‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 150 sur 328 · PORTRAIT DE MADAME RÉCAMIER · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADAME RÉCAMIER

David avait encore exécuté précédemment un très beau portrait de Afte Delacroix, la fille du ministre des Relations extérieures pendant le Directoire, la sœur de notre célèbre peintre, Eugène Delacroix.

Elle est vêtue d’une robe blanche qui rappelle celle de l’Æersilie, et assise de côté sur une chaïse, sur le dossier de laquelle elle appuie un bras, une merveille de raccourci et de modelé.

Cette dame avait été mariée à M. de Verninac, qui avait commencé sa carrière dans la diplomatie et que le premier Consul venait de nommer préfet du Rhône. Il eut le désir d'envoyer au Salon de l'an VIII le portrait de sa femme.

Chinard, le sculpteur lyonnais dont la détention signalée par Topino-Lebrun avait appelé l'attention de la Convention sur les affaires de Rome, informa David de ce projet. Celui-ci, retenu par son exposition des Subines, pria M. de Verninac de ne pas donner pour

le moment suite à son idée.

« Paris, le 8 messidor an VIII (27 juin 1800).

» Citoyen Préfet, lui écrivait-il, je reçois à l'instant une lettre du citoyen Chinard, Sculpteur à Lyon, qui m'annonce que vous êtes dans l'intention de faire exposer cette année au Salon de Paris, le portrait de votre belle et chère femme ; je ne sais s’il dit vrai et que ce soit réellement votre intention. Dans l'affirmation, je vous supplie de n’en rien faire. Je n’expose plus au Salon pour des raisons qu'il serait trop long de vous décrire ; Vous avez été assez témoin de la conduite des artistes à mon égard dans le temps de mes malheurs, et c’étaient ceux qui avaient le plus à se louer de moi, qui m'ont le plus accablé, Vous connaissez les hommes, je ne vous apprends rien de nouveau ; mais une raison que vous sentirez, c’est qu'il serait ridicule qu'un artiste comme moi exposât simplement un portrait, tel bon qu’il soit, quand il a tout à côté un grand tableau qu'il fait voir pour de l'argent. Je suis occupé en ce moment à faire encore une autre belle femme, Me Récamier. C’est un tout autre genre de beauté. Je pense qu’elle voudra que son portrait soit

exposé ; alors j'aurai l'honneur, citoyen Préfet de vous en prévenir et vous prier en même ? ? P

temps de me permettre d'y joindre celui de Mme de Verninac. D'ailleurs je ne ferai rien que je ne vous en prévienne.

» Il me dit de plus, le citoyen Chinard, que vous n'avez pas encore fait déballer le portrait. Hâtez-vous de le mettre au grand air, car il Jjaunirait ; point au soleil surtout, mais dans une pièce fermée avec les fenêtres ouvertes, etaprès vous pourrez l’exposer dans vos appartements. Voilà de belles nouvelles (C'était quelques jours après la victoire de Marengo). Vous les aurez connues avant nous, je ne vous en parlerai Pas, mais nous nous en félicite- Tons ensemble. Que vous devez faire de bien à Lyon, avec l'heureux ca actère dont vous a gratifié la nature. Je ne vous inviterai qu’à la patience, car le bien ne peut se faire aussi vite qu’on le voudrait, dans une ville surtout qui à été aussi maltraitée par la Révolution.

» Présentez, je vous prie, mes hommages respectueux à votre chère épouse et croyezmoi pour la vie, votre dévoué,

I1 répondit dans le même sentiment à Chinard. I1 termine sa lettre en l'invitant à envoyer ses œuvres à Paris, où « vous êtes trop bien connu du publie, dit-il, pour que vous ne l’entreteniez pas le plus souvent possible de vos ouvrages. Ceux-ci auraient le succès des autres, etj'aurais encore le plaisir de vous en témoigner mon contentement. »

Un événement, suite ordinaire des révolutions, vint à la fin de 1800 compromettre les espérances de gloire et de calme que la France avait conçues après la défaite de l’Autriche dans les plaines du Piémont, et détourner un instant David de ses travaux.

Son ami, le musicien Porta, avait composé pour le théâtre des Arts un opéra des

IToraces dont la première représentation était fixée au 17 vendémiaire an IX. Comme il en

avait l'habitude pour chacun de ses ouvrages, il lui remit des billets pour les distribuer entre ses élèves qui formaient ainsi un noyau d’admirateurs. David devant s'absenter de Paris ce jour-là, confia à Casanova, son élève, le soin de faire cette répartition. Ce dernier, que Delécluze nous cite comme encore mêlé à des intrigues politiques, donna ces

billets à des camarades qui partageaient ses opinions. Pendant la représentation, le général

Lannes fit saisir plusieurs individus soupçonnés de vouloir attenter à la vie du premier Consul. On instruisit l'affaire, et un mois après, Topino-Lebrun, l'élève de David, l’auteur d'un Caïius Gracchus, couronné au Salon de l'an VI, fut arrêté comme leur complice.

Cet artiste que David avait connu à Rome avait embrassé la cause de la Révolution avec ardeur. On se rappelle sa correspondance à propos de Chinard et de Ratter, emprisonnés au château Saint-Ange par l'Inquisition. Nommé juré au tribunal révolutionnaire, il avait rempli ses fonctions avec ponctualité. Depuis, malgré un voyage à l'étranger, il avait continué à s'occuper de politique, et était devenu l'ami de Ceracchi, d'Arena et de Demerville, qui avaient comploté d'assassiner le général Bonaparte à cette première représentation des /Æoraces.

L'affaire, cependant, trainait en longueur et se serait peut-être terminée sans des mesures de rigueur, quand la machine infernale vint soulever l'indignation générale. L'attentat de la rue Saint-Nicaise fut, au premier moment, attribué aux J acobins. On activa, sous la pression de l'opinion publique, l'affaire du théâtre des Arts. David, que Ceracchi avait consulté sur ses ouvrages, fut, à sa requête et à celle de Topino-Lebrun, cité comme témoin à décharge. À l'audience, il fut amené à expliquer comment une partie de son atelier se trouvait à la représentation, el il ne put que s'étendre sur le talent des accusés sans pouvoir essayer de les disculper du complot dont ils étaient prévenus. Casanova, également cité, craignant de se compromettre, ne répondit que d'une manière évasive.

Le malheureux Topino, convaincu d'avoir dessiné les poignards qui devaient perpétrer le crime et accusé de les avoir fournis, fut condamné à mort et exécuté avec les autres conjurés.

On a blämé David d'avoir gardé le silence en cette circonstance et d'avoir abandonné un de ses amis dont le malheur était d'être resté fidèle à ses principes, tandis que Jui les reniait en se rattachant au premier Consul.

En fait de principes, cependant, on ne pouvait établir de comparaison entre Bonaparte

et Louis XVI. Le roi était le chef d'un gouvernement essentiellement absolu, le premier

Consul était, dans une République, le magistrat investi du Pouvoir suprême, par le vote des citoyens. C’est une distinction que tous ceux qui reprochent à l’ancien conventionnel l'oubli de ses convictions républicaines ne veulent pas faire. Le gouvernement consulaire et même impérial était sorti des entrailles de la nation. Les Français avaient nommé Consul et Empereur un simple citoyen, distingué d’abord par ses talents militaires, puis par ses grandes conceptions législatives et administratives. Appelé à les gouverner par leur propre volonté, il se considérait comme leur délégué, le rappelant toujours, comme au banquet du 14 juillet 1800, quand il boit « au Peuple Français, notre Souverain ». Napoléon puisait dans cette sanction de la nation une origine qui ne ressemblait en rien au droit divin, en vertu duquel une longue suite de rois avait régné sur la France. David acceptait cette transformation de ses idées républicaines : il voyait un gouvernement qui s'était donné pour mission de consolider, en les régularisant, les conquêtes

de la Révolution, et à la tête de cette noble entreprise un génie qui, par son étendue, fe ant son

pâlir les hommes illustres dont l'histoire nous à conservé les noms. En reconnaiss

pouvoir, il remplissait plus le devoir d’un citoyen que l'office d’un courtisan. Malgré ses I I g

sympathies pour Topino-Lebrun, il ne pouvait que déplorer la ion qui l'avait poussé à ÿmp P ; T P P E

frapper d'un coup de poignard l’homme à la vie duquel étaient attachées la gloire et la prospérité de la France.

Depuis son exposition des Swbines jusqu'au mois de décembre 1804, David s'occupa surtout des Zermopyles. Il ne les avait quittés un instant que pour le tableau de ?aon el Sapho, et les portraits de If Ge Verninac, de M% Récamier et du général Bonaparte.

Il aurait pu, dès cette époque, par le concours des circonstances, être déjà considéré comme le peintre officiel de Napoléon, car, outre les deux répétitions du Saint-Bernard qu'on lui avait demandées pour Madrid et Saint-Cloud, la République Cisalpine s'était adressée à lui désirant avoir un portrait « du premier Consul donnant des lois à la jeune République italienne ». Le comte de Sommariva, président du Comité du gouvernement, lui avait écrit la lettre suivante :

& Milan, le 23 germinal an IX (13 avril 1801).

Le Comité du Gouvernement de ta République Cisalpine au ciloyen David, membre de l'Institut national.

» Citoyen,

» Le Comité du gouvernement, impatient d’avoir un tableau d’un peintre célèbre qui représente le premier Consul rendant l'existence à la C ‘isalpine, ne saurait mieux s'adresser qu'à vous, citoyen, qui occupez un rang si distingué parmi les artistes de l'Europe, et qui êtes à portée de donner au peuple cisalpin un portrait fidèle de Bonaparte, dont le nom est gravé dans {ous les cœurs. Le gouvernement vient de vous indiquer le sujet d’une manière vague pour ne pas gêner votre imagination : il faut laisser au génie la liberté d'inventer.

» Le Souvernement, se flattant que vous voudrez bien, citoyen, seconder son idée, vous prévient que le tableau doit avoir douze pieds de hauteur sur quinze de large.

» La Cisalpine possèderait un chef-d'œuvre en possédant un de vos ouvrages. On admirera vos talents à Milan, comme on les admire à Rome et à Paris. Un portrait de Bonaparte

jar les mains de David excitera l’idée de celui d'Alexandre tracé par A: elle. F E » Le Comité du Gouvernement,

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