‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 163 sur 328 · PORTRAIT DE NAPOLÉON POUR LA VILLE DE GÊNES · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE NAPOLÉON POUR LA VILLE DE GÊNES

» ART. VII. — Lorsque Sa Majesté visitera les Expositions de peinture et les établissements dépendants des beaux-arts, le premier Peintre l'accompagnera, ainsi que dans ses voyages, quand Sa Majesté voudra faire représenter les faits mémorables qui la concernent.

» ART. VIII. — Il sera accordé un logement au premier Peintre comme faisant partie de la maison impériale et royale. Son traitement de . . . . ..

» Je suis, Sire,

» De Votre Majesté, le très soumis et fidèle sujet,

» DAVID

En lisant cette lettre, on comprend qu'après l'avoir signée David ait immédiatement sollicité une audience de l'Empereur, pour lui demander de ne pas la prendre en considération. Delafontaine, son élève et son ami, qui à laissé une relation de ces faits, assure que ce fut M. de Fleurieu qui présenta à David la pétition toute rédigée et obtint qu'il y apposât sa signature.

En effet, pour mettre son nom au bas de ces articles, David avait dû obéir à une pression étrangère qui lui avait fait oublier les principes qu’il avait toujours professés et pour la défense desquels il s'était attiré tant d’inimitiés. Avait-il cédé à cette influence que Moriès signalait déjà quand le premier Consul le nomma peintre du Gouvernement, ou à une de ces bouffées d’ambition qui passent sur les hommes quand ils se voient honorés de l'amitié d’un souverain, ou enfin à un mouvement de mauvaise humeur contre Denon, car cette pétition n’était au fond que la déchéance de ce dernier? Et en ne paraissant solliciter que la confirmation des prérogatives du premier Peintre, la demande de David ne faisait, en réalité, que grandir l’Intendant général au détriment du directeur du Muséum, car c'était M. de Fleurieu qui aurait travaillé avec l'Empereur et serait resté le maitre, puisque, en toutes circonstances, son approbation était nécessaire.

Nous sommes donc portés à croire, avec Delafontaine, que cette lettre, signée par David et présentée par M. de Fleurieu à l'Empereur, constituait une intrigue contre le directeur du Muséum.

Fut-elle même placée sous les Yeux de Napoléon? On n’en peut douter; car elle est datée du 30 juin 1805, et, le lendemain, de Fleurieu, appelé au Sénat, cessait de remplir les fonctions d’Intendant de la maison de l'Empereur et était remplacé par Daru.

Quoi qu’il en soit, cette lettre n'eut d’autres résultats que d’exciter les sentiments d'envie que certains artistes nourrissaient contre David. Ils se servirent habilement de cette démarche malheureuse pour le représenter comme aspirant à la tyrannie des arts, et trouvèrent, parmi ses rivaux, des esprits disposés à les croire.

David, cependant, n'avait pas ralenti ses travaux ; ayant terminé le Portrait du Pape, il s’occupait aux répétitions que lui en avaient demandées l'Empereur et l'Impératrice, quand il reçut, en août 1805, la commande d’un Portrait en pied de l'Empereur en habits impériauæ, destiné à décorer la salle du tribunal d’appel de Gênes.

Cette salle, d’une grande élévation, était extrèmement ornée. Le portrait devait être placé entre deux colonnes au-dessus du tribunal.

gen Es Re

L'artiste s'était aussitôt mis à l’œuvre, et avait fait de ce portrait une esquisse assez poussée. Il en donna ainsi avis à Daru qui venait d'être nommé commissaire général de l'armée du Rhin.

« Ce 22 fructidor an XIII (9 septembre 1805).

» À Monsieur lIntendant général de la maison de l'Empereur, conseiller d'État, Commandant de la Légion d'honneur, DAVID, premier Peintre de Sa Majesté.

» Monsieur l'Intendant général,

» Je viens de terminer l’esquisse peinte de la composition du Portrait de Sa Majesté, destiné à être placé dans la salle des séances du tribunal d'appel de la ville de Gênes. Je me suis conformé en tout à la dimension qu'en à envoyée S. A. S. M“ l’archi-trésorier et, de suite, je vais me mettre à l'exécuter sur la toile. J'ai l'honneur de vous envoyer le devis de la bordure que vous m'avez demandé par votre lettre du 16. J'ai cru qu'il était nécessaire qu’elle fût ornée pour correspondre à la richesse de la pièce où ce tableau doit être placé.

» Vous voyez, Monsieur l’Intendant général, que je ne perds point de temps, puisque voilà deux tableaux en pleine activité; d’abord celui du Couronnement, de trente pieds de long sur dix-huit de large; ensuite celui du Portra it de Sa Majesté pour Gènes ; de plus, le troisième, représentant l'Zntrée de Sa Majesté à 1 Hôtel-de- Ville se prépare, on trace déjà l'architecture. : . . . . . »

En effet, ainsi que l'indique cette lettre, aussitôt que les quatre tableaux du Cowronnement avaient été décidés, et avant mème que l’église Cluny ait été en état de le recevoir, David avait abandonné son tableau des 7’hermopyles, pour s'occuper de la composition des deux sujets dont il parle dans sa lettre.

Dès le 6 avril, il s'était adressé à Degotti, le perspecteur, qui l'avait déjà aidé pour le

dessin du Jeu de Paume. I lui écrivait :

« 16 germinal an XIII (6 avril 1805).

» Je me proposais, Monsieur, d’avoir l'honneur de passer chez vous pour conférer sur les ouvrages que je vais entreprendre et dont je vous ai déjà parlé aux Bouffons ; mais une indisposition me retenant au logis, vous me feriez un sensible plaisir de vouloir bien venir me trouver demain dimanche, de bonne heure, ou lundi; le plus tôt sera le meilleur. Je vous ferai voir la première intention de ma composition, et je vous dirai mes idées sur la manière de l’exécuter ensemble, vous pour la partie de la perspective, tant sur le dessin que je compte refaire sur une échelle plus grande, et ensuite sur la peinture en grand du tableau. Venez au plus tôt pour conférer ensemble.

» Je vous souhaite le bonjour, et comptez sur l’attachement de votre tout dévoué,

» DAVID

» Au Louvre, toujours au mème endroit, jusqu’à nouvel ordre. »

PORTRAIT DE NAPOLÉON POUR LA VILLE DE GÊNES 421 Degotti se rendit à l'invitation de David, et s'étant entendu avec lui, il se mit aussitôt au travail, d’abord pour le Couronnement, puis pour l’Arrivée à l'Hôtel-de- Ville. P dernier travail, il écrivit à Molinos, architec tion du plan et des détails de la décoration q de Grève, à l'occasion de cette fète.

our ce te du département, pour obtenir communica-

ui avait été dressée sur les quais et sur la place

En ce moment, David, pressé par ses {ableaux qui l’intéressaient plus que les portraits

officiels, s’en rapporta pour l’exécution en grand de son esquisse de la ville de Gênes à un de ses élèves, Georges Devillers, doué d’un pinceau habile et expéditif; mais, absorbé par ses importants ouvrages, il négligea d'apporter au travail de son collabo rateur toute la vigilance désirable.

Ce portrait, de près de neuf pieds de haut sur sept de large, demandait une main plus expérimentée, pour éviter surtout de tomber d

ans des notes criardes et pour répandre sur l'ensemble la riche harmonie de l’esquisse

» Qui avait dû être soutenue par une tonalité vive et brillante pour lutter avec la décoration fastueuse de la salle.

L’archi-trésorier Lebrun, en envoyant au premier Peintre les dimensions du tribunal

de Gènes, lui avait fait demander le prix de deux répétitions de ce portrait pour les tribunaux de Montenotte et des Apennins, et l'auteur avait fixé le prix de chaque toile à 8,000 francs, somme que l’archi-trésorier avait regretté de trouver trop élevée.

Le 6 février 1806, à peine M. Daru était-il revenu de 1

à Campagne d’Austerlitz, que David lui écrivit pour lui recommander l'acquisition de son t

ableau des Sabines, et réclamer quelque avance sur ses travaux, qui, outre les table Portraits du Pape et celui de l'Empereur.

« Retenu chez moi, lui disait-il, par cette espèce de m

aux du Sucre, comprenaient les trois

aladie épidémique qui tourmente la ville, je n'ai pu me rendre auprès de vous et vous fé ainsi que sur l’état particulier que Sa Majesté a fait de à l’armée.

liciter sur votre heureux retour,

votre personne dans votre séjour

» Permettez, aujourd’hui, Monsieur l'Intendant général, que je r

emette sous vos yeux qu'au moment de votre départ, je vous av.

ais fait la prière de faire fixer par Sa Majesté le prix de mes ouvrages, ainsi que celui du tableau des Sabines, dont elle a fait l'acquisition, et les sommes que je dois recevoir par mois.

» .… J'ai terminé les trois Portraits du Suint-Père, Sa Sainteté, le second pour l'Empereur, et le troisième pour » Quant au Portrait en pied de VZ

dont l’un est destiné pour Sa Majesté l'Impératrice.

Impereur, revêtu de ses habits impériaux, pour la ville de Gènes, déjà la tête en est faite, et le tableau tout ébauché. Je n'ai pas perdu un seul instant pour prouver mon zèle à Sa Majesté et pour répondre à l'estime particulière que vous daignez faire à mes talents. »

Le 3 juin 1806, il annonçait à Daru que son tableau de Gènes était terminé, et il le priait de lui indiquer l’endroit où il devait l'envoyer.

Le 9 juin, Daru, à propos de ce tableau, lui donnait les instructions suivantes :

« J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 3 de ce mois. Vous m’annoncez que vous avez terminé depuis longiemps le Portrait de Sa Majesté

l'Empereur pour la ville de Gènes, celui du Pape et les deux répétitions de ce dernier ; vous me priez, en conséquence, de vous indiquer l'endroit où vous devez les faire transporter, et vous en ordonnancer le payement.

» Il est d'usage que les tableaux qui sont exécutés pour Sa Majesté soient déposés au Musée Napoléon, qui est le seul dépôt de tous les objets d’art appartenant à l'Empereur. Je vous prie, en conséquence, d'y faire tra nsporter les quatre tableaux dont il s’agit, et de les remettre à M. Denon, qui vous en donnera son récépissé. Je lui écris pour le prévenir et pour l'inviter en même temps à m'adresser les états de proposition qui doivent être certifiés par lui, et que je m'empresserai d’ordonnancer en votre faveur aussitôt qu'ils me seront remis, pour le payement de ces ouvrages.

» Permettez-moi, Monsieur, de vous rappeler ici la demande que j'ai eu l'honneur de vous faire, par ma lettre du 16 avril, de me faire connaître le prix que vous croyez devoir vous ètre accordé, pour les quatre tableaux du Cowronnement, les dimensions que ces tableaux doivent avoir, et l’époque à laquelle vous vous engagez à les terminer; et de m'envoyer en même temps une notice de leur composition. Je vous serai très obligé de m'adresser ces renseignements le plus promptement possible afin de me mettre à portée de mettre cette affaire sous.les yeux de Sa Majesté et de vous faire part de sa décision. »

La condition d'envoyer les ouvrages au Louvre et de paraître les soumettre au jugement du directeur du Musée plaisait peu à David qui, par son titre de premier Peintre, avait espéré être affranchi de ces formalités administratives.

C’est dans ce sentiment que, le 14 juin 1806, il répondit à Daru que cet envoi de ses ouvrages au Louvre lui paraissait inutile.

« J'ai recu, disait-il, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 9 de ce mois, en réponse à la demande que je vous ai faite de me désigner le lieu où je dois déposer le Portrait en pied de Sa Majesté pour la ville de Gênes, ainsi que les trois Portraits du Pape.

» Vous m'y dites qu'il est d'usage que les tableaux qui sont exécutés pour Sa Majesté soient déposés au Musée Napoléon, qui est le seul dépôt de tous les objets d’art appartenant à l'Empereur.

» Me permettez-vous de vous observer, Monsieur l’Intendant général, que cet usage peut avoir lieu pour les ouvrages commandés par le directeur de ce Musée; mais que pour les miens, le cas doit être différent, puisque c'est vous-même el non pas le directeur du Musée qui m'avez ordonné le Portrait du Saint-Père; que c’est l'Empereur lui-même qui m'a demandé une répétition pour lui du Portrait du Pape, le premier devant partir pour Rome, et que l'Impératrice en exigea une aussi pour elle.

» J'aurai l'honneur de me présenter chez vous lundi matin ; j’aurai l'honneur de vous faire mes observations, et si vous persistez, je me ferai toujours un devoir de me soumettre à vos ordres... »

Les réclamations de David demeurèrent infructueuses, le crédit de Denon, qui venait, avec la colonne Vendôme, de donner une nouvelle preuve de son dévouement à la gloire

de son maître, était inébranlable. David dut envoyer ses ouvrages au Louvre.

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