracteurs, contribuèrent à lui faire prêter des sentiments d’avidité et d’avarice bien éloignés de son caractère. On oubliait que les Zoraces, le Brutus n'avaient rien rapporté à leur auteur ; que, quand à la Convention on avait voulu s'occuper de ce payement, il avait instamment demandé l’ordre du jour ; qu'il avait fait cadeau à ses collègues de ses tableaux de Lepelletier et de Jura, et que son mémoire à Benezech, ministre de l'Intérieur, avait rendu un compte scrupuleux des fonds qu'on avait mis à sa disposition pour la gravure de ces deux ouvrages.
Mais l'esprit de parti crut l'occasion favorable pour déverser le déshonneur sur sa réputation, et profitant des demandes adressées à David par quelques souscripteurs à son tableau du Serment du Jeu de Paume, on le peignit comme dominé par l'amour du gain, et on l’aceusa d’avoir seul profité de la souscription publique ouverte aux Jacobins pour l'exécution de l’esquisse exposée au Salon de 1791.
David, qui avait jusqu'ici dédaigné de répondre à toutes ces attaques, ne voulut pas supporter en silence cette imputation calomnieuse, et fit insérer au Moniteur la lettre suivante, dans laquelle il expliquait les résultats de cette souscription.
« Frimaire an X,
» Le citoyen David, peintre, à ses conciloyens Souscripleurs pour le tableau du Serment du Jeu de Paume.
» Les demandes répétées de plusieurs citoyens à l’occasion de leur souscription au tableau dont il s’agit; celle qu'exerce en ce moment un citoyen résidant à Guignes, et Læ) ax l'erreur où l’on pourrait tomber en croyant faussement que cette souscription à tourné à
mon profit, me font un devoir de donner au publie une explication claire à ce sujet, et dissiper, une fois pour toutes, les doutes qui pourraient rester dans les esprits.
» La Société des Amis de la Constitution de Paris, et celles de toute la France, voulant perpétuer par un monument des arts ce souvenir du Serment du Jeu de Paume, arrètèrent et ouvrirent à cet effet une souscription pour un tableau de trente-deux pieds.
» Trois mille actions de 24 livres devaient former un produit de 72,000 livres qui
devaient se distribuer ainsi, savoir : 36,000 livres à l'artiste, 6,000 pour la bordure et
30,000 pour la gravure, dont chaque souscripteur devait recevoir un exemplaire; on voit
que jusqu'ici je ne suis pour rien dans cette entreprise. La Société célèbre dont j'ai parlé nomma pour son receveur un citoyen recommandable, feu Gerdret, et en même temps me fit l'honneur de me choisir pour l'exécution du grand ouvrage qu'elle avait en vue. Elle arrèta elle-même le modèle des. quittances imprimées qui seraient délivrées aux souscripteurs, où on lit : « Quétance de souscriplion arrèlée par la Société des Amis de la Constilution de Paris, » et le reçu était terminé par ces mots : « Conformément à l'arrêté pris par la Société. » Ici il devient évident que ce m'était ni mon ouvrage ni mon fait.
» Partageant l'enthousiasme de mes concitoyens, je n’attendis pas pour commencer le tableau que les fonds destinés à le payer fussent recueillis. Quel fut le succès ? Voici ce qui arriva : Gerdret, préposé par la Société et non par moi, reçut 652 souscriptions, tant au comptant qu’à crédit, et dans ce nombre j'avais pris moi-même cent billets dont je n'ai placé qu'une petite partie.
» Le 18 juin 1791, toujours en vertu d'un arrèté de la Société, Gerdret me remit une somme de 5,631 livres, et après son décès (frimaire an ID), j'ai reçu de ses héritiers une somme de 993 livres par forme d’à-compte. Le public me jugera sur ce point ; pendant quinze mois entiers, je n'ai eu d'autre pensée que le sujet donné. J'ai conçu, composé, ordonné le tableau, et j'en ai fait l’esquisse ; j’ai dépensé 1,000 livres pour l’achat d’une toile ; chaque jour je payais un nouveau modèle pour dessiner le nu de mes personnages ; j'ai constam-— ment employé deux ou trois collaborateurs pour m'aider dans l'exécution ; le dessin du tableau est fini sur la toile; quatre figures principales étaient déjà peintes ; une esquisse pour la gravure, réduite à un pouce par pied, était préparée, quand les événements poliispendre mes travaux et le cours de la souscription. J'ai dépensé le triple
tiques sont venus de ce que j'ai reçu : les assignats qui m'avaient été donnés sont demeurés sous les scellés pendant une longue arrestation, et ont éprouvé une rapide dépréciation.
» Je fais de bon cœur le sacrifice de mes pertes à la liberté, et je pense que les citoyens, qui ont placé une modique somme de 24 livres dans une souscription qui n’a pas eu son effet, professent à cette occasion les mêmes sentiments.
» Salut. » DAVID,
» Peintre et Membre de l'Institut.
Les amateurs des Arts durent lire cette lettre avec regret, car elle annonçait l'abandon définitif d’une œuvre qui eût illustré la patrie et les beaux-arts. La toile, en effet, roulée
dans un atelier des Feuillants, passa dans les magasins de l'administration, et, rendue à
= ee Eee —