‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 164 sur 328 · PORTRAIT DE NAPOLÉON POUR LA VILLE DE GÊNES · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE NAPOLÉON POUR LA VILLE DE GÊNES

L'Empereur ; alors à Saint-Cloud, demanda qu'on les lui apportât. Daru devait avertir l’auteur, du jour que Sa Majesté aurait choisi pour les examiner. Ils étaient au Château depuis le 1 juillet quand l'Empereur, le 4, se les fit montrer.

L'impression que lui fit le tableau pour le tribunal de Gênes fut des plus défavorables. Était-il aigri contre l'artiste par les demandes d'argent, qu'un réglement mal défini l'obligeait sans cesse à renouveler, où bien avait-il été prévenu par Denon des indices d’un travail négligé que laissait voir son portrait? Il en fut très mécontent et écrivit à Daru le billet suivant, l’informant qu'il ne pourrait accepter cet ouvrage.

« 4 juillet 1806.

Décision de Sa Majesté.

» Monsieur Daru, je viens de voir le portrait qu'a fait de moi David. C’est un portrait si mauvais, tellement rempli de défauts que je ne l’accepte point et ne veux lenvoyer dans aucune ville, surtout en Italie où ce serait donner une mauvaise idée de notre école.

» Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde.

» NAPOLÉON

Son irritation ne s’en tint pas là : il s’en prit aussi aux répélilions du Portrait du Pape, et ordonna à Daru de s'informer en vertu de quels ordres ces trois portraits avaient été commandés à David.

Ce fut l’Intendant général qui se trouva chargé d’annoncer à David le refus de l’'Empereur. Il le pria, par le billet suivant, de venir dans son cabinet.

« Ce 4 juillet 1806.

» Je désirerais, Monsieur, conférer avec Vous Sur une affaire qui vous intéresse. Je Vous serais bien obligé, si vous vouliez avoir la complaisance de passer chez moi, le jour qui vous conviendra le mieux, à l'exception néanmoins du Jour du Conseil d'État.

» Lundi matin, vers neuf heures, vous conviendrait-il? C’est le jour où je suis le plus sûr de rester chez moi. »

Il remplit enfin cette pénible mission avec le ménagement d'un homme du monde, et les obligeants rapports qu'il entretenait avec David n'eurent pas à souffrir de cet incident ficheux. Nous avons une preuve de sa délicatesse dans une lettre envoyée peu de temps après cette affaire pour un règlement de comptes.

Le 19 août, David lui avait encore écrit pour obtenir des fonds sur les tableaux achevés du Pape et du Portrait de l'Empereur, qu'il considérait comme acceptés. Daru eut à lui répondre. La réponse, conservée aux Archives, est pleine de rudesse ; elle resta sans doute à

Vétat de projet. Elle était ainsi libellée :

« 21 août 1806.

« J’ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 19 de ce

mois, par laquelle vous réclamez 37,000 fr. pour le Portrait de Sa Majesté et les trois Portraits du Pape.

» Je vous prie de vous rappeler que, quant au Portrait de l'Empereur, Sa Majesté ne Fa point agréé. J'ai eu honneur de vous le dire, et je crois que Sa Majesté vous en a parlé elle-même. Je vous ai prié, en conséquence, de redemander ce tableau au Musée.

» Quant aux trois Portraits du Pape, Empereur m'a demandé et je vous lai dit, en vertu de quel ordre ils avaient été exécutés. Je vous ai prié, il y a longtemps, de m'écrire officiellement à cet égard. Comme cette affaire est antérieure à mon administration, je n'ai pas eu connaissance des circonstances qui ont occasionné la confection de ces trois portraits.

» Aussitôt que vous aurez pris la peine de m'écrire, je transmettrai cette affaire...»

Daru n’acheva pas cette lettre et il y substitua celle-ci, conservée dans les papiers de David, beaucoup plus polie de formes :

«21 août 1806.

» Vous n'avez fait l'honneur de m'adresser, Monsieur, le 19 de ce mois, les états de proposition d’à-compte pour le payement mensuel des tableaux du Sucre. Je ne demande pas mieux que d’ordonnancer ce payement; mais je vous ai déjà mandé que l'intention de Sa Majesté était que le prix de ces quatre tableaux fût réglé d’avance. Vous m'aviez promis de me donner à ce sujet votre demande officielle, d’après les observations que je vous ai faites, conformément aux ordres de Sa Majesté, sur la première demande que vous m'aviez adressée.

» Si vous avez la bonté de m'écrire à cet égard, je mettrai votre lettre sous les yeux de Sa Majesté : le prix de vos tableaux sera déterminé, les à-comptes seront soldés régulièrement et les fonds seront faits pour cette dépense dans le budget de 1807 que je me propose de soumettre à l'Empereur le 1% septembre. »

Ainsi cette fois plus un mot de cette désagréable affaire du portrait de Gènes. Daru connaissait assez le caractère de l'Empereur pour savoir que toujours ces mouvements

de vivacité, vis-à-vis des hommes dont il appréciait les services, étaient de courte

durée. En ces circonstances, il crut rentrer dans sa pensée en n'insistant pas sur ce refus

sait que

si pénible pour l'artiste, et en lui répondant simplement comme s’il ne s’agi des travaux du Couronnement, et en Jui offrant même une occasion de s'excuser près de l'Empereur.

David ne profita pas de la bonne volonté de Daru, car le grand portrait et l'esquisse se trouvaient encore dans son atelier quand il mourut.

Le bruit de sa mésaventure s'était vite répandu dans le monde des arts. Bien des jaloux furent heureux de cet échec à la faveur du maitre et entrevirent la possibilité de le remplacer auprès de l'Empereur, auquel on insinuait que son premier Peintre avait fait exprès de confier cet important ouvrage à un de ses élèves les moins habiles. Précisément Regnault avait été aussi chargé d’un portrait officiel, et on espérait qu'à cette occasion il supplante-

rait David. Mais, aussi malheureux que lui, il vit son œuvre jugée avec une égale sévérité,

Celui-ci, qui avait été informé de ces petites intrigues et des espérances auxquelles s'était abandonné son collègue, s’en vengea d’un seul mot. Le rencontrant un jour à l’Institut :

« Eh bien, Regnault, lui dit-il, l'Empereur n’est Pas content de nos portraits. Peut-être » est-ce bien parce que je n'ai pas peint le mien, comme on le dit, et que tu as peint le » tien, toi! »

Dégoûté de ces sortes de travaux il laissa à d’autres, à Gérard, le soin de doter le pays du portrait officiel du chef de l’État.

Il avait déjà eu au début du Consulat à essuyer une de ces boutades de Napoléon, qui préférait la simplicité à un faste exagéré. Il avait dessiné pour les Consuls un costume officiel, qui se composait d’un habit de velours blanc brodé d’or, de culottes collantes en drap bleu, d’un chapeau de velours rouge et de bottines de la même couleur. En voyant ce projet qui lui parut trop élégant, le premier Consul l'avait refusé en disant qu’il n'acceptait pas plus « le bonnet que les talons rouges ».

L'église de Cluny une fois mise à sa disposition, David y avait fait transporter ses Sabines et ses Thermopyles, puis établir un plancher et un poële pour réchauffer un peu cet immense vaisseau, et réunir (ous les accessoires comme échafauds, échelles, mannequins, etc., que nécessitait un ouvrage aussi considérable que le tableau du Sucre.

Pour la mise au carreau et la première ébauche de la composition, il avait employé plusieurs de ses élèves: mais pour l’exécution définitive, il s'était réservé le concours de son élève Georges Rouget, qu'on peut considérer comme son unique collaborateur.

Cet artiste, d’un caractère doux et modeste, avait concouru pour le prix de Rome, et remporté le deuxième en 1803. Son maître, qui avait pu apprécier son dévouement et la nature de son talent, se l’attacha, lui conseillant de travailler avec lui, d'abandonner l'école, lui disant que plus tard il aurait toute facilité pour aller à Rome avec ce qu'il aurait gagné. Rouget avait alors vingt-trois ans; il céda à ces sollicitations si honorables et cette condescendance n’a pas été sans avoir une certaine influence sur sa carrière ; car, quoique doué d'un talent consciencieux, il ne put, malgré de nombreux t'avaux, obtenir un siège à l'Académie des beaux-arts, souvent jalouse de n'admettre dans son sein que des lauréats de ce grand prix, qu’en persévérant, Rouget eût certainement remporté.

L'exécution du Couronnement mit David en relations avec la cour de Napoléon, car, outre la famille même de l'Empereur, tous les dignitaires civils et militaires figuraient dans son tableau. Le peintre obtenait d'eux, souvent avec peine, une heure, dans laquelle il fallait encore débattre et la pose etla place réservée sur la toile. Il fixait alors leurs traits par un croquis rapide et serré. C’est ainsi qu’il fit de l’Impératrice Joséphine un dessin bien précieux.

Comme aussitôt après la cérémonie du Sacre il avait jeté sur le papier les principales dispositions de son tableau, il n'eut plus qu'à en coordonner les détails. Cependant, pour obtenir une représentation à peu près juste de sa Composition, il avait dans une grande caisse disposé de petites poupées habillées par les mains adroites de Mme Mongez, figurant les principaux personnages de son tableau. Une Ouverture, ménagée dans Je couvercle,

426 CHAPITRE VIII laissait pénétrer la lumière, qui, par une direction convenable, donnait aussitôt l'effet produit par les différents groupes.

Cest ici l'occasion de remarquer qu'à l'exemple des maîtres, David peignait peu d’esquisses de ses ouvrages. On n'en connait que quelques-unes de lui. Quand il composait, il faisait au crayon ou à la plume de nombreux essais, d’après lesquels, une fois in ordinairement lavé à l'encre de Chine et rehaussé de la mise en train du tableau dont la

décidé, il terminait un de blanc. Ce renseignement mis au carreau servait pour

it sous les pinceaux de l'artiste.

fs du Swere exigèrent plus d'un an. Quand ils furent terminés, David se

coloration naiss

Les préparati fit prêter les costumes des différents personnages présents à cette cérémonie ; mais la tâche était longue et difficile, car, une ressemblance suffisante, l'exécution d’une auss on ne supporte pas aisément. Peindre, monté sur une échelle de

en surplus des études nécessaires pour donner à tous les modèles vaste machine entrainait des fatigues

qu'arrivé à un certain âge, vastes étendues de toile, constitue un travail pénible même pour un homme dans la force de

de la jeunesse. Il est donc tout naturel que, comme tant de peintres les plus célèbres, ilse

s élèves.

nt rappelé assis et lisant devant son tableau pendant que lui

fit aider par un de se Rouget nous l'a souve avait la brosse à la main. « C’est bien cela, » lui disait-il en suivant son travail. « C'est

bien; un peu plus de fermeté cependant. Allons, cela se modèle bien, et c’est d’un bon ton. »

Quand l’ébauche était assez avancée, il se levait et prenant à son tour la palette, il achevait

le morceau commencé.

C’est ainsi que pendant trois ans il s’occupa assidûment de cet ouvrage considérable. Toujours épris de son art et ambitieux d'y faire de nouveaux progrès, il se sentait excité

par le succès que Gros avait obtenu avec son brillant coloris. IL s’appliqua done à déployer

dans cette peinture les ressources de la couleur, tout en se maintenant dans les limites du

bon goût et de la vérité. Par une habile distribution de la lumière, il ajouta à l'intérêt de sa amenait l'attention du spectateur sur le groupe du Pape, de l'Empereur et

attacha à l'exécution de ces belles figures, surtout à celle de l’Impéra-

composition qui r de l’Impératrice. Il &’ ait la grâce. Il fit poser sa seconde fille, revètue des vêtements du Sacre, ge les charmes de la

trice dont il admir.

pour tracer son élégante tournure, et il s’efforça de rendre à son vis

jeunesse. Son crayon se plaisait à reproduire cette femme si bonne et si aimable, et il avait concentré sur elle tout l'intérêt de sa composition de l'Arrivce à l'Iôlel-de- Ville. Aussi, quand un de ses visiteurs se laissa maladroitementaller à remarquer qu'il l'avait trop rajeunie dans

son tableau du Cowronnement, il lui répondit brusquement : « Eh bien, allez le lui dire.»

Il traita done toute la partie qui avoisine l'autel avec une richesse de tons que celte

scène provoquait, et qui peut lutter avec l'éclat des maîtres vénitiens; la monotonie des

vêtements de satin blane, portés par les sœurs et les frères d gauche du tableau grise et décolorée ; mais encore ce contraste sert à faire mieux res

e l'Empereur, rend la partie

ortir

l'opulente tonalité de la partie opposée.

Le temps a depuis donné à cette œuvre magistrale cet éclat tempéré qui fait Pattrait

de la belle peinture.

Quand on étudie ce tableau et qu'on cherche

à pénétrer comment l'artiste a pu répandre l'air et l’espace dans cette

aste composition, on voit que par une habileté heureuse ment contenue, il à fait enlever par une différence sensible de valeur, chaque figure sur le fond qui l'entoure, et cela sans effort et sans €

hoquer surtout la réalité. Cette savante disposition explique l'impression r

entie par l'Empereur quand il disait :

quelle vérité. Ce n’est pas une peinture, on m

Nous savons déjà qu’une fois que le Couronnement eut é occupé du tableau de l’Arrivée à l'Hotel-de- Ville,

été communiquée à Degotti qui avait comme

« Quel relief ont » tous les objets, arche dans ce tableau. »

té mis en train, David s'était dont la composition, arrêtée en. 1805, avait ncé à en tracer l'architecture sur la (oile.

Dans les quatre compositions destinées à perpétuer le souvenir des grandes cérémonies du Sacre, l'artiste avait surtout cherché à illustrer le fondateur de Ia nouvelle que la France venait d’acclamer. C’est ce qu'il e

compositions que l'Intendant général lui av.

dynastie xplique dans la longue notice sur ses ait demandée le 16 avril et le 9 juin 1806.

À Monsieur l'Intendant général de la maison de l'Empereur, Conseiller d'État, et lun des comimandants de la Légion d'honneur, et

elu., elc., DAVID, peintre de Sa Majesté l'Empereur.

« 19 juin 1806.

» Monsieur l’Intendant général,

» Je réponds aux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, 1 du 16 avril et la seconde du 9 juin, dans 1 connaître ce

a première datée esquelles vous me demandez de vous faire que je crois qu’il est juste de m’accorder pour

les quatre tableaux que j'exécute; les dimensions qu'ils doivent avoir;

l'époque à laquelle ils doivent ètre terminés, et d'y joindre une nolice de leur composition. » Je vais satisfaire, M. l'Intendant général, à vos justes demandes, d

ans l'ordre que je crois le plus clair pour amener naturellement

au prix que je crois juste de m’accorder et qui fait l’objet de votre première observation. » Depuis le choix honorable que Sa Majesté à daigné de quatre tableaux les plus caractéris l’Zntronisation, 1 l’Aôlel-de- Ville.

faire de moi, je me suis chargé tiques de son couronnement, savoir : le Sucre, a Distribution des Aigles au Champ-de-Mars, enfin son Arrivée à J'en ai bien un cinquième en tète, même un sixième, mais je me réserve d’en causer avec vous quand ceux-ci seront finis.

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