DAVID COMMENCE LES THERMOPYLES
un héros se dispose à affronter la mort pour sauver sa patrie, qu'ildonne au monde un grand
exemple de courage. Le peindre, en proie à ce combat intérieur, écrire sur son vi ige les pensées qui l'agitent, faire partager au public le doute, l'espérance, la volonté qui ont traversé son cœur, est une entreprise digne d’une âme élevée et réfléchie. Elle devait tenter celle de David.
La peinture à cette époque n’était pas jugée comme un art d'agrément, seulement destiné aux plaisirs des sens ou de l'imagination. Le courant des idées assignait un but plus noble aux arts. Ils devaient concourir à former les mœurs publiques. Cette ambition
virile avait toujours guidé le crayon de David, et, quand, dans sa carrière politique, il
développa ses sentiments sur ce sujet, il les présenta toujours comme destinés à exalter les vertus civiques et à compléter l'éducation du peuple. Si, dans son dernier tableau, en peignant les Sabines, bravant la fureur des combats pour mettre fin à une lutte parricide, il avait voulu indiquer aux femmes leur rôle dans les discordes civiles ; en montrant des Spartiates se dévouant à la mort, il rappelait aux Français que le sacrifice à la patrie est le premier devoir des citoyens. Il voulait donner à celte scène un caractère « grave, réfléchi, religieux ».
« Je veux, disait-il à Delécluze, peindre un général et ses soldats se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens, sachant bien qu'ils n’en échapperont pas; les uns absolument calmes, les autres tressant des fleurs pour assister au banquet qu'ils vont faire chez Pluton. Je ne veux ni mouvement, ni expression passionnés, excepté sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le rocher : « Passant, va dire à » Sparte que ses enfants sont morts pour elle! » Je veux, dans ce tableau, caractériser ce sentiment profond, grand et religieux qu’inspire l'amour de la patrie. Par conséquent, je dois bannir toutes les passions qui, non seulement Y Sont étrangères, mais qui en altéreraient encore la sainteté. Mon Léonidas sera calme, il pensera avec une douce joie à la mort glorieuse qui l'attend ainsi que ses Compagnons d'armes. Vous devez comprendre à présent le sens dans lequel sera dirigée l'exécution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de côté ces mouvements, ces expressions de théâtre, auxquels les modernes ont donné le titre de peinture d'expression. A limitation des artistes de l'antiquité, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou après la grande crise d’un sujet; je ferai Léonidas et ses soldats calmes, et se promettant limmortalité avant le combat. »
Et alors lui citant l'exemple de la démence d’Ajax, représenté au moment où, revenant à la raison, il contemple tristement les effets de sa fureur, et celui d'Achille pleurant sur le corps de Penthésilée qu'il vient de tuer dans son combat avec les Amazones, il montrait à son élève combien ces pensées pleines de grandeur et de moralité sont dignes de la délicatesse de l’art. « Mais J'aurai bien de la peine, disait-il en finissant, à faire adopter de semblables idées dans notre temps. On aime les coups de théâtre, et quand on ne peint pas des passions violentes, quand on ne pousse pas l'expression en peinture jusqu’à la grimace, on risque de n'être ni compris, ni goûté. »
Ce sujet austère offrait à David un motif de renouveler avec succès ses efforts pour atteindre à la perfection plastique des Grecs. Aussi, pour se rapprocher autant que possible
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des beautés de la nature, dans une scène se passant parmi des hommes dont la vie publique et au grand air avait faits des modèles de force et d'élégance, ayant autour de lui une jeunesse vigoureuse et alerte, il pria ses élèves de former des groupes dans le sentiment de ses premières données sur le Léonidas. Il en fit aussitôt un croquis rapide qui servit de base à sa composition. Il avait aussi, pour l'étude de son terrain, prié Delécluze de lui tracer, d’après un plan topographique, une vue en perspective du passage des Thermopyles.
Pour se délasser de ses grands travaux, il exécuta une œuvre qui n’est pas connue en France. Cet ouvrage lui fut demandé par un amateur étranger, le prince Yousoupoff, qui l'emporta aussitôt en Russie, où il se trouve encore dans sa maison de campagne, à Arkangelskoë, à 60 kilomètres au nord de Moscou. Il ne nous reste de ce tableau de Phaon, Supho et VAmouwr, que la description qu’en a donnée Alexandre Lenoir dans son intéressante notice biographique sur David.
« Sapho de Mitylène, qui fut surnommée la dixième Muse, assise et inspirée du génie
poétique, est inopinément surprise par Phaon. Le protégé de Vénus se place derrière le siège
de sa maîtresse qui ne l’apercoit pas : de la main droite qu'il passe subtilement vers son visage, il lui touche légèrement la joue gauche. A l'instant, Sapho, vivement émue, laisse tomber sa lyre; l'Amour qui est à ses pieds s'en saisit : il en fait vibrer les cordes et chante l'hymne à Vénus qui est attribué à Sapho, et que l'on trouve dans les œuvres d’Anacréon.
» Telle est la composition gracieuse du tableau de David. Le dessin est noble et correct, le style sévère, les expressions animées et le coloris agréable. On admire surtout l'adresse et le talent de l'artiste qui a dessiné et peint la main de Phaon sur le visage de sa maitresse, sans altérer la beauté de ses traits.
» On est également émerveillé de l'expression tendre et parfaite de Sapho, dont on n'aperçoit les yeux qu'à travers les doigts de son amant.
» Le coloris de ce tableau a beaucoup de similitude avec celui du mème peintre repré sentant Pris et Hélène. — Cependant, eu égard à la dimension des figures, l'artiste a dû prendre un parti plus large et plus grandiose pour l'exécution de celui de Sapho. »
C'est aussi à cette époque qu'il commença le portrait de Me Récamier. I avait représenté cette merveille de beauté se reposant à demi-couchée sur un canapé dans sa salle
de bain. Habillée de blane, les pieds et les bras nus, elle tourne vers le spectateur sa tête
fine et distinguée. La robe, qui indique la délicates
e des formes, retombe en plis gracieux sur un tabouret.
David travaillait à cette œuvre charmante vers le mois de juin 1800, et se faisait, dit-on, aider par Ingres pour l'exécution des accessoires, quand, au moment de terminer, il apprit par Gérard, qui était venu le visiter, que M“ Récamier, entrainée par les éloges qu’on faisait du peintre de Psyché, venait de lui demander aussi son portrait. IL saisit ce prétexte pour se soustraire aux petites difficultés qui s'élèvent presque toujours quand il s
git d’une de ces reines adulées de la foule, et aussi, dit-on, à l'ennui de se servir de lunettes devant cette jolie femme; et quand M" Récamier revint pour ses dernières séances : « Madame, lui dit-il, les dames ont leurs caprices ; les artistes en ont aussi.
» Permettez que je satisfasse le mien : je garderai votre portrait dans l’élat où il se trouve. »